Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
L’INFIRMERIE DU 27E ÉTAGE
L’INFIRMERIE DU 27E ÉTAGE

L’INFIRMERIE DU 27E ÉTAGE

Pièce n°2403
Écrite par Quokka Cola
Explorée par Selen

– Blessé grave ! crie Tem lorsque l’on rentre.

L’infirmier lève un regard blasé sur lui. Ses yeux glissent sur moi, puis sur ma cheville, et remontent sur Tem.

– Le blessé va faire la queue comme tout le monde et remplir le formulaire, dit-il sèchement.

Tem attrape la feuille, raque un stylo (il en fait la collection. Il en a de presque tous les services, je pense), et me dépose sur le dernier siège de libre. Puis il s’accroupit devant moi et commence à remplir le formulaire.

– Est-ce qu’on t’invente un faux nom ? il demande. M. Andreï Seguin ?

– Non, je ris. Mets Selen.

– Tu ne veux pas au moins t’inventer un âge ? Si je mets 80 ans, tu auras peut-être droit au traitement senior. Apparemment, ils ont une sucette à la sortie.

– Personne n’y croira.

Tem m’étudie, comme s’il essayait vraiment de déterminer mon âge. Pourtant, ce n’est pas difficile de voir que je n’ai même pas trente ans. Mon collègue peut être pénible, très facétieux, mais c’est aussi un très bon ami. Il rend les journées moins longues. Et aussi le Pr. Plumefer. Quand je vais lui apporter son café, le temps passe si vite. Une infirmière s’agace parce que Tem bloque le passage. Il se lève et la laisse passer avec son chariot. Elle grince tellement des dents qu’on l’entend même quelques mètres plus loin. Tem se raccroupit.

– Âge, 27 ans. Taille, 1m68. Poids : trop léger. Date de naissance : 18 janvier. Couleur préférée : jaune comme le Docteur Pioupiou. Légume préféré-

– Arrête, ils ne demandent pas ça ! je proteste.

– Non, mais par contre ils demandent ton numéro de mutuelle et je ne me souviens plus des 5 derniers chiffres.

– 14286. Et je suis surpris que tu te souviennes déjà des 18 premiers, dis-je.

– J’ai une bonne mémoire, dit Tem. Et c’est moi qui ai rempli les papiers pour la demande de contrat de mutuelle quand je t’ai recruté. Groupe sanguin : O. Signe distinctif : Aucun.

– Attends, il y a les yeux quand même.

Un bête accident dans le labo. Ils sont devenus roses. Les filles trouvent ça très attirant, mais je ne regarde que le Pr. Plumefer. Et il ne semble pas sensible à mes beaux yeux roses.

– Et la tâche de naissance sur le bras, dit Tem.

Quand je l’interroge du regard, il sourit.

– Je l’ai vue quand on est allés à la piscine.

C’est le tour de la dame assise à côté de moi. J’essaie de ne pas regarder son bras ensanglanté quand elle se lève. Elle a laissé une petite mare de sang sur le sol. Je me penche et l’essuie avec la petite pile de prospectus sur la table basse. “Faites contrôler vos dents ! Une dent arrachée, c’est une baisse de 28% de la productivité !” dit le prospectus. Un petit encadré en bas ajoute “La douleur d’une dent arrachée entraîne une baisse de la productivité au travail de 28% pendant 48h. Etude non contractuelle réalisée sur 7 participants”.

Le néon au-dessus de nous grésille. Il ne fait jamais nuit à l’infirmerie. Il n’y a pas de fenêtre. On ne sait jamais que quelqu’un essaie de se jeter du haut de la tour. Une fontaine à eau fait un bruit infernal à chaque fois que quelqu’un l’utilise. Un distributeur presque vide grésille. Il n’y reste que des compotes. Personne n’aime les compotes de l’infirmerie. Ils ont mis de la betterave dedans.

Derrière son comptoir, l’infirmier continue d’être désagréable avec les patients qui entrent. Sa voix est à peine couverte par les conversations dans l’espace “soins” derrière le rideau. Finalement, c’est notre tour. Tem me reprend sur son dos parce qu’il n’y a plus de fauteuils ou de brancards et nous passons de l’autre côté du rideau.

– Selen ? demande le médecin.

– Oui, c’est moi, je dis pendant que Tem m’aide à m’asseoir sur la table d’examen.

– Juste Selen ? Pas de nom de famille ?

– Juste Selen, je réponds.

Mais Selen Plumefer un jour. Je le crie très fort dans ma tête avant de me coucher. ça ne rend pas la chose plus plausible, mais ça me fait plaisir. Et aucun plaisir n’est trop petit pour moi. Je rappelle que mon salaire couvre à peine mes besoins vitaux. Heureusement que la mutuelle du labo prend en charge mes accidents de travail à 100%. Le Pr. Plumefer pense tellement à ses employés…

– Effectivement, votre cheville a bien morflé, commente le docteur en la tordant.

Je hurle tellement fort que même l’infirmier désagréable vient passer la tête derrière le rideau pour voir ce qu’il se passe.

– Voilà, je vous l’ai remise en place. Évitez de vous appuyer dessus ce soir, allez vous coucher tôt, et parapatapamol 750 pendant 7 jours, dit le médecin.

Tem me reprend sur ses épaules, on passe récupérer le flacon de comprimés et on part en direction de la sortie. Avec toutes ces histoires, il est au moins une heure du matin, autant dire que se coucher tôt, c’est déjà raté. Je m’excuse auprès de Tem de lui avoir gâché sa soirée.

– T’en fais pas, dit Tem. Il faut que tu sois en forme pour aller apporter son café au Professeur, je déteste y aller à ta place. Il est tellement relou.

Je voudrais corriger Tem, lui dire qu’il n’est pas relou mais exigeant, qu’il vise l’excellence et qu’il l’atteint, et qu’il est en droit d’en attendre autant de ses collaborateurs. Mais je suis trop fatigué pour débattre. Le parapatapamol commence à faire son effet, et je m’endors sur son dos.

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