Pièce n°2241
Écrite par Harry Queaut
Explorée par Phaene
Pourquoi ?
J’ai fait un rêve, avant de me réveiller, mais on aurait pas vraiment dit un rêve, pour beaucoup de raisons. Le problème, si ça n’était pas un rêve, c’est que j’y ai vu une personne que je connais, avec qui j’ai grandi, et qu’il parlait.
Lulel. C’est mon amie la plus cher.
Elle parlait. Elle a parlé. Il n’est plus censé parler.
Son début d’expédition était prévu un mois ou deux après moi, je ne sais pas ce qui s’est passé.
Je voudrais la retrouver et lui poser la question.
OBSERVATION I.
Plus tôt dans l’après-midi, Tirene m’a expliqué que leur maison avait été creusée dans une montagne. J’ai été surprise et plutôt admirative de l’effort qu’il avait probablement fallu fournir pour dégager toute cette terre, toute cette roche… Je me suis laissée me perdre dans mes pensées, et quand je me suis à nouveau concentrée sur le monde autour de moi, Tirene avait un sourire sympathique, presque touchée.
“Je suis toujours contente de rencontrer quelqu’un qui l’apprécie autant que moi,” a-t-elle finalement dit.
J’ai pensé, à ce moment là – et pas pour la première fois – que parler à Tirene donnait l’impression qu’elle pouvait lire mes pensées, mais pas de la même façon que Myrtel, de façon moins invasive, comme si elle comprenait instinctivement, c’est tout. Elle me rappelait mes parents, c’est peut-être pour ça que j’avais si peu résisté contre l’idée de passer deux nuits de plus chez elleux.
“Si tu sais apprécier ce genre de choses… Tiens, je vais te montrer la partie la plus… Ma partie préférée, si tu veux.” Après avoir poussé tous ses cheveux d’un côté, elle s’est accroupie et m’a fait signe de monter sur son dos. “Il faut monter des escaliers, et je ne te ferai pas utiliser ta jambe plus que nécessaire.”
J’ai pensé à protester mais, grattant ma joue avec l’ongle de mon pouce, sous mes lunettes (je ne portais pas mon cache-oeil avec elleux ; Tirene m’avait inspectée sous toutes les coutures et m’avait dit qu’elle ne poserait pas de question mais que je n’avais pas besoin de me cacher chez elleux), j’ai rapidement abandonné. Je ne gagnerais pas quoi qu’il en soit, et je supposais que je ne serais pas un fardeau trop lourd pour elle. Faisant attention à ne pas lui faire mal, je suis montée sur son dos. Nous avons traversé sa chambre et elle a ouvert une porte qui menait, comme elle l’avait annoncé, vers des escaliers en colimaçon. Marches deux par deux, elle nous a rapidement amenées jusqu’à une nouvelle porte, qu’elle a ouverte à l’aide d’une clef qu’elle a sorti d’une des poches de sa robe. Lorsqu’elle a poussé, la porte, j’ai été bouche bée.
Je n’avais pas eu l’impression que nous étions montées si haut, je suppose qu’elle avait monté les marches encore plus rapidement que ce dont je m’étais rendue compte.
Nous étions sur une sorte de balcon, creusé lui aussi dans la roche.
“Quand tu t’éloigneras un peu, retourne toi, tu pourras voir le regard de la montagne,” dit Tirene, comme si ça expliquait quoi que ce soit.
Lorsqu’elle me laissa descendre de son dos, j’ai enfin remarqué (avec plaisir) que le sol était couvert d’herbe et de petites fleurs sauvages.
“Je l’utilise un peu comme mon jardin personnel, et je laisse les plantes vivre aussi, un peu. Mais, oui, comme je te disais… Je ne sais pas de quand date cette construction, ni à quoi elle servait mais je suppose que ce devait être une sorte de… tour d’observation ? De quoi vivre, et un point qui surplombe l’Entre-Trou, que demander de plus, n’est-ce pas ?”
Elle s’était approchée un peu, et je l’avais suivie. A un mètre et quart du sol, la paroie rocheuse s’arrêtait soudainement. Un mètre et demi plus haut, elle reprenait, suivant une courbe profonde pour aller rejoindre la clef de voûte de cette espèce de terrasse. Devant nous, un soleil se couchait, peignant orange l’Entre-Trou qui s’étendait à perte de vue.
“Je me suis demandée, longtemps, s’il n’y avait une des échelles qui permet de retourner à la surface mais je n’ai jamais rien trouvé. Si elle existait, elle a peut-être été condamnée, je ne sais pas. Et, d’un côté, c’est mieux pour nous, évidemment, je n’oserais pas laisser Vipo seul une seule seconde s’il y avait l’ombre d’une possibilité que des inconnu-es considèrent notre foyer comme un point de sortie ou l’utilise en permanence comme entrée dans l’Entre-Trou, tu te doutes bien.”
J’ai hoché la tête, distraitement, toujours bouche bée par le paysage. Comment était-il possible que sous le monde que je connaissais, un monde souterrain aussi vaste existe ? Comment un soleil pouvait-il s’y coucher ? Comment pouvait-il y avoir des arbres, des montagnes, des personnes ? Je n’avais jamais rien lu de tel dans ni dans les archives, ni dans la bibliothèque ; j’avais vraiment découvert quelque chose d’important, quelque chose d’incroyable. Aucun membre actuel du conseil n’avait découvert quoi que ce soit d’aussi…
“Phaene ?”
Tirene s’était assise dans l’herbe, quelques pas plus loin et tapotait à côté d’elle. A sa voix, plus hésitante, presque trop douce (comme on parle à un animal craintif), j’ai compris qu’elle ne m’avait pas invitée ici par hasard. Sourcils froncés par l’incompréhension, j’ai repoussé les lunettes sur mon nez et je me suis assise en face d’elle, genoux contre ma poitrine et bras enroulés autour d’eux, là où elle avait les jambes étendues. Elle inspira profondément.
“J’ai une requête à te faire, que tu trouveras peut-être lourde, ou injuste. Je te prie de croire que je ne la fais pas à la légère, d’accord ?”
J’ai hoché la tête, sourcils toujours froncés, tête légèrement penchée sur le côté.
“En regardant dans tes affaires, j’ai cru reconnaître ton équipement. Je n’étais pas sûre, et je ne voulais pas… Je ne savais pas si tu allais survivre, alors je me suis dit que je me poserais la question plus tard.”
J’ai hoché la tête ; je savais qu’elle avait regardé dans mes affaires pendant mon inconscience. Je m’étais sentie encore plus nue que je savais que l’avoir été devant elle, puisqu’elle m’avait changé, mais j’avais compris. Je n’aimais pas l’idée qu’on touche mes affaires, mais c’était la chose logique à faire dans sa situation.
“Tu es une découvratrice, n’est-ce pas ?”
Ça, je ne savais pas quoi y répondre. Dû à la nature du Château, il était très rare de rencontrer quelqu’un qui soit familier avec notre mission. Il était possible que plusieurs découvrateurices rencontrent les mêmes individus, certainement, mais… Nous ne parlons pas de notre mission, ni du Hameau, ni…
“Ne te torture pas, j’ai beaucoup voyagé avant d’arriver ici, de trouver l’Entre-Trou et cette maison ; pendant mes aventures, j’ai notamment passé un certain temps parmi vous,” expliqua-t-elle avec un sourire se voulant être rassurant. “Tu n’étais probablement pas née, c’était quand j’étais jeune après tout !,” plaisanta-t-elle. “Non, je, je ne veux pas… empiéter sur quoi que ce soit. Je voudrais juste. Je crois que ma requête vient trop tard, mais s’il-te-plaît, n’envoie plus de rapports sur l’Entre-Trou à ton conseil, hm ?”
J’ai levé la tête d’un mouvement brusque, scrutant son visage. Si elle en savait tant, comment pouvait-elle me demander une telle chose ? Elle devait bien savoir…
“Écoute, Phaene, je… je ne sais pas si je comprends, mais j’imagine ce que je te demande, d’accord ? Mais je t’assure, je crois que pour la sécurité de mes enfants et de l’Entre-Trou, ou pour ne pas avoir peur en permanence, je souhaiterais… j’ai besoin… non, je, enfin, je ne veux pas qu’iels sachent que cet endroit existe, d’accord ? L’Entre-Trou est sauvage, tu le découvriras par toi-même, mais c’est un asile pour beaucoup. Tu comprends ?”
Je suis restée immobile un long moment, et elle n’a pas essayé de déranger ma réflexion. J’ai ouvert la bouche, et l’ai évidemment refermée immédiatement. Elle avait dû être immobile un moment aussi, parce que ses mouvements ont attiré mon oeil et m’ont sorti de ma rêverie. Autour de sa taille elle avait une ceinture à laquelle étaient attachées de nombreuses poches plus ou moins volumineuses. D’une de ces poches, qui reposait sur l’une de ses hanches, elle sortit ce que je reconnus comme étant un stylo. Se tortillant pour aller chercher au fond d’une des poches de sa robe, elle tira un… carnet. Elle tendit carnet et stylo dans ma direction.
“Je voudrais t’offrir ça, si tu veux bien. Je voudrais te proposer… Si tu veux bien, c’est comme une sorte de compromis. Tu pourrais écrire ce que tu… découvres dans l’Entre-Trou là-dedans, et si tu trouves… Un moyen dans lequel tu as confiance, de partager tes découvertes, si tu en veux une preuve, je… je ne sais pas, m’enfin, tu auras tout dans ce carnet ? Si tu veux bien. Dans ce cas, s’il-te-plaît, utilise ce stylo, pour écrire dedans. On est jamais trop sûr-es, hm ?”
Elle était presque… penaude. Elle était désolée, en un sens, mais l’importance de sa demande dépassait tout égard qu’elle pouvait avoir pour moi. Doucement, je me suis penchée en avant et ai pris le carnet et le stylo entre mes mains. J’ai défait le cordon qui tenait le carnet fermé et ai appuyé à un bout du stylo. Une mine en est sortie. J’ai écrit “Pourquoi ?” et l’ai tendu dans sa direction. Elle a lu, et tout à coup, il a semblé qu’elle allait pleurer. Elle a hoché la tête, l’a secoué, a dégluti difficilement.
“Si tu veux bien, je préférerais… Je ne veux pas…”
Je sentais mon estomac se nouer à vue d’œil. Des quelques jours que j’avais passé avec elleux, Tirene ne m’avait pas paru être une menteuse, elle n’avait pas de raison de… Je ne comprenais pas, mais je saisissais l’énormité de l’importance, de la violence peut-être, de ce qui avait transparu entre Tirene et les découvrateurices. J’ai eu peur, de ce que ça avait pu être, de ce que j’ignorais, peut-être, des mensonges qui devaient exister, d’un côté ou d’un autre, et de mon incapacité à les distinguer de la réalité. J’étais peut-être idiote, mais j’avais envie de croire Tirene, je ne voulais simplement pas imaginer tout ce que cela signifiait, si elle faisait allusion à une réalité que je ne pouvais pas comprendre. Finalement, j’ai posé ma main sur son épaule, inspirant profondément, expirant profondément, l’invitant à faire de même. Après quelques moments, elle a dégluti avec difficulté, hoché la tête et m’a souri faiblement.
“Merci, Phaene. Et puis, comme ça, si tu veux… Tordre les règles, et communiquer, tu as un moyen de le faire, sans vraiment…”
J’ai un peu reculé, quasi-déséquilibrée par la possibilité. Parler sans parler ? Sans me laisse le temps d’y réfléchir, j’ai écrit ce qui avait continuellement occupé un coin de mes pensées depuis que je m’étais réveillée (J’ai fait un rêve, avant de me réveiller, mais on aurait pas vraiment dit un rêve, pour beaucoup de raisons. Le problème, si ça n’était pas un rêve, c’est que j’y ai vu une personne que je connais, avec qui j’ai grandi, et qu’il parlait.) Je l’ai donné à Tirene.
“Un découvrateur ?”
Lulel. C’est, j’ai hésité un moment. Comment pourrais-je lui expliquer ? mon amie la plus cher.
Elle m’a dévisagé rapidement, un sourire timide aux lèvres.
“Pourquoi est-ce que c’est un problème alors ? Elle te manque ? Tu ne pensais pas le revoir, et maintenant, savoir qu’il y a une possibilité…”
J’ai secoué la tête et lui ai repris le carnet, il y avait de ça, me suis-je rendue compte à ce moment, mais ça n’était pas ce que je voulais dire. Avant que je ne puisse expliquer, elle a repris :
“Elle était blessée ?”
J’ai levé la main pour l’interrompre.
Elle parlait. Elle a parlé. Il n’est plus censé parler.
A posteriori, je réalise aussi que sa réaction renforce l’hypothèse qu’elle sait vraiment de quoi elle parle, que son inquiétude à l’idée que je décrive l’Entre-Trou était basée sur de vraies expériences et impressions ; elle n’a pas eu besoin que je lui explique quoi que ce soit de plus pour comprendre ce que signifiait que Lulel parle.
“Alors que c’est un découvrateur ?”
J’ai hoché la tête.
“Et tu es sûre que ça n’était pas un simple rêve ?”
Nouveau hochement de tête. J’ai repris le carnet.
Son début d’expédition était prévu un mois ou deux après moi, je ne sais pas ce qui s’est passé.
“Hm… Je… Oui, je suppose que ça a dû être un choc, que quelque chose a dû se passer. Mais, je suis sûre que ça n’était rien de grave, si elle avait l’air en bon état… Qu’est-ce que tu comptes faire ? Qu’est-ce que tu peux faire ?”
Là résidait tout mon problème.
Je voudrais la retrouver et lui poser la question.
“Je te le souhaite, alors.”
Nous sommes restées silencieuses un moment, ni l’une ni l’autre ne sachant quoi ajouter.
Le vent, tout à coup, a sifflé entre les paroies rocheuses et secoué les fleurs et plantes de Tirene. Quelques tomates, prêtes à tirer sur le trop mûr, en profitèrent pour se séparer de leur pied, et la tiefline se mit debout pour aller les ramasser.
“Je crois que c’est mon signe pour aller cuisiner. Je te raccompagne en bas ?”
J’ai secoué la tête, et même si mon esprit chaotique donnait l’impression qu’on y grêlait des questions, je lui ai souri. Elle a hoché la tête et a laissé sa clef sur l’extérieur de la porte de la terrasse. Quelques minutes après qu’elle ait commencé à redescendre les escaliers, j’ai commencé (ou plutôt recommencé) à écrire dans ce carnet.
Elle est belle cette pièce. La relation entre Phaene et Tirene est touchante. Chacune à ses secrets, son passé mais elles arrivent quand même à se comprendre, à s’entendre et c’est une belle preuve de leur personnalité respectives. J’espère vraiment qu’il n’arrivera rien à l’Entre-trou et qu’il continuera longtemps d’être un refuge.