Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LA SALLE DE BAL AUX DEUX MILLE CONVIVES
LA SALLE DE BAL AUX DEUX MILLE CONVIVES

LA SALLE DE BAL AUX DEUX MILLE CONVIVES

Pièce n°2214
Écrite par Allyss Obsidienne
Explorée par Carlynn Vagamova

À l'occasion de la pièce palier 2000, les membres de l'association du Château ont créé la trame d'une pièce collective, le souvenir d'un bal et d'un mariage, que chacun·e peut écrire et explorer du point de vue de son ou ses personnages. La musique a été composée par Dan Lazar.

Je me trouvais derrière un énorme pilier, seule, à l’abri des lumières. Depuis cette cachette improvisée, j’avais une vue imprenable sur l’ensemble de l’énorme salle de bal. Je ne comprenais pas ce que je faisais là, ni comment j’étais arrivée mais, pour une fois, je me sentais dans mon élément : les bals, je connaissais.

Il y avait une foule démesurée. Tous les invités, masqués et élégamment habillés, déambulaient, se croisaient, discutaient, se séparaient. Un buffet long de plusieurs mètres croulait sous des montagnes de nourriture. Je n’avais jamais vu une telle accumulation de mets, même à l’époque où le faste faisait partie de mon quotidien. Tout cela était très tentant, mais je devais rester méfiante. Avant de me mêler à tous ces inconnus, je voulais comprendre quelle était ma place dans cette danse.

Peu à peu, je commençai à repérer quelques détails marquants : les lourdes tentures en velours qui couvraient les murs semblaient briller, un groupe de musiciens jouait des mélodies aux relents d’amour et deux jeunes femmes aux robes étincelantes étaient au centre de l’attention.

J’assistais à un mariage.

Les deux fiancées étaient resplendissantes de beauté. La première avait les cheveux d’un blond très pâle, presque aussi blancs que les miens, coupés courts. Sa robe, plutôt proche du corps, donnait à voir l’ensemble de son dos et soulignait sa grande taille. La seconde portait plutôt de multiples jupons et des manches bouffantes qui se mêlaient à ses longs cheveux bouclés. Son teint, plus sombre que celui de sa promise, brillait légèrement de sueur. Les éclats pailletés de leurs iris témoignaient de la magie qui coulait dans leurs veines. Je les voyais se murmurer des choses, se sourire, se regarder dans les yeux. Une belle complicité semblait les unir. Je les vis se prendre par la main et s’avancer vers une grande vasque sculptée au centre de la pièce. Je compris immédiatement qu’elles s’apprêtaient à ouvrir le bal. C’était le bon moment pour se mêler à l’ensemble des convives anonymes. Je m’avançai doucement et me rendis compte en marchant que j’étais, comme eux, habillée de soieries et de dentelles. Ma robe couleur noisette frôlait avec douceur mes jambes et couvrait mes pieds nus. Je sentais mon propre masque onduler légèrement au rythme de mes pas.

Je croisai un homme d’une trentaine d’années, en costume noir et masque bordeaux. Il était bizarrement accompagné d’une grenouille, installée à ses pieds. Je m’approchai, et lui demandai :

– Dites-moi… Suis-je la seule à ne pas connaître le nom des mariées ?

L’homme fut désarçonné par la question. Ses yeux étaient fixés quelque part dans le vide. Je commençais à regretter de l’avoir interpellé quand il parut se ressaisir.

– … Pardon ?

– Dites-moi… Suis-je la seule à ne pas connaître le nom des mariées ? répétai-je comme une automate.

– Oh ! Non. Je les ai quelque part…

Je le vis fouiller dans la poche de son blouson et en sortir un petit carton d’invitation rouge vif. Curieux. Le mien n’avait pas du tout la même allure.

– Voici. Émérence et Théomance. Mais ne me demandez pas de qui il s’agit, je n’avais jamais entendu ces noms avant… Aujourd’hui ? Hier ? Le moment où j’ai reçu cette invitation.

– Merci beaucoup. C’est plus que je n’espérais.

Je m’emparai du morceau de papier et remarquai effectivement les deux prénoms calligraphiés de manière à ce que les lettres s’entrelacent. Je relevai la tête, pour voir l’invité ouvrir la bouche, quand quelque chose l’entraîna en arrière et que je me fis bousculer sans ménagements. Je voulus apostropher le responsable mais, comment savoir qui était le coupable dans toute cette foule ? Je laissai tomber. Il y avait plus intéressant à observer.

Le silence se fit dans l’assistance. On n’entendait plus que le bruissement des étoffes, les derniers accordages discrets d’instruments, quelques murmures. Puis, la musique se lança ; la danse commença.

Sous les pas mesurés des fiancées, les dalles lisses s’illuminèrent de couleurs douces. La chorégraphie était complexe mais étudiée, révisée, maîtrisée. Leurs robes tournoyaient gracieusement et semblaient animées d’une conscience propre. Les violons explosèrent de joie et, à l’unisson, s’emparèrent délicieusement des tympans des convives.

Qui étaient ces jeunes femmes ? Leur idylle me rendait presque jalouse. Je ne savais pas pourquoi je me trouvais ici mais cette parenthèse amoureuse jurait affreusement avec mes déboires de ces derniers temps. Pourquoi ces femmes avaient-elles droit au bonheur alors que moi, j’avais frôlé la mort ?

La danse s’acheva. J’applaudis avec les autres, avant de me retrouver ballottée par le flux des invités qui se remettaient à discuter ou se dirigeaient vers le buffet, à présent ouvert. Je décidai de m’en approcher ; la nourriture était si rare ces derniers temps que résister à la vision de tous ces mets était de plus en plus ardu. J’abandonnai mes principes et m’emparai d’un petit four. Une saveur étrangement fruitée s’empara de ma langue et en excita les papilles.

J’observai un peu plus en détail les convives. Un vieillard se transforma en enfant de cinq ans en une fraction de seconde. Je crus voir plusieurs lapins, dotés de masques en forme de carotte et les pattes serrées autour de verres contenant un liquide orange comme si leur vie en dépendait. Un jeune homme, les mains prises par des liasses de papiers, passa en courant en plein milieu de la salle. Deux hommes se passaient une bouteille d’alcool en riant un peu fort. L’un d’eux me donna des frissons dans le dos. Quelque chose dans son apparence, son comportement, me dérangea profondément. L’étoile au fond de moi vibra dangereusement. Je détournai le regard.

Peu à peu, l’ambiance changea. La pièce, qui me paraissait énorme au départ, me sembla tout à coup beaucoup plus étroite. La musique devint plus discordante, les violons crissèrent de douleur, les percussions perdirent leur rythme. J’eus bientôt l’impression que le nombre de convives diminuait drastiquement. Il devait y en avoir presque deux mille à l’origine et je n’en voyais plus que quelques centaines. Puis moins encore. La mâchoire d’un serveur se décrocha et tomba au sol, pourrie. Je commençai à prendre peur. Je n’aurais pas dû relâcher ma surveillance. Pourtant, les deux fiancées s’avançaient vers la vasque comme si de rien n’était. Un officiant ouvrit le rituel.

Je voulus retenir les titres des deux magiciennes mais elles en avaient tant que tout finit par se confondre dans mon esprit. Peu à peu, elles acquiescèrent, à l’unisson, aux questions qu’on leur posait.

– En présence de vos Matiasmata, manifestations de vos Pouvoirs, Sources et Preuves de votre Amour, devant tous ceux et toutes celles qui sont ici réuni-e-s, si quelqu’un s’oppose à cette union, qu’il ôte son Masque sur le champ ou reste Occulté jusqu’à la Fin des Temps.

Avec horreur, je vis l’homme de tout à l’heure s’avancer en titubant et ôter son masque. Son visage, à découvert, me donna un haut-le-cœur. Je ne comprenais pas pourquoi. Son apparence n’était pas répugnante en soi, contrairement à celle des serveurs qui ressemblaient de plus en plus à des êtres de chair pourrie. Mais cet homme, lui, me donnait l’impression que l’on me tordait les boyaux.

– Moi, moi j’ai quelque chose à dire : Pschhh laissez-moi parleeer ! De toute façon vous allez faire quoi ?

Sa voix me disait quelque chose et dérangeait l’étoile que j’accueillais.

– Écoute Emérence, tu sais que je sais que nous savons touuus ici que tu m’aimes déjà, tu es ici, tu penses que c’est le plus beau jour de ta vie mais ce sera la plus grosse erreur de ta vie.

Il fixait la jeune femme aux longs cheveux bouclés. Je pouvais maintenant distinguer les deux mariées. Son discours était terriblement inapproprié mais, étrangement, les mariées semblaient à peine s’en rendre compte.

– Tu porteras toujours ce fardeau et MOI, je serai le seul présent pour te consoler. Pas besoin de venir te chercher, tu reviendras à moi. À l’époque je vous avais souhaité le bonheur. Je ne le referais pas car toi et moi on sait bien que c’est vain.

Je ne comprenais pas son discours. Il parlait de lui au passé, comme s’il considérait que l’événement auquel nous assistions actuellement était déjà loin.

– Alors Théomance, je suis désolé de t’annoncer ça mais on sait tous les deux que c’est pas parce qu’il y a une Gardienne qu’on peut paaaas…

Goujat.

– De toute façon, tu ne seras pas là bien longtemps. Elle t’a dit qu’elle décrocherait les étoiles pour toi… T’as trouvé ça mignon ? Méfie-toi… Quand elle le fera pour de vrai, tu verras…

Un terrible frisson me prit. Que venait-il de dire ? Pourquoi cet homme parlait-il de décrocher des étoiles ? L’affreuse réalité qui habitait ce Château avait-elle un lien avec le mariage des deux magiciennes ? Je voulais fuir, mais les murs n’offraient aucune issue. J’étais serrée parmi les autres invités. J’étais paralysée. Cette voix ! Je l’avais déjà entendue…

– Et vous, vous n’avez rien à faire là. Vous croyez vraiment que vous pouvez changer les choses ? Comment avez-vous pu un seul instant vous penser capables de me vaincre ? Quels arrogants ! Je sais qui vous êtes, un ramassis de pleutres enfermés dans vos petites théories ! Qui a eu le courage de me combattre depuis dix ans ? Qui ? Savez-vous vraiment à qui votre voisin est fidèle ? Vous vous trahirez tous ! J’ai déjà sacrifié ma chair et mon sang, nul ne pourra m’arrêter et certainement pas vous. Tout est déjà décidé, vous savez ? Ça là, tout ça, ça a déjà eu lieu. Et ça aura encore lieu après. Encore, toujours, ça recommence. Quelle importance, après tout ?

Je savais. Je connaissais cette voix. Cette voix m’avait menacée, dans le noir, l’autre fois. C’était le Château. C’était lui. Je le vis se retourner, remettre son masque. Je ne pouvais pas le laisser s’échapper. Je me dégageai de l’étreinte des invités et me précipitai dans la direction qu’il avait empruntée. Le rituel continuait mais cela n’avait plus d’importance, car je comprenais à présent : il s’agissait d’un rêve, d’un souvenir, je ne pouvais rien y changer.

Mais le Château avait disparu.

Un éclat de voix me détourna de ma poursuite. Une onde de choc balaya l’ensemble des convives et je revis le Château, courant en direction de la vasque. Je me mis à courir aussi et vis une troisième personne – le vieillard de tout à l’heure ? – se fondre dans le corps de Théomance, qui arracha d’un coup le collier de perles qu’elle portait avant de les jeter violemment en arrière, loin du Château. Je trébuchai et m’effondrai juste à côté de la vasque. Mon poing se referma sur l’une des perles. J’entendis le Château hurler.

Puis tout explosa. Ma dernière vision fut le souvenir de prénoms entrelacés, calligraphiés sur un petit carton d’invitation rouge.

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2 commentaires

  1. Bruh. Ça m’a fait de la peine de voir Carlynn jalouse des deux mariées. Après je comprends que ce soit difficile de voir un tel bonheur après tout ce qu’elle a vécu…
    La référence aux lapins est rigolote XD
    Et je suis content qu’elle ait reconnu la voix du Château ! J’avais peur que ce ne soit pas le cas au début. Et heureusement qu’elle n’a pas été le confronter du coup ^^

    1. Oui, c’est un contraste violent pour Carlynn. Ça me semble logique qu’elle ressente ça, parce que son vécu la mine tellement qu’elle est nécessairement envieuse d’une vie meilleure.
      Ouii j’étais contente d’écrire un peu après les autres pour pouvoir faire des refs x)
      Ouii, c’était le but ! Je savais qu’elle le reconnaîtrait. Au départ, j’avais même prévu qu’il valse un peu avec elle puis finalement j’ai pas eu le culot de jouer autant avec le lore x) Mais les aventures ne sont pas terminées !

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