Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LE CINÉMA DE MONSIEUR TRISTOUNET
LE CINÉMA DE MONSIEUR TRISTOUNET

LE CINÉMA DE MONSIEUR TRISTOUNET

Pièce n°2184
Écrite par Harry Queaut
Explorée par Lulel

La porte à peine refermée derrière moi, j’inspire profondément et remarque la différence notable en température, et en atmosphère de manière générale. Si la pièce précédente était fraîche, une petite brise de temps en temps, une lumière comme celle d’un soleil de matinée, celle-ci est sombre (il me faut quelques instants pour que mes yeux s’y habituent) et sent un peu le renfermé. La porte par laquelle je suis entré mène à une sorte de plateforme, laquelle surplombe une dizaine de rangées d’une quinzaine de sièges de velours rouge, à l’air relativement confortable. En face de moi des images noires et blanches défilent sur un mur blanc, seules sources de lumière à part les lignes de petites lumières rouges au sol, lesquelles semblent délimiter les escaliers de chaque côté de rangées de fauteuils. 

Un pas, puis un autre et je sens un craquement sous mon pied, puis, lorsque je le retire, je sens que ma semelle adhère un peu à la moquette. Eurk, une sorte de… maïs éclaté,  quelques grains pas plus, sucrés peut-être, mais c’est suffisant pour me causer une expression désapprobatrice. Je me demande à quel point le sol est taché, si la pièce est salle – j’espère que non – et repose mon pied un peu à la droite du maïs, direction les escaliers côté droit. 

Lorsque je relève mes yeux (que j’avais fixés au sol pour ne pas risquer de manquer une marche) un peu plus habitués à la pénombre, je remarque que je ne suis pas seule, qu’une personne est assise au milieu d’une rangée, une ou deux rangées au dessus de celle à laquelle je me suis arrêté. Une image particulièrement claire projetée sur le mur et je remarque que l’individu en question est en train de pleurer. Je décide donc rapidement de remonter, de me glisser dans la rangée et de m’asseoir à côté de lui, posant mon sac à dos à mes pieds. 

Sa jambe droite est croisée, cheville posée sur son genou opposé. Avec la paume d’une de ses mains, il écrase vivement le plus gros des larmes, utilisant sa manche pour en essuyer le reste. De son autre main, il semble jouer avec quelque chose, mais je ne distingue pas quoi. Il renifle. 

“Ah, c’est de toi que vient le grattement ? J’ai cru qu’on avait encore un problème de souris. Tu peux… arrêter ? C’est distrayant, je regarde le film.” 

“Oh, pardon, c’est juste que… elle fait ça toute seule. Vous allez bien ?” 

Un silence. A part un regard ou deux dans ma direction quand j’écris, lesquels ont l’air d’être plutôt réprobateurs, rien. Ne sachant pas tout à fait que dire, je porte mon attention dans la même direction que la sienne, et regarde les images défiler. 

Je ne comprends pas tout, j’ai l’impression d’être arrivé au milieu d’une discussion en cours depuis longtemps et de devoir relever les indices relatifs au contexte (dois-je être heureuse lorsque l’homme apparaît dans le café ? La jolie jeune femme lui saute au cou, et dit à son petit garçon de venir saluer son père mais… Je n’arrive pas à en être certaine). 

Et puis tout à coup, le mur est maintenant tout sombre, des mots (des noms, je réalise) écrit en blanc défilant de bas en haut du mur, une musique simple accompagnant le tout. 

Nouveau reniflement. 

“Vous allez bien ?”

“Hm.” Un nouveau silence, un sanglot étranglé et rapidement, plus grand chose. “C’est juste… Ce film… Wow, quoi. D’ailleurs, vous êtes déjà allé à Nantes ?”

“Nantes ?”

“Oui c’est, c’est là qu’ils ont tourné le film. En train… Non, j’allais dire que ça se fait assez bien, mais ça n’est pas vrai. Tout passe par Paris de toutes façons, quel bordel !” 

“Euh, je… Oui ?” 

Il me tend sa main, que je sers. 

“Bienvenue, d’ailleurs. Au cinéma. C’est mon cinéma. Le nom, d’ailleurs, est après moi. C’est le surnom que m’avait donné mon frère, d’après un film, du même réalisateur. Le Cinéma de Monsieur Tristounet, mais t’as dû voir le néon sur la devanture. Le nom complet c’est Le Cinéma de Monsieur Tristounet, Sans Profession. Mais ça coûtait trop cher, en néon, et les gens ne retiennent pas ce qui n’est pas écrit. Mais d’ailleurs, puisque j’ai tout délégué à une employée, je peux juste… Regarder des films toute la journée,” sourit-il en ouvrant ses bras, comme pour inviter la salle à se laisser étreindre par lui. “C’est ta première fois ?” 

J’acquiesce. Les lumières se sont allumées et il semble presque surnaturel de voir la pièce hors de la pénombre. Je ne comprends pas tout à fait ce dont il veut parler, je me demande s’il n’a pas perdu la tête, ou quelque chose du style. Sait-il que l’une des portes de la pièce donne sur une pièce-forêt ? De quoi parle-t-il… 

“Je me disais bien, je ne t’avais jamais vu auparavant. C’est rigolo d’ailleurs, on a quasiment pas de réguliers, quasiment que des touristes. Bah, tant qu’on est à peu près à l’équilibre à la fin de l’année… Et puis avec des rétrospectives sur des réalisateurs, comme celle-là, on se fait labelliser Art et Essais, on a des subventions de la mairie, on tape dans la nostalgie des gens, et moi je peux revoir mes films préférés sur grand écran. Bien sûr, celui-là ne captive pas trop, les gens ne connaissent pas. Ils préfèrent Les Demoiselles de Rochefort. Et je comprends. D’ailleurs, j’y mets une meilleure note, aux Demoiselles de Rochefort, mais celui-là… Plus d’importance. ‘Fin, j’ai passé l’âge, que ça me touche ces histoires d’être perdu dans sa vie, mais quand même. Et la romance, c’est intemporel, bien sûr.”

Je lui souris. Je pense à Phaene. 

“Si vous le dites.” 

“Je le dis. Par contre, votre bras, là… Pas tout à fait intemporel. Il marche comment ? Il sert à quoi ?”

“Il… note tout.”

“C’est malin, ça, de tout noter. Pour pouvoir réutiliser plus tard, mettre dans un script peut-être. Ou un manuscript ? Ça dépend de tes centres d’intérêts. Hm… D’ailleurs, ça irait bien à un personnage, un détective peut-être, dans un truc d’anticipation… Blade Runner-esque… T’en pense quoi ?” 

“J’avouerais ne pas être expert sur la question ?” 

“Bah, pas besoin d’être expert pour savoir ce qui est cool, si ?” 

Le mur s’illumine au moment où les lumières se tamisent. Monsieur Tristounet grogne. 

“Orh, l’heure des pubs encore. Conseil d’expert, passe aux toilettes maintenant.” 

“Vous n’y allez pas vous ?”

“Eh, plus la capacité, mais surtout plus le besoin. Je dis ça pour toi.”

“Hmhm… Je… Vais y aller alors.”

“C’est ça,” répond-il, ponctuant les mots d’un geste de la main. 

“Bonne… continuation, alors.” 

“Bah ! Tu comptes y passer la journée ?”

Un son qui n’offre pas vraiment de réponse s’échappe de mes lèvres et je me lève, récupère mon sac à dos et me dirige vers la porte, tout en bas des escaliers, sur la droite du mur sur lequel sont projetées les images. 

“J’allais pas te le voler, hein ? Mais bon, tu fais comme tu veux. T’as une dizaine de minutes avant que le film ne commence, OK ?” 

Il continue de me parler mais je ne me retourne pas. Rapidement, j’arrive devant la porte, lourde, métallique, et m’appuie contre la barre qui s’enfonce, un clac,… 

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