Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LA PIÈCE POUR LES LISTES INCOMPLÈTES
LA PIÈCE POUR LES LISTES INCOMPLÈTES

LA PIÈCE POUR LES LISTES INCOMPLÈTES

Pièce n°2091
Écrite par un gars
Explorée par Zilos

Pièce du Casteltober 2025 - Jour 20 : figurines

Je marche dans les pas de l’humain, regardant à peine devant moi, l’extrémité du fusain gris entre mes doigts frôlant avec curiosité le paramètre n°31 « goûter des vitraux ». Sur ma liste déjà toute barbouillée, j’ose à peine envisager, au lieu de cocher cette case, de rayer complètement la ligne erronée.

Ce n’est tout simplement pas prévu par l’étude. Quand un paramètre se trouve être irréalisable, et qu’il est attesté que ce n’est pas par manque de temps ou incompétence de l’évaluateur – moi-même, on l’anticoche au fusain jaune, pour le commissionner au retour. Là, les parties de l’étude se réunissent pour évaluer la faute, ajuster la recherche, distribuer le blâme. Une punition partagée entre la commission et l’évaluateur, ce n’est pas agréable, mais c’est comme ça.

Mes rares blâmes – au nombre de deux – ont toujours été minimisés par mes compétences. Mon développement des études, par son efficacité et sa minutie, les empêchait complètement de me déclarer fautif, ne me faisant écoper que de la peine minimale. Mais le monde humain, ce monde, a quelque chose de cassé ou bien je ne sais plus où je suis, pour que de telles bêtises aient pu être demandées dans une étude officielle.

« Faites voir votre liste, vous ? »

L’humain tend un bras désinvolte dans ma direction, en observant une machine d’une taille suffisante pour y entrer debout, en métal, avec un réceptacle à ses pieds. Un rectangle lumineux se segmente en deux en son centre, une partie présentant un alphabet humain.

« Qu’est-ce que c’est ? » je demande encore focalisé sur mes paramètres.

« Dites voir un de vos nombres, je ne sais pas, un objet à trouver, quelque chose. »

Euh. Voyons. n°2 « acheter une figurine ». Je lui montre. Alors, il tape sur les lettres lumineuses, pour assembler le mot « figurine » à l’écran. Avant de sélectionner une flèche pointant à gauche.

La machine se met à vrombir, je recule d’un pas tandis que l’humain reste captivé par son roulis métallique. Finalement, après un « bom » sourd, un objet roule dans le réceptacle. Une version plastique d’un humain avec une queue de poisson. L’humain la ramasse avec enthousiasme.

« Alors ça c’est quelque chose ! Vous devez l’acheter seulement ou la garder aussi ? »

« Eh bien, euh, vous avez dépensé quelque chose pour l’avoir ? Parce que sinon… »

« Il faut qu’on essaie autre chose ! Voyons… »

Il range la statuette dans son sac et pianote de nouveau, pour finalement écrire « collier de diamants ». Mais force est de constater qu’après plusieurs dizaines de secondes, les pierres précieuses ne sortent pas.

« Evidemment, il vaut mieux commencer par plus simple »

Il écrit alors « bougie », hors rien ne se produit non plus. Sincèrement peiné, après trois autres essais, il finit par se tourner vers moi, comme option de repli.

« Vous voulez réessayer ? »

Sans conviction, je m’approche, liste en main, poussant comme je peux au fond de ma tête mes questionnement sur l’éthique de l’étude. J’analyse les objets à trouver, les curiosités à découvrir, au milieu des 270 paramètres. Rien ne me tente.

Rien de tout ça ne me tente.

Mais voyant l’humain trépigner devant mon incapacité à faire un choix simple, je lève la tête devant les lettres lumineuses. Un encart dans un coin me propose de « changer de nationalité », vers sans doute d’autres langues humaines comme manifestement « espagnol », « chinois » ou « castellain ».

Et puis je songe à m’amuser avec cette machine. Très bien, partons de ma liste, du paramètre n°155 précisément.

Sur la machine, je tape les lettres pour composer « parcelle de terre herbeuse parsemée de pissenlits ».

« Je ne sais pas si… »

L’humain est coupé par le ronflement de la machine, qui s’actionne joyeusement. Un carré d’herbe vient s’écraser dans le réceptacle, éclaboussant le sol de terre brune. S’y élèvent une dizaine de ces pissenlits.

J’ai l’impression de tricher.

Je déteste ça, tricher. L’humain a beau s’esclaffer derrière moi, devant l’improbable que vient de nous offrir cette machine, je me sens un peu triste.

Il me suffirait sans doute de taper un à un les quelques 220 paramètres manquants pour me retrouver le sac plein et rentrer sur Azur. Pour au final entendre pour la moitié des paramètres qu’ils n’ont « pas été recueillis dans les conditions naturelles du monde », et écoper d’un blâme d’une vie entière.

La machine veut me filer de l’aide, on dirait. Très bien.

Je tape, minutieusement, consultant l’humain interloqué pour vérifier un point d’orthographe, les mots suivants :

« objet volé par l’humain à mes côtés à plusieurs reprises lui ayant valu autant de fois de se faire renvoyer au dortoir »

La machine s’exclame de plus belle, allie les aigus aux graves pour finalement sortir une simple feuille de papier. Je m’attendais à un coffret. L’humain la ramasse, avant d’écarquiller les yeux.

« Alors ça ! Mon ami, vous venez de me rappeler quelque chose ! »

Est-ce qu’il me considère vraiment comme un ami, ou est-ce que c’est encore une drôle de manière d’appeler ses semblables ? Je l’observe sans comprendre, et il le remarque bien.

« Mais enfin, vous étiez là, c’est cette phrase écrite au mur, encore ! »

Dans ma tête se superposent la feuille de papier et une tapisserie brune. L’humain, un hall d’hôtel, et la sensation brutale d’un souffle soudain coupé.

« Dépêchez-vous. Ils vont nous retomber dessus bientôt. »

Mon corps tremblotant n’arrive pas à décider si c’est de peur ou d’excitation. L’humain s’éloigne déjà, me laissant quelques pas en arrière avec ma liste dans les mains.

Ma tête, embrumée, n’arrive pas non plus à décider si je viens de faire preuve de génie, ou d’exécuter la pire action de toute ma vie.

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