Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LA ROUTE OÙ J’ABANDONNE MON VÉLO
LA ROUTE OÙ J’ABANDONNE MON VÉLO

LA ROUTE OÙ J’ABANDONNE MON VÉLO

Pièce n°2282
Écrite par Didou
Explorée par Drev
Fait partie de la saga << < Vent de Révolte > >>

— Rassemblement immédiat. Je répète. Rassemblement immédiat.

Un grommèlement m’échappe et manque me couter cher : un piéton traverse hors des limites, silhouette imprudente que j’esquive de justesse. Il me faut encore plusieurs mètres avant de stabiliser le guidon et retrouver une conduite plus prudente.

Un rassemblement, maintenant ? Voilà qui ne va pas faire les affaires de cette très chère Mme Rose. Je pose la main sur le sac en bandoulière à mon cou. Les dix-huit lettres de la secrétaire accuseront un sacré retard. Quant à moi, je suis bon pour me trouver un nouveau job. Ceux de l’Ordre ont beau être stupides, ils ne tarderont pas à comprendre qui fait disparaitre leur courrier le plus important. Je pousse un soupir. Je l’aimais bien, moi, ce travail. Traverser le Château à vélo. Filer de pièces en pièces en distribuant poèmes d’amour, tracts de recrutement, données statistiques, lettres de menaces, ordres d’exécution. Humm, ça me manquera.

Ce qui ne va pas me manquer en revanche, ce sont les foutues voitures qui me collent. Je fais résonner ma sonnette à l’adresse de l’une d’eux qui me dépasse dans un crissement de pneus.

— Idiot !

Mon cri se perd sur la route déserte. Seul un véhicule gardant intelligemment ses distances avec moi depuis plusieurs minutes la parcourt encore, ça et quelques piétons parsemés ici et là sur le trottoir. Le bitume pour moi tout seul ! Si ça doit être ma dernière course, autant en profiter. J’accélère, grisé autant par cette pensée que par l’évènement à venir. Un rassemblement. J’espère que c’est pas encore pour nous annoncer une catastrophe. Sûr que c’est pour une catastrophe, elle ne nous annonce que des catastrophes de toute façon. Mon entrain s’envole d’un coup. Je ralentis et termine mon trajet à un rythme lent, les yeux mi-clos pour mieux savourer la caresse du vent et la chaleur du soleil sur mon visage.

Puis, lentement, conscient de l’importance du moment, je descends de vélo. L’accrocher à un poteau est inutile, je sais que je ne reviendrais jamais ici. Autant laisser un autre en profiter. J’effleure amoureusement sa selle, son cadre, son guidon puis lui murmure un merci qui me noue la gorge.

— Adieu mon vieil ami.

M’éloigner est difficile. À reculons, je me force pourtant à entrer dans une cabine téléphonique transformée en téléporteur. L’intérieur y est froid, sombre.

— Salle de réunion 47-B8, je murmure avec la même conviction que si je signais ainsi mon arrêt de mort.

Alors que des lumières clignotent autour de moi, j’ai le temps d’apercevoir la voiture qui me suivait s’arrêter au niveau de mon vélo. L’un de ses occupants en sort. Il me lance un regard où je distingue un sourire. Il y a de quoi après tout, c’est un super vélo.

— Prenez en soin ! je hurle.

Puis tout s’éteint.

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Un commentaire

  1. Il y a plein de choses que j’ai envie de retenir dans cette pièce, elle n’a l’air de rien mais elle me marque vraiment ! Je trouve très intéressant et frappant la conscience que Drev a de l’impossibilité de revenir en arrière et donc de ce qu’il perd, en passant de pièce en pièce. La transmission du courrier aussi, déjà j’adore qu’on imagine toutes les petites communications (lettres d’amour, tracts de recrutement… ordres d’exécution) qu’on ne prend pas forcément la peine d’écrire.
    Et plus globalement, c’est vraiment immersif de lire l’ordinaire des gens employés par l’Ordre, qu’ils soient infiltrés, contraints ou vaguement là de leur plein gré.

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