Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LA SALLE DES HÉROS ET DU MÉCHANT
LA SALLE DES HÉROS ET DU MÉCHANT

LA SALLE DES HÉROS ET DU MÉCHANT

Pièce n°2200
Écrite par Didou
Explorée par Sora

À l'occasion de la pièce palier 2000, les membres de l'association du Château ont créé la trame d'une pièce collective, le souvenir d'un bal et d'un mariage, que chacun·e peut écrire et explorer du point de vue de son ou ses personnages. La musique a été composée par Dan Lazar.

J’ouvre les yeux et reste quelques secondes avec la bouche ouverte tellement j’y crois pas du tout. Je me suis téléporté dans une salle immense avec plein de gens ! Il y a des petits, des grands, des qui marchent sur quatre jambes, des qui font peur. C’est juste incroyable. Avec autant de monde, peut-être que je vais pouvoir retrouver mon papa et même ma maman.

— Ici, c’est ici.

Lapinou s’est téléporté aussi et j’explose de rire en le voyant. Je sais pas trop comment ou pourquoi mais il a un costume noir comme papa met quand c’est un grand jour. Ou alors quand il est triste. Mais le plus rigolo, c’est qu’il a un masque en forme de carotte tout orange, avec ses oreilles qui lui font les tiges et les moustaches qui dépassent.

— Moque pas, il me dit en sautant sur mon épaule. Moquer aussi sinon.

— Te moquer de moi ?

Au début je comprends pas. Moi, je mettrais jamais des habits pareils, c’est moche puis c’est tout noir. Mais ensuite, Lapinou il saute au sol et il regarde mon t-shirt comme s’il avait une tache. Alors je baisse les yeux.

Et alors là. Mais alors là.

Je crois que c’est le plus beau jour de ma vie.

Un costume de super-héros ! J’ai un costume de super-héros ! Avec les muscles aux bras, au ventre, partout, partout ! Il y a même une cape, rouge la cape, et je m’amuse à la faire voler en tournant sur moi-même.

Un super-héros ! Je savais qu’à force d’avoir tout plein de super-pouvoirs, j’en deviendrais un vrai de vrai. Et si c’est comme Lapinou…

Je lève une main toute tremblante vers mon visage et pousse un cri. J’ai un masque aussi. Un masque pour garder mon identité secrète.

Avec un sérieux qui fait partie du métier de super-héros, je me jure de ne jamais l’enlever. J’attrape ensuite Lapinou, le colle contre ma poitrine et lui murmure dans ses tiges de carotte :

— Tu sais, dans les films, c’est souvent que les super-héros perdent leurs parents. Mais nous on va les retrouver parce qu’on est trop forts.

— Ici, elle est ici, confirme Lapinou.

— Et après, ou avant, ça dépend, on arrêtera le méchant parce qu’il y en a forcément un ici et on sauvera tout le monde. Des super-héros, Lapinou. On est des super-héros

Et tout fier de cette nouvelle personne que je suis, je me mets en route, Lapinou entre mes bras.

Il y a vraiment, vraiment beaucoup de monde. Je vois des masques de chat, des masques comme les gens dans l’espace, des qui font des grimaces, d’autres qui sourient. Aucun est aussi joli que le mien.

Lapinou, il dresse les oreilles deux secondes avant que moi j’entende le bruit. Un bruit de cloche. De petite cloche. Je tourne la tête de partout partout mais impossible de savoir d’où ça vient. Heureusement, ça sonne encore et Lapinou, il tend sa patte vers un homme habillé tout en noir, avec un nœud comme les papillons et un masque super grand. Il lui cache presque tout le visage, on voit juste sa bouche et son menton.

— C’est lui qui sonne ?

— Lui. Et puis pas lui.

Je bouge mon nez.

— Ça veut rien dire ça.

— Poche. Cloche poche.

J’hésite un peu avant d’aller voir le monsieur jusqu’au moment où il me regarde et alors je me décide parce que ses yeux bleus ont l’air gentil. Le problème, c’est que j’ai pas réfléchi à ce que je vais lui dire et quand j’arrive devant lui, je reste sans parler.

— Est-ce que je peux t’aider ?

Je saute presque au plafond tellement j’étais dans ma tête puis je me rappelle que je suis un super-héros et je fais les muscles avec ma poitrine.

— Lapinou, il dit que c’est ta poche qui fait du bruit.

— Ah ? Ton lapin parle ?

— C’est son super-pouvoir, j’affirme, tout sérieux. Lui et moi, on est des super-héros. Sauf que moi, mon pouvoir, il change tout le temps. Des fois, je peux nager dans le ciel ou alors respirer sous l’eau et même que d’autres fois, c’est moi qui mets les couleurs sur les murs et puis aussi, ça m’est déjà arrivé de…

Je continue comme ça jusqu’à ce que j’aie plus de doigts pour compter et le monsieur, il est très impressionné. Je lui souris.

— Et toi, tu as un super-pouvoir ?

— Eh bien… des fois je brille.

Comme mes coquillages ! C’est rigolo. Je me demande si on pourrait faire un soleil avec lui et eux. Il faudrait qu’on essaye. Mais plus tard alors, quand ma mission elle sera finie.

— Du coup ? je demande. C’est ta poche qui fait du bruit ou pas ?

Au même moment, j’entends à nouveau la cloche et une toute petite tête sort de la poche du monsieur quand il l’ouvre.  

— Pas vraiment… c’est mon petit compagnon de route.

— Un lutin ! je m’exclame. Il est trooop mignon !

Je m’approche tout près de lui pour mieux le voir mais il doit être timide parce qu’il retourne tout de suite se cacher.

— Doucement, me dit le monsieur avec un geste de la main. Doucement, d’accord ?

C’est trop dur, j’ai envie de sauter partout mais j’ai surtout envie de revoir le lutin alors je dis que oui.

— Allez, petit bonhomme, chuchote le monsieur vers sa poche. N’aie pas peur.

Ça marche. Le lutin, il ressort sa tête alors moi aussi je l’encourage.

— Faut pas avoir peur. Moi, je suis un gentil.

Le lutin me regarde et il doit décider de me faire confiance parce qu’il sort enfin et grimpe dans les mains du monsieur. Il sautille, penche sa tête sur le côté puis soudain, baisse son petit chapeau devant ses yeux.

J’explose de rire.

— Ça fait comme un masque !

Fier de son tour, le lutin fait réapparaitre ses yeux avant de sauter sur une table. Là, il me fait signe de bien regarder puis il enchaine au moins quatre pirouettes. Il est trop fort ! Je rigole encore et je crois qu’il aurait pu continuer toute la journée que ça aurait été pareil. Lapinou veut participer lui aussi et tandis qu’il renifle le lutin, le monsieur se penche vers moi.

— Tu es tout seul, petit ?

— Bah non, je suis avec Lapinou, je réponds sans le regarder.

— D’accord, mais tu es bien venu ici avec quelqu’un, non ? Tes parents peut-être ?

— Ici. Ici et pas ici.

— J’ai perdu mon papa et ma maman, je l’informe alors que le lutin, il se met à marcher sur les mains. On a été séparés y’a plein de pièces, je sais pas où ils sont. Je les cherche, et je suis sûr qu’ils sont ici, même si je les ai pas encore trouvés, y’a trop de monde. Mais je sais que je vais réussir, parce que ma maman elle a toujours dit qu’on serait toujours ensemble même quand on est loin. Elle m’a dit aussi de pas parler aux inconnus.

Ah ! C’est vrai. Je bouge mes sourcils et j’arrête de regarder le lutin pour me tourner vers le monsieur. Il me sourit.

— Je m’appelle Loan. Si on connait nos prénoms, on n’est plus tout à fait des inconnus, n’est-ce pas ?

Je réfléchis un peu et comme Lapinou il fait oui de la tête, je fais oui aussi et je tends la main à Loan.

— Moi c’est Sora. Oups !

Je plaque ma main contre ma bouche, réalisant trop tard que j’ai donné mon identité secrète. Je me rectifie vite vite vite :

— Je veux dire Super-Sora.

Heureusement, Loan il me croit et il me fait un clin d’œil en me serrant la main.

— Enchanté, Super-Sora. Est-ce que tu veux que je t’aide à retrouver tes parents ?

— Pas la peine, je vais y arriver, après tout, je suis un super-héros. D’ailleurs, il faut que j’y aille, le devoir m’appelle.

C’est trop dommage mais j’ai pas le choix, le méchant, il va pas s’arrêter tout seul. Le son d’une cloche m’arrête pourtant dans mon élan et je demande d’une toute petite voix :

— Dis…

— Oui ?

— Je pourrais revenir jouer avec le lutin après ?

— Bien sûr.

Trop bien ! Je donne un sourire à Loan, fais coucou au lutin puis, pressé de revenir, je pars faire régner la justice dans la salle.

***

— Ch’est trop bon.

Je mange un petit pain qui ressemble à un burger et avant que le serveur s’en aille, j’en prends trois autres sur son plateau. J’en donne un à Lapinou qui le sent et secoue la tête.

— Pas bonbons. Pas bon.

— Un héros doit toujours avoir le ventre plein, je lui apprends en levant un doigt. C’est mon papa qui le disait !

Comme moi, je suis un super-héros, c’est encore plus vrai alors je termine mes burgers, celui de Lapinou et je regarde s’il y a pas d’autres choses à manger autour.

— Là. Bonbons. Là.

Ses oreilles levées, Lapinou tend la patte vers une table où il y a plein de monde.

— T’es sûr ? je demande avec un soupir. Il y a au moins un million d’autres tables avec personne !

— Sûr. Ici, sûr.

— Bon.

Ça va que je suis un super-héros et que les super-héros sont gentils. Je fais la queue avec les autres personnes et après trente ans d’attente, c’est enfin notre tour. Lapinou, il prend un verre orange, un souci à la carotte qui a l’air pas bon du tout mais c’est pas grave. Ça fera plus de burgers pour moi.

— Jeune homme ? me demande un serveur avec la peau toute blanche. Qu’est-ce qu’il vous siérait ?

— Je sais pas ce que c’est un siérait. Mais moi, je veux un burger. Non, trois burgers parce qu’ils sont un peu petits quand même.

L’autre, il hoche la tête et me sert sans rien dire. Avec Lapinou, on repart tout heureux mais on n’a même pas goûté nos plats qu’on ouvre tous les deux grands les yeux et on se tourne sur la gauche.

— Ici, ici !

— Maman !

On pousse un cri en même temps mais ma maman, elle se retourne pas. Mon petit cœur, il bat fort fort et je sens plein de larmes monter. J’ai envie de rire aussi. De crier. Ma maman est là ! Ma maman est là !

Je lui cours après hyper vite mais je suis ralenti par les autres gens. Je les pousse de toutes mes forces et continue de crier :

— Maman ! Maman !

J’ai peur qu’elle soit devenue sourde parce qu’elle m’entend pas.

— Maman ! Maman !

Deux hommes en vêtements noirs me barrent le chemin. Ils ont l’air de méchants mais moi, je suis plus un super-héros, je veux juste revoir ma maman alors je joue pas avec eux et je les esquive en passant entre leurs jambes.

Je me relève après, regarde de partout partout. Mais rien. À cause des méchants, j’ai perdu un burger et ma maman. Je sens mon menton qui tremble. Qui tremble encore plus fort. Et juste au moment où je vais vraiment crier, Lapinou, il balance son souci à la carotte sur les hommes en noir derrière nous et il me tire par le bas de mon costume.

— Ici, ici !

Il saute alors et m’emmène avec lui au milieu des gens. On court longtemps. Tellement qu’à un moment, je pense qu’il sait pas vraiment où il va. Mais je peux pas m’arrêter. Pas avant d’avoir retrouvé ma maman. Alors on continue de chercher jusqu’à ce qu’on arrive devant une espèce d’évier où il y a beaucoup de gens. Et parmi eux, ma maman avec un autre type bizarre qu’elle regarde.

— Maman !

Enfin, enfin je l’ai retrouvé. Je vais pouvoir me jeter dans ses bras, lui raconter toutes mes aventures, tous mes super-pouvoirs et puis ensuite on ira chercher papa et…

Ma maman se retourne.

Et là, ça me fait si mal à mon petit cœur que je pense qu’il a explosé.

Ma maman, c’est pas ma maman.

La dame, elle lui ressemble beaucoup et Lapinou, il veut quand même y croire parce qu’il me dit que c’est bien elle.

Mais moi, je sais que c’est pas vrai.

— Pas pleurer. Pleurer beaucoup.

— Je pleure pas ! je crie à Lapinou en essuyant mes joues. Je pleure pas. Les super-héros, ils pleurent pas, d’abord !

Pourtant ça s’arrête pas de couler. Il y en a de partout : sur mon visage, mon costume, et même mes burgers que j’ai laissés tomber par terre.

Je ferme les yeux, j’essaie d’arrêter mais j’y arrive pas. Peut-être que je suis cassé. Peut-être que c’est pour ça que maman et papa sont partis, pour ça que j’arrive pas à les retrouver. Parce que… parce que…

— Sora.

Je sens qu’on pose une main sur mes cheveux. C’est tout doux et ça fait chaud en moi. Encore plus quand la main, elle descend sur ma joue.

Alors je réfléchis pas. Je garde mes yeux fermés et je serre la dame de toutes mes forces. Elle sent comme maman. Elle est gentille comme maman et elle me laisse pleurer contre elle comme maman.

Je crois que c’est pas grave si c’est pas vraiment maman. Au moins pour l’instant.

Je continue de la serrer, tellement que ça me fait mal. Mais ça me fait du bien aussi alors je reste encore contre elle. J’y resterais bien pour toujours, juste pour être sûr qu’elle va pas m’abandonner aussi mais elle met sa main sous mon menton et je redresse la tête.

— Mon grand super-héros.

J’ai pas le choix. J’ouvre les yeux. Et pendant un moment, je la vois. Maman. Ma vraie maman. Celle que j’aime fort fort fort.

— Si tu savais comme je suis fière de toi.

Elle me sourit et c’est de la triche parce que chaque fois que maman me sourit, je suis obligé de lui sourire aussi. Alors c’est ce que je fais. Puis je cligne des yeux et ma maman, elle redevient une dame qui lui ressemble.

— Je dois aller m’occuper des méchants, elle me dit en caressant ma joue. Mais je reviendrai. Je te promets que je reviendrai.

Moi je veux pas qu’elle revienne, je veux juste qu’elle reste alors je crie :

— Je peux faire avec toi ! J’ai plein de super-pouvoirs ! Même que c’est vrai, même que je sais voler !

— Eh vraiment ? Moi j’en suis incapable.

Elle me bouge alors les cheveux et c’est pas grave si elle me décoiffe.

— Est-ce que c’est lui le méchant ? je demande avec un geste en direction de l’homme qu’elle regardait tout à l’heure.

— Hum, le plus grand de tous. Plus méchant encore que le monstre sous ton lit. Il veut quelque chose qu’il ne doit jamais avoir. Et moi, je peux l’en empêcher.

— Moi aussi ! Je…

— Non, Sora. Pas ainsi. Je ne le permettrais pas.

— Mais…

— Je suis désolée.

La madame, elle change encore de visage, toujours un qui ressemble à ma maman. Puis elle enlève ses mains de ma joue et se redresse.

— Je t’aime, Sora, elle me souffle avant de disparaitre.

Rien que c’est même pas vrai. Moi je l’aime vraiment ma maman et quand on aime quelqu’un, on reste avec lui. C’est papa qui disait ça.

Papa. Maman.

Je pleure. C’est tout flou devant mes yeux, tellement que je vois plus rien. J’entends plus rien non plus parce que je mets mes mains sur mes oreilles. Et puis peut-être que je crie aussi. Je sais pas. Ça dure super longtemps, je sais même pas comment mon corps il a encore des larmes après ça.

 Puis une explosion fait boum dans toute la salle. J’enlève mes mains de mes oreilles et juste pour être sûr, je vérifie que c’est pas mon petit cœur. Autour de moi, ça crie fort fort fort. Le lapin il a peur et il s’accroche à ma jambe. Il tire dessus, je crois qu’il veut que je vienne avec lui.

— Ici, frère. Ici.

Je comprends pas.

Boum !

Une autre explosion. À la troisième, la salle toute entière saute et puis il reste plus rien.

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3 commentaires

  1. J’ai fait une petite entorse et j’ai interrompu mon écriture de la pièce d’Ange pour lire celle de Sora. C’est une super lecture, j’aime beaucoup le ton de Sora et j’ai enfin fait le lien entre Lapinou et Cracotte ! L’essentiel de la pièce est très attendrissant. Je trouve l’existence de la rencontre entre Sora et sa mère très intéressante, c’est probablement un des moments où le concept de Facettes pourrait être expliqué le plus clairement. Bravo d’avoir proposé ça !

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