Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LE TROU DES MORTS
LE TROU DES MORTS

LE TROU DES MORTS

Pièce n°2365
Écrite par Sol'stice

J’ai toujours cru que la mort serait obscure. Une nuit, je perdrais et on balancerait mon cadavre dans le trou comme les autres. Je savais que ça arriverait.
Cette nuit, j’ai combattu dans l’Arène et j’ai perdu. Mauvaise esquive. Une lame m’a ouvert le ventre en deux. Fin de l’histoire.
Je suis mort, j’ai perdu.
Sauf que, là-haut, ils ont oublié de vérifier que j’étais tout à fait mort avant de me jeter.
Et qu’il ne fait pas noir.

Il m’a fallu longtemps pour comprendre ce que je voyais. Attendre que la douleur déchirante se transforme en pulsation sourde que je finis par ignorer, attendre que la sensation de mon sang s’écoulant de la plaie béante devienne si familière qu’elle en est oubliable.

Des fleurs.
De minuscules fleurs aux pétales dorés.
Une multitude de minuscules fleurs aux pétales qui brillent dans l’obscurité. 

Elles poussent sur les cadavres qui s’empilent et s’entassent sous moi, projetant une faible lueur sur le sang, les os, les chairs en décomposition. Leurs racines s’y enfoncent, profondément, jusqu’en bas peut-être.
Elles poussent en moi.

Elles ont colonisé mon corps immobile. Elles ont plongé leurs racines dans ma blessure, grandissent dans ma plaie, s’abreuvent de mon sang et se nourrissent de ma chair. 

Elles se nourrissent de moi comme elles me maintiennent en vie.
Car je devrais être mort. Ma blessure est fatale, j’ai perdu trop de sang.
Pourtant, je suis toujours vivant.
Pourtant j’ai moins mal.
Je me sens presque… bien.

D’autres cadavres, d’autres perdants, se sont écrasés autour de moi.
Aucun n’a bougé.
Tous ont disparu, avalés sous le tapis doré.
Tous morts.
Il n’y a que moi.

Moi et les fleurs.

Leurs pétales délicats se découpent dans l’obscurité, parfaitement réguliers. Ils sont si fins que je peux presque y voir au travers, comme un voile délicat. Leur lueur pulse au rythme des battements de mon cœur. Un peu de mon sang a taché le pourtour de leurs corolles.

Khót yáròm. 
Elles s’appellent khót yáròm.
Je l’ai lu sur les lèvres des cadavres autour de moi.
Comme une promesse.
Mange la mort.

Elles mangent la mort.
Et moi je vis.
Elles font partie de moi, je fais partie d’elles.
Je me suis levé.
Je marche.
Elles me tiennent debout.
Elles me guident.

Moi aussi, maintenant, je brille dans le trou des morts.

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