Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LA SALLE DE BAL TEMPÊTE
LA SALLE DE BAL TEMPÊTE

LA SALLE DE BAL TEMPÊTE

Pièce n°2206
Écrite par Sol'stice
Explorée par Sam

À l'occasion de la pièce palier 2000, les membres de l'association du Château ont créé la trame d'une pièce collective, le souvenir d'un bal et d'un mariage, que chacun·e peut écrire et explorer du point de vue de son ou ses personnages. La musique a été composée par Dan Lazar.

 Où est la fichue sortie ? Ça fait des centaines de pas que j’arpente la salle sans trouver la moindre porte. Je tourne en rond et je n’ai aucun souvenir d’être arrivé ici. Plus inquiétant, Elie ne s’en souvient pas non plus. Et son eau reste claire, trop claire. Pourtant, j’ai compté comme j’ai pu, elle devrait être noire d’encre et mon esprit aussi. Comme si le temps ne s’écoulait pas normalement ici et maintenant. Où et quand que l’on soit. Et ma tempête refuse d’éclater. Je sens cependant tous les signes d’une autre qui se prépare, comme des nuages sombres qui couvrent l’horizon, à l’insu de tous ceux et toutes celles qui occupent les lieux. Je n’ai pas dû voir autant de monde depuis… j’ai arrêté de compter depuis quand je n’ai pas vu autant de gens. Ils grouillent en une foule compacte sans pour autant être vraiment là. Rien ne les perturbe, ni les coups de coude que je leur donne pour me frayer un passage, ni le fracas d’un plateau qui s’écrase sur le sol, ni les crépitements qui se multiplient dans les airs, en signes annonciateurs de l’orage à venir. Ils n’ont bronché que lorsque j’ai essayé de retirer le masque dont je suis affublé. Fragment de masque éclaté, comme moi, comme nous. Ils se sont tournés vers moi du même ensemble, si étranges, si dérangeants, que j’ai renoncé à ôter le morceau de métal tordu qui couvre mon œil droit et une partie de ma joue. Le reste, personne ne s’en rend compte, si ce n’est quelques âmes aussi perdues que moi qui errent elles aussi dans l’insouciance de la foule. Il n’y a qu’une poignée de personnes que j’ai senti plus préoccupées que les autres. Un type qui buvait à en vider la mer avec un gars au masque de raton laveur. Si l’autre était juste rond, à me proposer de mettre du vin dans l’eau d’Elie pour qu’elle soit moins claire, le type était flippant, à relier deux plis du temps qui ne devraient pas se toucher. Heureusement, il n’a pas fait plus que ça attention à moi. Une des deux demoiselles qui a ouvert le bal tout à l’heure, resplendissante dans sa jolie robe mais bien trop inquiète pour ce qu’elle devrait être. Et quelques autres que j’ai croisés plusieurs fois sans jamais trop les voir, à moins que ce ne soit la même personne, je n’ai pas réussi à savoir. Sans avoir besoin de me retourner je les, la, sens passer dans mon dos, converger avec le reste vers un point précis des lieux sans fin mais qui semblent pourtant avoir rétréci.

 D’après ce que raconte l’homme en tenue beaucoup trop sérieuse, nous sommes là pour assister à un mariage. Enfin, moi, je suis là par accident. Et ce sont les deux danseuses qui vont se marier. Celle qui avait l’air stressée et qui l’est encore plus, et celle qui semble déjà tout savoir. Le type flippant intervient, enlève son masque sans que personne ne proteste. Je comprends rien de ce qu’il raconte, il tient deux discours à la fois, deux monologues qui se superposent. L’un est plein de regrets, l’autre de rancœur et de menaces. Le type lui-même est flou, à cheval entre deux époques de sa vie, comme tout le reste ici. Il termine sur une notre grinçante, ironique, dont la majorité n’entend rien. Ils ne sont pas dans la bonne temporalité. Ceux qui la perçoivent, égarés ici par erreur comme moi, sont trop effrayés, désemparés ou indifférents pour intervenir.

 La cérémonie reprend, a repris, avec des échanges de plus en plus complexes et j’ai de plus en plus de mal à les saisir. L’artifice qui permettait de franchir les barrières de la langue doit fatiguer, comme tout le reste, les murs qui se resserrent et les masques qui craquent. Je ne comprends plus un traître mot du castelain ritualisé, dommage, ça a l’air beau, ce qu’elles racontent. Dommage aussi qu’il y en ai une qui soit aussi nerveuse. On dirait qu’elle va tout faire foirer.

 Elles s’interrompent. Celle qui stresse attrape un collier avec un coquillage. Il ressemble à celui que j’ai trouvé à côté du plateau plein de guacamole et soulève un air de tempête. L’autre femme raconte de belles choses encore, probablement importantes par la solennité que tout le monde observe. Quand elle se tait, le coquillage est passé autour de son cou, les mains tremblantes, et c’est à son tour de se saisir d’un collier. Une succession de jolies perles aux reflets miroitants. La tempête latente s’intensifie. Bien que rien ne bouge, tout glisse et craque, au bord de la rupture. La fiole d’Elie tape contre ma cuisse, avertissement dont je ne peux rien faire. Au centre des attentions, les rôles se sont échangés. C’est à celle qui stresse de parler. La pauvre, elle perd un instant ses mots. Je crois qu’elle aurait dû s’arrêter avant. Je redoute l’inévitable, ce qui va se produire dès qu’elle trébuchera. Parce qu’elle va forcément trébucher.

 Et ça ne manque pas.

 Un mauvais mot, sans doute. Une erreur sous la fatigue, la pression, l’importance dont même l’air s’est revêtu, dont elle se rattrape aussitôt en criant. Trop tard, le mal est fait. D’abord silencieux et menaçant, comme les vagues vicieuses qui viennent sans un bruit avant de se retirer en ne laissant que la désolation derrière elle, dont on ne se rend compte de la présence que lorsqu’elles sont déjà parties. Puis fracassant, quand l’orage éclate enfin, assourdissant, à couper le souffle. Et dans le vacarme, un seul jubile. Le type flippant. Comme s’il n’attendait que ce moment depuis le début. L’homme bourré de regrets a entièrement laissé la place à celui débordant de menaces. Il se jette en avant, bouscule le courant instinctif des gens qui reculent sous le vent fouettant robes, cheveux et capes. Celles et ceux qui n’arrêtent pas de changer de visage, incapables de prendre une décision, courent aussi. À qui atteindra en premier les promises. Dans l’œil du cyclone, elles pleurent. Une réalise qu’elle a prononcé ce qu’il ne fallait pas, que rien ne sera jamais plus pareil. L’autre le savait déjà. Désormais, il lui manquera toujours quelque chose, une part d’elle-même. Je crois que je la comprends. Mais, pour la dernière fois, elle est entière tandis que celles et ceux qui ne savaient se décider se rassemblent ensemble pour devancer le type flippant. Il a perdu la course. Son cri quand le collier de perles vole en éclat claque comme ces dernières sur le parquet, se perdant entre les pieds affolés. Elie tressaute dans sa fiole lorsque j’en ramasse une. Le cri du type flippant s’éteint enfin. Et tout le reste avec.

<< < Sam

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2 commentaires

  1. Comme Naj, je suis subjugué par le ton du personnage, à quel point il arrive à sentir les choses, à deviner ce qui se trame et ce qui va se produire, tout en étant hyper détaché.
    Il ramasse une perle, curieux de découvrir comment il va se comporter à présent qu’il « possède » une Facette de Théomance.

  2. Quelle belle pièce ! J’ai passé un super moment de lecture, j’adore la perspective de ton personnage sur le scénario de la pièce 2000, elle est hyper singulière et intéressante pour l’histoire textuelle du Château.
    Ce que je trouve très intéressant, c’est le degré de distance de ton personnage vis-à-vis de la scène. Il en semble à la fois très lointain, on sent énormément le poids du récit, de sa perspective, et en même temps c’est celui qui rend le mieux compte des dynamiques globales de la pièce et notamment des émotions de ses personnages principaux. J’adore leur caractérisation hyper triviale mais en même temps très juste, le type flippant, l’homme en tenue trop sérieuse, celle qui stresse.
    Par ailleurs, le personnage pieuvre (?), sa fiole et l’imaginaire de la tempête sont intrigants, ce sera chouette de lire la suite de leurs aventures. 🙂

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