Pièce n°2213
Écrite par Sol'stice
Explorée par Loan
À l'occasion de la pièce palier 2000, les membres de l'association du Château ont créé la trame d'une pièce collective, le souvenir d'un bal et d'un mariage, que chacun·e peut écrire et explorer du point de vue de son ou ses personnages. La musique a été composée par Dan Lazar.
Je trébuche sous l’absence d’un poids devenu familier. La boîte à musique ! Je ne me souviens pas l’avoir posée et pourtant mes mains sont vides. Je ne me souviens pas non plus avoir enfilé les gants qui recouvrent ces dernières, pas plus que le costume que je porte ou le masque pesant sur mon front. Je me souviens seulement m’être assoupi malgré les efforts du lutin pour me tenir éveillé… Le lutin ! Le son léger de son grelot lorsqu’il surgit de la poche de ma veste calme mes inquiétudes.
— Tu m’as fait peur, petit bonhomme, soufflé-je.
Il agite son bonnet en réponse et me tire un sourire. Prenant une profonde inspiration, je redresse la tête, observe où je me trouve. Les fenêtres qui montent jusqu’au plafond où sont suspendus des lustres brillants de mille feux, le parquet aux lattes si polies que leurs motifs reflètent les nombreux pas qui les parcourent, la foule, dense et animée, qui s’écoule autour de moi dans une ambiance teintée d’allégresse et d’impatience : quelque chose va se passer. La tête me tourne. Je n’ai aucune idée de comment je suis arrivée ici, aucune idée de ce que je fais là.
— Réfléchis, réfléchis…
M’écartant du flot continu de rires et de potins, j’appelle à moi mes souvenirs. La forêt, la fatigue. Le coquillage brillant dans ma paume. Par réflexe, je ferme et ouvre le poing, avec la sensation étrange du tissu ajusté contre ma peau. J’en ai la certitude, celle-ci s’est illuminée au contact du coquillage. Comme une certitude qu’il me faut absolument gratter pour calmer, je cherche à ôter mes gants, retrousser mes manches, faire quelque chose, n’importe quoi, pour apercevoir un bout de peau. Pour voir si elle brille encore de bleu. Mais le tissu de mes vêtements est trop serré, celui couvre mes doigts trop épais pour me permettre de saisir les minuscule boutons fermant mes gants ou de dénouer le lien tenant le masque plaqué contre mon visage. J’ai un vertige. Les sons se distordent : les discussions, la musique légère, le tintement des coupes à bulles fines ou de couverts en argent, deviennent tous murmures à m’assourdir. Un seul se détache des autres. Un tintinnabulement obstiné. Je cligne des yeux sur le lutin, ses yeux écarquillés, ses minuscules poings agrippés au pan de ma veste qu’il tire de toutes ses forces.
— Merci. Ça… ça va…
Il me scrute longuement avant d’accepter de lâcher sa prise seulement lorsque je lui souris, les commissures des lèvres plus tremblantes que la fois d’avant. C’est le moment que choisit un serveur, anonyme derrière son masque blanc, lisse, impersonnel, pour me tendre son plateau. Je saisis au hasard un verre à la forme alambiquée et au contenu vaporeux, remercie l’homme d’un signe de tête et vide ma boisson d’une traite. Elle me brûle la gorge, m’arrache une quinte de toux qui me laisse larmoyant. Je me sens cependant mieux et prends une profonde inspiration avant de remarquer que les chuchotis se sont tus. Tout le monde se tourne désormais dans la même direction. Je me hisse sur la pointe des pieds, le lutin grimpe sur mon épaule pour voir lui aussi.
Les gens se sont écartés, laissant un large espace vide, et, désormais, attendent. Sans savoir pourquoi, je me surprends à attendre avec eux. La musique aussi. Elle s’est suspendue, comme une musique que l’on retient, avant de reprendre à notes lentes qui roulent sur l’assemblée. Trois, quatre mesures. Puis deux personnes se détachent du cercle pour devenir l’objet de tous les regards. Deux femmes qui s’avancent l’une vers l’autre, se regardant entre elles comme si plus rien n’existait autour. Sous leurs pas, le plancher s’illumine, nimbant les volants de leurs robes. Depuis que j’ai pris conscience d’être en ces lieux, je doute constamment que ce qui m’entoure soit réel. La danse qu’elles s’offrent ne peut pas l’être. Même l’appeler danse n’est pas la hauteur de ce qu’elle me fait ressentir. C’est… un partage, une communion de sentiments qui se répondent et se mélangent. La manifestation pure de l’amour qu’elles éprouvent l’une pour l’autre. Vivant. Vibrant. Une douceur infinie qui s’immisce en moi, jusqu’au plus profond de mon âme.
J’ignore combien de temps leur danse dure. Une nuit, un souvenir, un aperçu d’éternité. Lorsqu’elle se termine, les danseuses se saluent d’une révérence avant de s’écarter et les discussions reprennent, la musique repart. Quant à moi, je reste immobile. Je crois que je pleure sous mon masque, sans pouvoir essuyer mes jours. De l’autre côté du cercle vide dont prennent possession de nouvelles paires de danseurs et de danseuses, quelqu’un d’autre ne bouge pas non plus. Un vieil homme, appuyé sur une canne, une nostalgie si puissante se dégageant de lui qu’elle me tord le ventre. Je le connais. Sans jamais l’avoir vu, j’ai la certitude viscérale de le connaître. Plusieurs longues secondes me sont encore nécessaires pour définir le sentiment de familiarité, juste au moment où il croise mon regard avant de se détourner pour se fondre dans la foule derrière lui. La danseuse ! Quelque chose en lui, dans ses yeux, m’évoque irrémédiablement la petite danseuse. Je jure en me précipitant de l’avant. Le lutin proteste et regagne prestement l’abri de ma poche, se lovant dans le mouchoir qui s’y trouve. La chercher depuis tout ce temps pour laisser filer le premier indice que je croise ! Quel imbécile ! J’ai beau me hâter, je ne parviens pas à amoindrir la distance qui me sépare de l’homme que je poursuis.
J’accélère encore, me fraye un passage. Heurte quelqu’un de plein fouet. L’onde de notre choc se propage autour et les regards pivotent vers nous. Celui que j’ai percuté me foudroie du sien, se détourne quand je le retiens.
— Quoi ? gronde-t-il – non, elle ?
— Ils nous regardent.
— Et alors ?
Et alors ne sent-elle pas le poids de leurs attentions sur ses épaules ? La menace qu’elles portent ? La certitude que notre présence immobile dérange, grain de sable dans la chorégraphie parfaitement ajustée de leur ballet ? … Quand me suis-je retrouvé au milieu de la piste de danse ? Ses yeux se plissent derrière son masque aux allures lupines tandis qu’elle analyse la situation, et je la sens se crisper sous ma main à mesure que le même malaise l’envahit. Je souffle :
— Nous devrions faire comme eux.
Confusion, froncement de sourcils, avant la réalisation :
— Danser ?
Il y a un avertissement dissimulé dans sa voix, une supplique dans la mienne.
— Pour passer inaperçu-es.
D’interminables secondes s’écoulent, et je suis persuadé qu’elle va refuser lorsqu’elle se dégage, cependant, elle concède :
— Soit.
D’autorité, elle prend ma main dans la sienne, place son autre sous mon omoplate et je pose mon gant sur son épaule malgré le bouffant de ses épaulettes. Un instant d’attente, avant qu’elle ne démarre sur le temps, ne me laissant d’autre choix que de suivre le mouvement.
Ses pas guident les miens, je me concentre pour ne pas lui marcher sur les pieds. Pour suivre le rythme, pour tourner sur moi-même au bon moment, pour ignorer – du mieux que je peux – les regards qui suivent nos boucles sur le parquet. Malgré notre maladresse, nous ne devons pas trop mal nous en sortir car je sens progressivement l’attention dont nous sommes la cible décroître. Sa souplesse compense ma raideur, son assurance, mes hésitations. Avec ses pas silencieux et ses gestes aussi vifs que son regard, elle a des allures de prédateur et l’avertissement est dangereux dans ses yeux lorsque je la retiens encore quand elle fait mine de me lâcher.
— Quoi encore ? C’est bon, non ?
Je lui offre une grimace d’excuse, indique d’un signe de la tête les paires de danseurs et de danseuses qui ont toujours les yeux rivés sur nous malgré leur valse, quitte à se tordre le cou.
— Je pense qu’il vaut mieux ne pas se faire remarquer.
Elle lâche un bref éclat de rire incongru – fatigué aussi – mais elle accepte tout de même de continuer à danser.
— Ne pas se faire remarquer ? Personne ne remarque rien ici. Tout le monde m’a ignorée depuis que je suis là. Enfin, sauf quand j’ai voulu enlever ce foutu masque, ajoute-t-elle, songeuse.
Je ne comprends pas comment elle peut prendre tout cela à la légère. Ne sent-elle pas la tension présente dans la pièce ? Toutes… toutes les petits choses étranges, un peu inquiétantes, pas assez pour affoler – le vacillement d’une lumière, le grincement soudain d’une lame de parquet, une fissure, je crois dans les immenses vitraux – qui surviennent depuis tout à l’heure ? Est-ce que elle, elle sait ce qu’il se passe ici, ce qu’elle fait là ? Est-ce qu’elle a essayé de comprendre ? Je suis certain d’avoir vu de la gêne, un mal-être, passer dans ses yeux avant qu’elle ne me réponde d’un ton aussi léger que le pas sur lequel elle me fait tourner :
— Jusqu’à maintenant, j’ai surtout profité du buffet. Un repas gratuit offert comme ça, ça ne se refuse pas. Et toi alors ? reprend-elle sans me laisser le temps de protester. Avec tes grands airs, qu’est-ce que tu as donc tant compris ?
— Peu de choses, suis-je forcé d’admettre à regrets. Mais pour la première fois depuis longtemps, j’ai une piste pour retrouver celle que je recherche.
— Ah ? Qui donc ?
— La danseuse.
Son regard balaie autour de nous avant de revenir se poser sur moi, désabusé. Je réalise seulement la bêtise de ce que je viens de dire et me reprends :
— Pas n’importe quelle danseuse ! C’est… Je l’ai vu pour la première fois quand je me suis réveillé…
Au rythme de nos pas, je tente comme je peux de lui expliquer qui est la danseuse et pourquoi cette salle de balle semble être ma meilleure chance depuis longtemps. Elle me laisse parler sans m’interrompre jusqu’à ce que je me taise. Puis elle me toise, les yeux plissés.
— C’est bizarre quand même.
Je ne sais pas à quoi je m’attendais comme réaction, mais certainement pas à celle-là. Elle contient mon geste d’indignation, serrant ma main plus fort, crispant ses doigts dans mon dos, rattrape le pas que je nous fais manquer, lissant l’accro dans la trame de notre valse.
— Je veux dire, tu as, quoi ? dans les trente ans ? Et d’après ce que tu dis, elle a une dizaine d’années ? Essaie pas de me faire croire que ce n’est pas dérangeant. Et puis, pourquoi tu veux vraiment la retrouver ? Je comprends pas.
J’accuse le coup, soudain muet. J’aimerais lui rétorquer qu’elle se trompe, trouver des arguments pour la convaincre. En vain. Elle a raison, moi-même, je ne sais pas pourquoi je cherche la danseuse. Parce qu’elle était là à des étapes clés de ma traversée du Château, parce qu’elle a redonné un sens à cette dernière après… non, je préfère ne pas me rappeler. Mais en croisant ma route sans le savoir, elle est devenue trop importante pour moi pour que je n’essaie pas de la retrouver. En face, elle ne fait rien pour relancer la conversation et je reste emmuré dans mes pensées et dans mes doutes jusqu’à ce que je sente sa poigne se relâcher. Je réalise alors que la musique a diminué en intensité, qu’autour les couples se font et se défont entre deux danses. Avec un regard me défiant de la retenir une fois de plus, elle s’écarte de moi et gagne le bord du cercle qui s’est encore élargi. Je m’empresse de la suivre, soulagé de constater que plus personne ne fait attention à nous.
Le temps que je la rejoigne, elle a déjà la table du buffet la plus proche et son étalage sans fin de plateaux débordants. Je me demande comment elle se débrouille, pour manger et boire avec son masque qui lui couvre tout le visage. Au moins ai-je de mon côté la chance d’avoir une ouverture des lèvres jusqu’au bas du menton. Comme si elle avait senti ma présence dans son dos, elle fait soudain volte-face, me toise de haut en bas. J’ouvre la bouche, la referme sans savoir quoi dire. Merci ? Encore désolé de t’avoir bousculé ?
— Je…
Le grelot du lutin me coupe la parole tandis qu’il s’extirpe de la poche où il était caché depuis tout ce temps, sortant avec lui un coin du mouchoir. Je la vois sursauter, je crois l’entendre gronder et à cet instant elle paraît ne faire qu’un avec le loup de son masque. Puis elle se reprend, désigne le lutin d’un signe de tête, encore ébranlée.
— Drôle de créature. T’es vraiment bizarre…
La secousse indignée du chapeau du lutin face à l’appellation me tire un rire et ses épaules se détendent. Son regard fuit vers le buffet, vers les plateaux que les serveurs remplacent sans cesse, revient sur moi. Diffusément, je comprends que le temps des au revoir est venu. Des adieux, après une rencontre accidentelle et le temps d’une danse. Une fois de plus, les mots me manquent.
— Eh bien… bonne continuation.
Elle accueille ma salutation d’un signe de tête.
— Pareillement.
Et se détourne. Je la regarde s’éloigner pour rattraper le serveur qui vient de passer juste à côté. Redevenir, à mesure qu’elle disparait dans la foule, moins que ma partenaire de danse, moins que celle que j’ai percutée. Une inconnue. Je ne lui ai même pas demandé son nom.
Je soupire. Du bout du gant, je tire sur mon col, étouffé par le nœud papillon et l’atmosphère, bien plus pesante que tout à l’heure. Ce n’est pas la même sensation que quand tout le monde nous observait, mais quelque chose flotte dans l’air. Même la musique est plus lourde, ponctuée de fausses notes, brèves, sporadiques, auxquelles personne ne réagit. Elle avait raison, personne ne remarque rien. Comme personne ne sursaute lorsqu’un serveur – le même que tout à l’heure ? impossible à dire, ils se ressemblent tous derrière leurs masques – laisse échapper un plateau qui se fracasse au sol. Le métal claque sur le parquet, les verres éclatent en paillettes de cristal. Et le serveur reste planté là, le regard vide. Je n’ai jamais vu de regard aussi vide. Comme si personne n’habitait à l’intérieur. S’échappe de lui un râle d’outre-tombe, la chair de poule me secoue.
Et un rire. un rire franc, hilare, sans doute enivré, auquel un autre répond, tout aussi peu clair. Ma chair de poule s’accentue. Je contourne une table dont les plateaux sont partiellement colonisés par une mousse jaunâtre et crépitante. Tout au bout, deux hommes sont avachis sur leurs sièges, agrippés autant l’un à l’autre qu’à leurs verres qu’ils vident et renversent allègrement. Je suis encore trop loin pour comprendre ce qu’ils disent, leur diction rendue maladroite par la boisson, distordue par les plis de l’air que l’un des deux hommes – pas celui avec un masque de raton-laveur, l’autre – dégage. Cependant, je n’en ai pas besoin pour entendre sa voix et chacune des syllabes qu’il prononce résonne en moi comme un murmure hurlé. Elles vibrent dans mes os, dans mon corps tout entier, et je sais – je sais, j’en suis persuadé – que si je parvenais à écarter mon gant, je verrais ma peau illuminée par le même phénomène qu’avec le coquillage et que je ne comprends pas. Mais lui, lui doit savoir pourquoi je brille, pourquoi j’entends les murmures, pourquoi mon corps entier réagit ainsi. Je… je dois aller lui demander. Deux petites mains tirent sur ma veste, m’interrompent dans ma lancée. Je baisse les yeux. Le lutin secoue farouchement la tête, me faisant clairement comprendre que c’est une mauvaise idée dans un fracas de grelot, avant de retourner se cacher au fond de ma poche, caché sous le mouchoir. Autour de moi, personne n’a porté la moindre attention au bruit, tourné le moindre regard dans ma direction. Sauf un. Celui d’un enfant, un petit enfant qui me dévisage avec curiosité. Je réalise que depuis que je suis ici, c’est le premier enfant que je vois. Il porte, comme tout le monde dans cette pièce, un masque et, avec la cape passée autour de ses épaules, il a des allures de héros de bande dessinée. Curieusement, dans ses bras, il tient un lapin, lui-même affublé d’un masque en forme de carotte. Le museau et les moustaches de l’animal remuent, les sourcils de l’enfant se froncent et il s’approche vers moi à pas prudents.
— Est-ce que je peux t’aider ?
Même si j’ai parlé doucement, je le fais sursauter, bien qu’il se reprenne immédiatement, bombant le torse.
— Lapinou, il dit que c’est ta poche qui fait du bruit.
— Ah ? m’amusé-je. Ton lapin parle ?
Il hoche la tête, soudain sérieux quand il affirme :
— C’est son super-pouvoir. Lui et moi, on est des super-héros. Sauf que moi, mon pouvoir, il change tout le temps. Des fois, je peux nager dans le ciel ou alors respirer sous l’eau et même que d’autres fois, c’est moi qui…
Sa timidité initiale oubliée, il compte sur ses doigts pour énumérer des pouvoirs toujours plus fantastiques sans que je n’ose l’interrompre. Quand il a terminé, il relève les yeux vers moi et demande avec curiosité :
— Et toi, c’est quoi ton super-pouvoir ?
Un super-pouvoir, moi ? Je suis sur le point de lui répondre que j’en suis malheureusement dépourvu avant de me raviser. Je n’ai pas le cœur à briser ses illusions et si cet étrange phénomène que je ne comprends pas peut servir à faire plaisir à un enfant…
— Eh bien… des fois je brille.
J’ignore la succession des pensées de l’enfant, mais ma réponse doit lui convenir car il revient à sa préoccupation initiale :
— Du coup ? C’est ta poche qui fait du bruit ou pas ?
Devinant que l’on parle de lui, le lutin s’agite à l’intérieur de cette dernière, j’écarte le battant pour lui permettre de sortir aisément la tête.
— Pas vraiment… C’est mon petit compagnon de route.
— Un lutin ! se réjouit-il en avalant une fraction de seconde l’espace qui nous sépare encore. Il est trooop mignon !
Intimidé par autant d’attention et autant d’énergie, le lutin replonge immédiatement se cacher dans son refuge. Du coin de l’œil, j’aperçois un animal – lui aussi masqué, décidément – se redresser et tourner la tête dans notre direction, alertée par l’exclamation. Il est adorable, mais je ne m’explique pas la vexation profonde qui s’imprime sur son visage en s’apercevant que ce n’est pas lui que le garçon regarde. Je fais signe à ce dernier de se calmer.
— Doucement… d’accord ?
— Hum, accepte-t-il tout en trépignant d’impatience et de curiosité.
J’encourage le lutin à mi-voix :
— Allez, petit bonhomme, n’aie pas peur.
Lentement, celui-ci sort la tête, scrute l’enfant avec méfiance. Celui-ci promet en chuchotant comme il peut :
— Faut pas avoir peur. Moi, je suis un gentil.
Le lutin plisse son tout petit nez pour juger de la confiance qu’il accorde à ses mots, avant de tirer sur le rebord de la poche pour s’en extraire. Je renfonce le mouchoir qui manque de tomber, lui présente la paume pour qu’il monte dessus. Chacun de ses gestes déclenchant un son de grelot, il tire son bonnet devant ses yeux, dans un excès de timidité que je ne lui connais pas.
— Ça fait comme un masque !
Le rire de l’enfant l’intéresse cependant suffisamment pour qu’il lâche son couvre-chef et il n’est pas long à découvrir que chacune de ses pitreries fait redoubler le plaisir de ce dernier. Il saute sur la table la plus proche, jusqu’à hauteur des yeux de son jeune public et enchaine les pirouettes pour le plus grand bonheur de celui-ci.
J’observe un moment leur manège, de même que le lapin qui renifle avec intéressement, scrute autour la foule indifférente, puis, au bout de quelques minutes, pose la question qui me tracasse :
— Tu es tout seul, petit ?
— Bah non, je suis avec Lapinou, me répond-il comme une évidence sans se détourner du lutin.
— D’accord, mais tu es bien venu ici avec quelqu’un, non ? Tes parents peut-être ?
— Ici. Ici et pas ici.
Ah. Le lapin parle pour de vrai. Soit. Je ne suis plus à une bizarrerie près. D’autant plus que l’enfant enchaîne :
— Je suis venu ici avec les coquillages. J’ai perdu mon papa et ma maman…
Je n’ai pas le temps d’intégrer la portée de sa première phrase que celle de sa seconde me percute. Mon visage se décompose. L’enfant poursuit, imperturbable.
— … on a été séparés il y a plein plein de pièces, je sais pas où ils sont. Je les cherche, et je suis sûr qu’ils sont ici, même si je les ai pas encore trouvé, y’a trop de monde. Mais je sais que je vais réussir, parce que je suis un super-héros, et parce que ma maman, elle dit tout le temps qu’on sera toujours ensemble même quand on est loin, et elle a toujours raison. Elle dit aussi qu’il faut pas que je parle aux inconnus, conclut-il en fronçant les sourcils, levant enfin les yeux vers moi, suspicieux.
C’est probablement un peu tard pour se rappeler de cette consigne. Même si elle n’est plus là, je sens le jugement du regard de la femme au masque de louve peser sur moi. Tu as trente ans passés et tu poursuis une gamine ? Qu’est-ce qu’elle dirait en me voyant parler à un petit garçon que je ne connais pas ? Je transforme la grimace qui s’esquisse sur mes lèvres en sourire que j’espère rassurant. Je sais que je n’ai aucune mauvaise intention, rien à me reprocher. Je veux seulement l’aider.
— Je m’appelle Loan. Si on connait nos prénoms, on n’est plus tout à fait des inconnus, n’est-ce pas ?
Il considère ma proposition, consulte le lapin – prénoms, pas inconnus – avant de me rendre la main.
— Moi, c’est Sora… Oups !
Je n’ai pas le temps de la lui serrer qu’il plaque sa paume sur sa bouche, horrifié, les yeux écarquillés. En réponse, mon cœur s’accélère, à l’affût du moindre danger. Il écarte ses doigts, juste assez pour chuchoter entre :
— Je veux dire Super-Sora.
Je retiens un soupir de soulagement et accepte de rentrer dans son jeu tandis que les battements de mon cœur ralentissent, répondant à mon tour sur le ton de la confidence avec un clin d’œil :
— Enchanté, Super-Sora.
Je lui propose ma main gantée et il la serre avec un air important. Je demande encore :
— Est-ce que tu veux que je t’aide à retrouver tes parents ?
Il secoue la tête.
— Pas la peine, je vais y arriver. Après tout, je suis un super-héros. D’ailleurs, il faut que j’y aille, le devoir m’appelle !
Avec la vivacité d’un enfant de son âge, son attention est déjà ailleurs et il est déjà prêt à filer. Il se retient au dernier moment.
— Dis…
— Oui ?
— Je pourrai revenir jouer avec le lutin après ?
— Bien sûr.
Son sourire est radieux et il se sauve aussitôt, son lapin dans les bras sans me laisser la possibilité de me demander si c’est réellement une bonne idée d’abandonner ainsi un enfant seul dans un tel lieu. Trop tard, pour se poser la question, pour se lancer à sa poursuite, au hasard.
Alors je reste immobile – combien de temps ? – à me dire que j’aurais dû le retenir, que j’aurais dû rattraper le petit vieux tout à l’heure, ou parler à l’homme aux murmures qui n’est plus sur sa chaise. J’hésite sur le dernier point. Le lutin avait vraiment persuadé que c’était une mauvaise idée. Songeur, je suis le mouvement des personnes autour qui se regroupent – elles sont moins nombreuses que tout à l’heure, non ? La pièce me semble plus petite également, uniquement concentrée autour d’une vasque et de l’individu qui se tient à côté. Le dos droit, le masque solennel, il scrute l’assemblée en attendant que tout le monde se place. Comme beaucoup de gens ici, il a de l’argenté dans les yeux. Enfin, il se racle la gorge, obtenant toutes les attentions, et déclame d’une voix forte et assurée :
— Nous sommes réuni-es en ce jour pour célébrer l’Union de deux magiciennes, de leur Existence, de leur Magie et de leur Puissance. Avancez vers moi, vous qui allez lier vos Destinées ce soir et à jamais.
Je reconnais les deux personnes qui s’avancent alors, ce sont les deux danseuses qui ont ouvert le bal. Elles se positionnent devant celui qui préside et se font face. Un mariage, donc. L’officiant a repris, les invitant à retirer leur masque dans une litanie de titre dont je ne retiens que les noms. Émérence et Théomance. Le seconde résonne étrangement en moi, comme le visage de la concernée, comme chaque mot de l’officiant qui me procure un frisson.
— Que la musique se taise, que les Souffles se retiennent, car devant nous les promises mettent leurs Âmes à nu.
Et le silence se fait. Un silence profond, étonnant pour une aussi vaste salle, pour une assistance aussi grande. Un silence envahi par les murmures.
— Ne les faites point trébucher, car la moindre erreur peut les faire chuter. Désormais leur parole est Vérité.
Ses dernières paroles sonnent comme un sinistre présage au milieu des murmures. Jamais ces derniers n’ont été aussi vibrants, si ce n’est la toute première fois que je les ai entendus. Ils me parcourent dans une sensation désormais familière. Je devine un liseré bleuté, lumineux, là où si peu de mon visage est visible lorsque l’officiant pose des questions et que les promises lui répondent oui de leurs voix jointes.
— … si quelqu’un s’oppose à cette union, qu’il ôte son masque sur le champ ou reste Occulté jusqu’à la Fin des Temps.
Quelqu’un titube hors de la foule. L’homme que je voulais aller voir tout à l’heure avant que le lutin ne m’en dissuade. À le voir s’avancer ainsi, balançant sur ses appuis au milieu de l’espace vide, retirer son masque à bout de bras, mon ventre se serre. Je n’ai plus tellement envie d’aller lui parler. Il me fait peur.
— Moi, moi j’ai quelque chose à dire ! Pshhh laissez-moi parler ! De toute façon, vous allez faire quoi, hein ?
Sa langue traine, engourdie par l’alcool, comme ses vastes gestes pour faire taire des protestations inexistantes. Presque comme s’il n’avait pas enlevé son masque, comme s’il ne s’était pas avancé.
— Écoute Émérence, tu sais que je sais que nous savons touuus ici que tu m’aimes déjà, tu es ici, tu penses que c’est le plus beau jour de ta vie mais ça sera la plus grosse erreur de ta vie…
Il pourrait être pathétique, ridicule – l’amoureux éconduit qui n’a pas appris à renoncer – si chacun de ses mots ne se plantait pas en moi, murmure, vive douleur.
— … tu ne seras pas là bien longtemps.
Vive menace chargée de sombres promesses quand il s’adresse à Théomance avant de se tourner vers eux, les autres, nous, public muet et immobile.
— Et vous, vous n’avez rien à faire là.
J’ai l’impression que c’est moi, nous, personnes précises au sein de la masse qu’il interpelle.
— Vous vous trahirez tous ! J’ai déjà sacrifié ma chair et mon sang, nul ne pourra m’arrêter, et certainement pas vous. Tout est déjà décidé, vous savez ? Ça, là, tout ça, ça a déjà eu lieu. Et ça aura encore lieu après. Encore, toujours, ça recommence.
Le sang pulse à mes tempes. Tout mon corps me démange. Je suis persuadée d’irradier de mille feux et que, comme d’habitude, personne ne s’en rend compte, comme personne ne réagit aux propos de l’homme. Personne ne remarque rien ici. Il se targue d’un haussement d’épaules, d’une révérence ironique en remettant son masque et en cédant la place.
— Quelle importance, après tout ?
C’est vrai, quelle importance ? alors que la cérémonie reprend comme si de rien n’était.
— Acceptez-vous que la Trame du Monde entende votre serment et le fasse irrévocable ?
L’officiant a l’air plus âgé que tout à l’heure, non ? Difficile à dire, avec son masque et les personnes devant moi qui m’empêchent de bien voir, mais le doute m’étreint. Front contre front, les deux promises répondent, parfois tour à tour, parfois d’une même voix, mais avec toujours une seule et unique pensée, fluide, poétique.
— … du chant de chaque oiseau…
— … et toutes les étoiles…
— … de tous les cieux…
— … nous rappellent notre promesse si nous venions à l’oublier.
— Acceptez-vous que Solitude se finisse Aujourd’hui, que Demain devienne Pluriel ? Que vos Pouvoirs S’Enlacent jusqu’à Se Confondre ?
— Que la Solitude cesse…
— … et le Pluriel naisse…
— … Que nos pouvoirs se confondent…
— … et que nos volontés se répondent…
C’est beau. Si beau. Je sens l’intention derrière leurs paroles résonner dans un sentiment qui n’a rien à voir avec les murmures ou l’éclat bleuté qui me nimbe malgré la couverture de mes vêtements. Non, là, j’ai la sensation d’apercevoir quelque chose de plus grand que moi. Une porte entrouverte. Dans l’air qui craque et se tord dansent des paillettes argentées. Je sursaute lorsque l’officiant lève les mains et s’exclame d’une voix plus forte :
— Que l’Équilibre se rompe et se fasse de nouveau, car deux Puissances choisissent aujourd’hui de n’être qu’Une !
Répondant à son invitation muette, les deux femmes se séparent, l’une d’entre elles – Émérence, c’est ça, je crois – plonge la main dans la vasque, en ressort un lien au bout duquel pend un coquillage. Je sens mon cœur s’accélérer. Ce n’est pas le même, ça ne peut pas être le même, mais il m’évoque sans équivoque celui que j’ai trouvé juste avant de m’endormir et d’arriver ici. Elle souffle délicatement dessus, malgré sa main tremblante, et une brume argentée s’en détache, baigne Théomance de sa lueur. Celle-ci qui ferme les yeux.
— Que Théomance entende le souffle d’Émérence dans ce Coquillage et que ce souffle devienne Monde.
— J’entends son souffle, je le reçois et je l’accueille en moi, répond Théomance à l’officiant, rouvrant les yeux pour tenir le collier avec Émérence.
— Que dit-il ? demande alors l’officiant.
— Il me raconte les songes qui ont été, qui sont et qui seront. Il me raconte le bruissement des feuilles et…
J’ai l’impression d’entendre le vent souffler, d’être là, dans le jardin qu’elle décrit à la tombée de la nuit, d’entendre chanter une femme, rire un homme, envers qui un amour profond imprègne ses mots, d’entendre des pages se tourner et les étoiles murmurer. Je n’arrive à reprendre mon souffle que lorsqu’elle se tait, qu’Émérence passe le lien autour de son cou. Je ferme brièvement les yeux, suis parcouru d’un énième frisson sans savoir cette fois quelle en est la cause. Quand je regarde à nouveau, Théomance a elle aussi sorti un collier de la vasque, une succession de petites perles. À cet instant, elle me fait penser à la danseuse.
— Qu’Émérence voie le reflet de Théomance dans ces perles et que ce reflet devienne Vie.
Les perles brillent sous les éclats d’argent qui parcourent l’air, jusque dans les yeux d’Émérence et la perle de sueur sur sa tempe.
— Je vois son reflet, je le reçois et je l’accueille en moi.
Sa voix chavire, elle s’humecte la lèvre au moment de saisir à son tour le collier. Son pouce passe, nerveusement, sur les perles polies.
— Que montre-t-il ?
À la question de l’officiant, Émérence met quelques secondes à répondre, avant de parler trop vite, avec trop de hâte.
— Il me montre ce qu’il advient ici, ailleurs.
Puis son débit de parole ralentit, se calme pour peindre un tableau par-dessus la réalité. Les vagues bordées d’écume sur un océan infini, au bord d’un abîme sans fond, des mains qui soignent, qui manient la garde d’épées dans des lutte sans grav… – une déchirure, un trou dans le tableau, aussitôt comblée mais qui laisse mon cœur à mille à l’heure – … des alignements de portes aux allures sérieuses, comme les discussions qui se tiennent certainement derrière. Théomance, plus jeune, à tous âges, qui observe, qui écoute, qui connait le monde et le reste bien plus vastement que je ne le pourrais jamais. Théomance, prise d’assaut par la houle et les marées, inlassables, porteuses du savoir, qui l’érodent. Théomance qui…
— … elle se sépare… RÉPARE !
… vole en éclats.
Tout se fige. Le cri, désespéré, suppliant, d’Émérence résonne longuement. Dans les fissures qui craquèlent Théomance, dans le sourire triste de cette dernière qui sait qu’il est déjà trop tard. Les murmures sont revenus. Plus forts. Ils prennent toute la place alors que je vois sans un bruit Émérence secouer la tête, les larmes dévalant ses joues pour s’écraser sur les perles du collier. Celles-ci s’animent, brillent, vibrent, laissent échapper des bribes de mille et une vies condensées en une seule. Il me semble entendre le fracas affolé du grelot du lutin. Un coup dans l’épaule, on me bouscule sans m’arracher à mon immobilité, le souffle coupé. Quelqu’un se précipite vers la vasque, vers Émérence et Théomance, la main tendue vers les perles qui scintillent. La réalité craque autour. C’est l’homme qui s’est dé-masqué tout à l’heure, celui aux propos étranges et menaçants. Quelqu’un d’autre le dépasse, le devance. Un vieux avec une canne, une femme à la peau sombre, la petite danseuse, et tant d’autres. Mille et une personnes. Tous-tes en même temps. L’espace d’un instant – mais la notion du temps a-t-elle seulement encore du sens, alors que tout se dissout et se distord ? – iels se mélangent, se superposent pour ne devenir qu’une. Une autre, une seule, Théomance. Plus âgée, marquée par bien plus d’épreuves. Qui se confond avec celle qui tient encore le collier et les mains d’Émérence. Qui lance à cette dernière un regard, un seul, long, déchirant, plein de pitié, de pardon, d’amour et de regrets. Qui, d’un coup sec, tire. Le collier se rompt. Les perles volent. Le lutin tire fort sur ma veste, me pince, s’agite si fort que le mouchoir tombe à terre. Je me baisse pour le ramasser. Quelque chose me brûle au travers tandis l’homme hurle sa frustration et sa colère. Tout s’effondre.
Sûrement l’une de mes pièces 2000 préférées, et c’est dire, vu le niveau établi par nos brillant.es auteur.ices !!
J’aime beaucoup Loan, il est très touchant, il a l’air gentil (même si Lou semble le trouver étrange, elle est un peu dans le jugement…). Et son lutin est un chouette petit personnage !
La plus belle description du rituel selon moi, heureusement que Loan est là pour nous raconter ce qu’il entend et voit ! Il est très sensible à ce genre de choses, serait-il magicien ?
Et je rejoins Dylan, incroyable ce moment où les Facettes se rejoignent pour arracher le collier.
Whaaa, tellement dense cette pièce. Elle décrit super bien la partie rituel et je crois que Loan (et Lou ?) est le premier explorateur à danser lors du bal ^^
J’avoue que j’avais capté que la danseuse était une enfant XD
Et on ne le répétera jamais assez mais le lutin quoi ! Non seulement il divertit Sora, un excellement point pour lui, mais en plus il empêche le pire en retenant Loan d’aller voir le Château.
J’ai adoré la fin, où toutes les Facettes de Théomance se mélangent pour ne former plus qu’elle.