Pièce n°2235
Écrite par Harry Queaut
Explorée par Phaene
Je me suis réveillée soudainement, une petite pochette en tissu au creux de ma main, les cordons en cuir fermement noués. Une grande inspiration m’a secouée, comme si j’avais été en apnée depuis plusieurs minutes, le monde tout à coup trop lumineux après avoir eu les yeux fermés pendant un lapse de temps possiblement considérable…
Tout ça a apparement été suffisant pour aussi tirer de son sommeil le petit garçon qui dormait dans la chaise à côté du lit improvisé sur lequel j’étais maintenant assise. Il a d’abord été surpris, le garçon, mais ne l’a pas été longtemps. Très vite ses yeux se sont mis à pétiller et un grand sourire (auquel il manquait quelque dents, qu’il devait avoir perdues récemment) et il a commencé à crier, courant hors de la pièce. (La pièce en question semblait avoir été creusée dans la roche et servir principalement de réserve. Mon matelas avait été étendu entre deux étagères métalliques sur lesquelles étaient entreposées des dizaines de bocaux et conserves. Il y y avait aussi une table rectangulaire, poussée contre le mur opposé, avec deux chaises, de part et d’autre de la table. C’est sur une de ses chaises que le garçon s’était endormi, dos contre la paroi rocheuse, un bras posé contre le dossier de la chaise et l’autre sur la table, genoux ramenés contre sa poitrine.)
Prudemment, alors que j’entendais toujours le garçon (qui semblait avoir arrêté de s’éloigner) appeler sa mère, j’ai fait glisser mes jambes sous moi puis, testant chaque mouvement avant de m’y engager pleinement, je me suis mise debout. Je portais un marcel d’un blanc vieillot, de longues chaussettes en laine et une sorte de long caleçon à boutons – pas les vêtements que je portais à mon dernier souvenir, ni pendant mon étrange rêve ni… avant, quand que ça ait été.
Un peu plus assurée dans mes mouvements, après avoir testé mes appuis, j’ai rapidement plié la couette qui m’avait couverte pendant mon sommeil, et en la replaçant à côté de l’oreiller, j’ai remarqué avec un juron à moi-même le doublon de ce qu’avait retranscrit mon lèche-pensée. Ne voulant pas risquer d’être impolie, je n’ai pas vraiment pu faire autre chose que fourrer le long ruban de papier, avec la pochette en tissu, dans la poche du caleçon (très pratique, les poches dans un caleçon, je n’y avais jamais pensé avant) avant de quitter la pièce, les cris du petit garçon pour seule boussole.
“MAMAAAAAAN ! ELLE EST REVEILLEE ! MAAAAAAMAAAAAN ! ELLE…! AH!”
Le garçon s’égosillait sur le pas d’une porte qui menait vers l’extérieur jusqu’à ce qu’il m’entende arriver, moment auquel il a sursauté et laissé échapper un petit cri aigu. Navrée de lui avoir fait peur, j’ai incliné la tête avec un sourire désolé.
“Oh, pardon, j’aurais pas dû crier. Tu es plus petite qu’on aurait dit quand tu étais couchée. Tu n’as pas mal à la jambe ?”
Le petit garçon avait la peau qui tirait vers le rouge (mais discrètement, de sorte qu’on ne remarque pas vraiment qu’il n’a pas une peau de couleur humaine quand on remarque les débuts de cornes qui pointent leur nez de chaque côté de son front), je lui donnais huit ans, environ. Ses yeux étaient complètement noirs, à l’exception de quelques paillettes de lumières qui semblaient être les stries de ses iris. J’ai secoué la tête pour répondre à sa question, espérant que cela veuille dire la même chose pour lui que pour moi, lui souriant toujours (autant pour communiquer que parce que j’en avais envie). Il a hoché la tête, un air déterminé sur son visage, les sourcils un peu froncés. J’en ai profité pour jeter un coup d’œil vers mes jambes, à ce moment-là, trouvant, côté gauche, une vilaine cicatrice le long de mon tibia.
“Ouais, pas jojo. Mais tant mieux, parce que tu nous as fait peur, un peu, à maman et moi. A Juve moins, mais c’est parce que c’est pas lui qui t’as trouvée, c’est moi” a-t-il continué, grattant le dessus d’un de ses pieds avec le gros orteil de l’autre, pensif, avant de s’avancer vers moi, me prendre la main et me tirer vers la table simple, me laissant m’asseoir et s’asseyant sur la chaise à côté de moi. “Tu as de la chance, Maman sait bien faire les premiers soins, et Juve est revenu quelques jours après avec un ou deux sortilèges pour réparer ta jambe. C’était pas beau, avec les os qui sortaient… Juve a dit que c’était qu’un seul os, mais quand je t’ai trouvée, y’en avait deux, je les ai vu ! J’ai presque failli vomir,” a-t-il avoué finalement, un peu honteux mais souhaitant tout autant faire savoir que non, finalement, il n’avait pas vomi, qu’il avait été courageux.
“Vipo ? Tu es- Oh !”
Derrière nous – la table était au centre de la pièce et Vipo nous avait assis-es dos à la porte qui donnait sur l’extérieur – la voix d’une femme s’était interrompue en m’apperçevant. Longs (très longs) cheveux noirs qui cascadaient jusqu’au sol, elle avait les mêmes yeux que Vipo, des cornes fines et une peau écarlate, ses joues un peu plus rosies – elle donnait l’impression d’avoir couru. Alors que je m’étais levée pour la saluer, ne pas être impolie, elle a immédiatement secoué ses deux grandes mains, lesquelles semblaient se terminer par de longues griffes-ongles noires :
“Non, ne vous- Ça ne vous fait pas mal ? Vous allez bien ? Vous tenez debout ?”
Elle avait l’air particulièrement surprise, soulagée un peu aussi. Lui souriant à elle comme j’avais souri à Vipo et hochant la tête, je me laissais me rasseoir.
“Un thé, peut-être ?”
Quelques minutes plus tard, après quelques virevoltements de Tirene (c’était le nom de la mère de Vipo), de ses jupes et de ses longs cheveux autour de la cuisine, elle s’était finalement assise avec Vipo et moi – m’ayant quasiment ordonné de ne pas me lever alors que Vipo sautillait surexcité, allant et venant – une tasse devant chacun d’entre nous.
“Vous nous avez fait une sacré frayeur, vous savez ? Enfin, je suis contente que votre jambe se soit bien remise, c’est un soulagement. Je ne vous ai pas demandé, d’ailleurs, votre nom … ?”
J’ai hésité un moment. Je n’étais pas censée… Non, non, tant pis. Me penchant vers l’autre côté de la table, j’ai gesticulé dans sa direction jusqu’à ce qu’elle me tende sa main. Du bout de mon index – et à l’envers pour moi, pour que ce soit à l’endroit pour elle – j’ai épelé mon prénom plusieurs fois, en quelques alphabets différents, jusqu’à ce qu’elle reconnaisse l’un de ceux qui avait du sens pour elle.
“Phaene ? C’est joli, c’est très joli. Vous… savez d’où ça vient ?”
J’ai secoué la tête.
“Très bien, alors,… Il y a treize jours, Vipo était sorti jouer à un endroit… où il n’avait pas le droit d’aller jouer, n’est-ce pas Môsieur la Crapule,” commença-t-elle, l’intéressé tirant la langue, pour plaisanter dans sa direction. “mais où finalement, c’était bien qu’il y soit allé, puisqu’il vous a trouvée, et que je préfère ne pas imaginer l’alternative. C’est là qu’il vous a trouvée. Voyez, vous êtes… tombée, à travers une sorte de crevasse, et vous avez atterri à notre niveau.”
J’ai froncé les sourcils. Comment avais-je pu tomber à travers une crevasse alors que la porte qui donnait vers l’extérieur, entr’ouverte, laissait entrer la lumière du soleil ? Une lumière qui ressemblait à celle du soleil, me suis-je reprise, je ne pouvais pas me laisser à la moindre supposition maintenant. Tirene ne s’était pas interrompue pour ma confusion.
“Vous n’êtes pas la première, à tomber, je veux dire. Mais vous êtes la première dans un état aussi… Enfin, c’est à dire que les personnes qui tombent sont souvent soit intactes, soit… soit morte, quoi… Donc Vipo est venu me trouver, et on vous a ramenée ici. J’ai fait de mon mieux et on a attendu le retour du grand frère de Vipo, mon aîné, Juve. Il est… plus doué que moi pour les soins.”
Le petit garçon a alors attiré l’attention de sa mère en lui tirant d’un coup sec sur la manche, pour qu’elle se penche, son oreille au niveau de la bouche de Vipo. Malgré sa tentative d’être discret en cachant ses mots avec sa main, il ne savait pas tout à fait chuchoter :
“Maman, je lui ai déjà dit, pour les sortilèges…”
Tirene s’est reculée, gros yeux à son fils, avant de se tourner vers moi. Je ne devais pas avoir l’air trop choquée, menaçante ou dégoutée alors elle s’est à nouveau tournée vers lui, après un demi-sourire en guise d’excuse dans ma direction.
“Bon… Ça n’est pas grave, mais tu te souviens de ce qu’on t’a dit, Vip’, il faut faire attention, hm ?”
“Moui-Môman-Pardon…”
“Bon …,” répéta-t-elle avant de reprendre. “Je, oui… Mon fils a fait tout ce qu’il a pu, et là, nous avons commencé à nous inquiéter sérieusement, parce que vous ne vous réveilliez toujours pas. Il y a eu un moment où nous avons eu vraiment peur, parce que, erm…”
Vipo s’est ratatiné sur son siège.
“J’ai pas fait exprès…”
“Vipo a été curieux, il voulait voir ce qu’il y avait dans votre sac et il a trouvé quelque chose qui… s’est activé ?”
Le Lèche-Pensée… J’ai alors pioché dans la poche où j’avais mis le duplicata, le déroulant machinalement, lui montrant, le laissant jouer entre mes doigts sans oser me détourner de la conversation pour le lire.
“Oui, ça. Ça a vraiment fait un bruit d’enfer, et je n’ai pas osé… tirer, quand il s’est attaché à… dans… votre oreille ? C’était normal ?”
J’ai groncé les sourcils (s’il avait fait du bruit, c’est que je n’avais pas réussi à penser clairement… Puis, pour répondre à sa question, j’ai hoché la tête ce qui lui a causé un air contrit.
“J’ai… essayé de l’attraper, quand il s’est envolé, je l’ai presque eu mais il s’est échappé, j’ai dû lui tordre une aile, peut-être…”
Mon cœur s’est serré… Mes pauvres parents, iels devaient se faire un sang d’encre… L’activation du Lèche-Pensée, d’abord, qui leur arrive abîmé en plus… (J’espère que ce rapport leur arrivera bien, ainsi que le précédent et qu’ils pourront permettre de les rassurer un peu. Enfin.) Tirene a continué, un peu gênée.
“Enfin, erm, on… on commençait vraiment à se demander comment procéder pour la suite, et puis, c’était il y a deux jours, ce moment-là. Et maintenant, … Vous voilà ?”
Sa voix avait un peu monté sur les derniers mots, comme si elle me posait une question. Vipo a tiré sur sa manche, encore, et a à nouveau (cru) chuchoter.
“C’est parce que je lui ai donné le coquillage de Juve ! Celui qu’il a dit qu’il tiendrait bonheur !”
Sa mère n’a pas eu l’air de comprendre ce qu’il venait de lui dire, mais il en avait l’air si sûr que j’ai eu l’impression, sur le moment, qu’il était important d’en prendre note. Après tout, les règles précisent bien de faire attention à ne pas ignorer le témoignage d’un enfant juste à cause de son statut, n’est-ce pas ? J’ai réfléchi et me suis attardé pour la première fois sur le rêve que je faisais avant de me réveiller. Myrtel ? Lulel… Mon cœur s’est immédiatement serré, encore plus qu’il ne l’était déjà. Je me suis forcée à me concentrer à nouveau sur la discussion. Il serait important que je retrouve le coquillage en question, il semblait particulièrement important…
“Je…, erm,…” Virene s’était raclé la gorge pour rompre mon silence. “J’allais faire de la soupe de lentilles, ce soir. Vous… Connaissez les lentilles ? Vous aimez ?”
Tirée de ma rêverie, je lui ai souri et ai hoché la tête, résolvant de rassembler plus tard plus d’informations sur l’endroit et leur mode de vie et de réfléchir plus amplement à ce rêve, tout intense qu’il avait été, pour pouvoir produire un prochain rapport plus complet et pertinent pour la mission du conseil des découvrateurices.
[NOTE PREMIERE: LE RAPPORT REÇU ÉTAIT RATURÉ EN COULEUR ET LES PASSAGES RATURÉS N’ONT ÉTÉ RECOUVERTS QUE GRÂCE AU TRAVAIL ACHARNÉ DE NOS AGENTS. LA DÉCOUVRATRICE PHAENE SERAIT-ELLE MÉFIANTE ? VIGILANCE ACCRUE A MAINTENIR RE: PROCHAINS RAPPORTS DE LA DECOUVRATRICE. MAINTENIR LE POINT A L’ORDRE DU JOUR.
NOTE SECONDE : LA DÉCOUVRATRICE PHAENE A DÉLIBEREMENT ENFREINT UNE DES REGLES PRINCIPALES DU CONSEIL. AJOUTER LE POINT A L’ORDRE DU JOUR.]
Booon bah Phaene est vivante mais elle commence à attirer l’attention de personnes qui n’ont pas l’air très sympathiques :/
J’espère que ça ira.