Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LA PROMENADE ET LES FORMES D’ASPECT
LA PROMENADE ET LES FORMES D’ASPECT

LA PROMENADE ET LES FORMES D’ASPECT

Pièce n°2513
Écrite par un gars
Explorée par Devhinn
En compagnie de Analayann, Jad de Salicande & Ombre
Fait partie de la saga << < Chutes prophéties et assimilées

Carnet de Devhinn
70ème pièce

Je crois qu’on a rarement été autant en sécurité.

Il y a bien cet animal incandescent qui surgit à un petit mètre d’Analayann, un genre de blaireau qui crépuscule le sentier sous ses tournoiements joyeux, poursuivi par un petit homme chapeauté qui parsème ses pas d’excuses empressées.

Mais Aden ou des Contrôleurs, nulle part, ce n’est pas leur monde.

Il y a bien des groupes de sorciers aux allures grandioses, aux regards inquisiteurs quoique aux sourires… Encourageants ? Qui nous laissent, fourmis régulières, faire notre procession depuis le poste de contrôle, entre les parterres fleuris.

Mais le Château, en chair ? Certainement pas.

Et puis il y a bien cette mage, là, sur son propre terre-plein, faisant exploser à hauteur de genoux de petits édifices vaporeux aux tours pointues, qu’elle fait apparaître et réapparaître à sa guise.

Non, ici, peu importe le propriétaire, les locataires ont suffisamment de pouvoir pour que l’on se soucie d’elleux en premier.

Le bracelet qui me sert d’accréditation est enserré dans mon poignet, juste un centimètre en-deçà de la démarcation entre la cire et la peau. J’ai glissé les écritures de l’insigne à l’intérieur, je ne sais pas vraiment quoi faire de ce qu’il contient. Je ne connais ni les noms des parents, ni cette dénomination discordante après le mien.
J’ai des parents, vous me direz. J’ai dû en avoir, dans les trous de cette histoire.

Je me cogne dans Jad, nous échangeons un “pardon” de principe, et je m’attarde sur ce qui l’intéresse. D’autres mages, comme il faudra s’y habituer.
L’insigne au bracelet de la démonstratrice est de couleur sombre au contraire du nôtre. Deux de ses yeux sont clos, son troisième à droite examine avec minutie les couleurs que ses mains déploient, dans une grande vasque à sa taille. Devant, celui qui semble être son associé échange quelques mots avec un passant captivé par l’exercice magique.
Bientôt, les couleurs vaporeuses se stabilisent, comme un feu trop ardent qu’on étoufferait peu à peu, un feu qui n’oscille plus qu’entre un jaune or et moutarde, dont les contours révèlent, finalement, la forme d’une maison. Oui, précisément celle-là, comme vous l’auriez dessinée enfant.
Le passant, songeur, interroge l’assistant du regard, qui ne manque pas de lui répondre.

– C’est ce qui sort naturellement ! Mais est-ce ce que vous cherchiez ?
– Je… Suppose ?
– Est-ce qu’il n’y a pas quelque chose au fond de vous, qui frissonne dans votre nuque ou vous gratte sous la plante du pied, quelque chose qui vous dit que cette forme-là, elle vous correspond ?
– J’ai bien une douleur à l’épaule mais…
– L’épaule évidemment, ça tombe sous le sens… Espace familier… La gauche, forcément !
– De, l’épaule ? Oui…
– Un fardeau du passé, n’hésitez plus, assez.

Il lui tend d’un air entendu un coupon noirci par la suie, orné d’un symbole qui m’échappe, perdant en échange son ton racoleur.

– Bon, eh bien…
– Votre ticket. Vous transmettez le talon à l’office des ventes et vous revenez me voir.
– Ah donc…
– Comme sur tous les stands, tout à fait ! 

Brusquement, la mage ouvre ses yeux et ferme son poing, l’image de maison implose sans bruit.

– Et vous mon brave, qu’est-ce qui vous chagrine ?

Jad n’a pas le temps de faire un pas en arrière. L’exposant le prend par le bras et lui fait faire les trois pas qui le séparent du talus. Le sourire revient, la voix se refait musique.

– Qu’est-ce qui vous anime ? Qu’est-ce qui vous sublime ? Y a-t-il dans votre corps un esprit qui s’abîme ?
– Je ne sais pas, je pense que… reprend Jad avec le ton désarçonné du client précédent.
– Pensez-y, pensez-y, on travaille pour vous. Vous d’abord, à moins que l’un.e de vous se dévoue ?
– Fort, fort bien ! Regardez, ça ne va pas tarder. Si la forme vous plaît, vous pourrez la garder !

Le silence qu’Analayann, Ombre et moi avons convenu de conserver n’a pas vraiment laissé le choix à Jad, qui malgré tout, paraît plus intrigué qu’inquiet. J’ai ma main sur la hanche, prêt à dégainer une arme qui n’existe pas. Un autre problème qu’il faudra envisager. Autour de nous, l’atmosphère n’a pas changé, les publics plus ou moins humanoïdes vont et viennent, traversent l’immense promenade en faisant autant attention à nous qu’au ciel étoilé… Il fait jour ? Il fait pourtant jour ?

– Ménestres, avez-vous vos plans, vos trajets, vos témoins, vos range-coupons ? Hop hop hop voici, à vos tailles, à vos mensurations !

À peine surgi, un elfe fébrile nous fourre des liasses de papiers hétéroclites dans les mains ou les poches, selon disponibilité. D’abord à Analayann, il effleure la surface de sa pile, hoche la tête d’un air entendu, et lui tend le tout. Puis à Ombre, il attend quelques secondes liasse en main, murmures inaudibles alors que les papiers s’estompent pour ne devenir que l’ombre d’eux-mêmes. Me concernant, il se contente de me fourrer les tracts dans le pli de mon jogging.

– Et pour lui ? interroge-t-il empressé.

Jad est embrigadé dans le discours inarrêtable de l’exposant, pris à partie d’une population de lumières sauvages.

– La même chose, acte Ombre.

L’elfe entend bourrer le double de papiers de l’autre côté de mon pantalon, ce à quoi je réponds poliment que “merci, je vais les garder”. Comme il s’apprête déjà à partir, je l’interpelle.

– Dites, il ne risque rien sur ce stand ?
– Oh, soulève l’elfe avec détachement, non, pas vraiment. Il va raquer, c’est tout.

Le tracteur s’éloigne indifférent vers d’autres groupes en errance, me laissant avec deux exemplaires de cartes interactives, index de prix et conversions monétaires, programmes institutionnels, sachets rectangulaires intitulés “range-coupons” blasonnés d’un symbole de corbeau de profil. Analayann s’exclame tout à coup.

– Oh, mais ! Je peux lire ?
– Quoi ?
– C’est un genre de braille ? ajoute Ombre.
– Je ne connais pas le braille. C’est comme si les syllabes… Ah ! Ça pique, il y a des mots qui piquent !
– Mais tu les comprends ?
– Les “avertissements de sécurité” piquent en tout cas.

Analayann passe ses doigts sur un programme avec enthousiasme, mais son visage grisé qui allait de pair se modère peu à peu. C’est un début, mais ça ne remplace pas la vision.

– Il y a un office central, poursuit-elle, mais… Page deux sur soixante-et-un ? C’est immense ici !
– Si Jad s’arrête partout, ça va prendre un certain temps, ajoute Ombre.

Pourtant les lieux offrent aux regards d’infinies possibilités. Les foules se créent et se délitent sans arrêt. Lever, baisser, tourner la tête suffit à découvrir que la promenade semble toujours aller plus loin, plus longtemps. À croire qu’elle change perpétuellement de forme. Je montre les alentours à Ombre, soucieux.

– Tu lui as expliqué ? Tu arrives à lui transmettre tout ce qui se passe ?
– Dans les grandes lignes. Pourquoi ?
– “Ponton des vents”, “Prétoires”, “Promenade centrale”, voilà, finit d’énumérer Analayann.
– Regarde, appuie Ombre, elle s’en sort très bien.

Sa réponse ne me satisfait qu’à moitié. On a pénétré dans quelque chose d’énorme, dont on ne connaît pas les règles. Même si Aden et toustes les autres nous laissent tranquilles, on ne peut pas se croire en sécurité.
À vrai dire, Ombre n’a pas l’air plus rassuré.e que ça, à observer Analayann qui défile minutieusement les pages de son plan. Elle lève finalement la tête.

– Et maintenant qu’est-ce qu’iels font ? intervient Analayann.

Les feux ont grandi quelques secondes, mais à présent, le corps de Jad nous les bloque à moitié. La voix d’Ombre glisse dans les errements réguliers des flammèches.

– L’autre mage ne dit plus rien. Celle à trois yeux refait les mêmes incantations et les flammes se mélangent. Ce qu’elle fait, ça ressemble à… Une huître.
– Quoi… Attends, quoi ?

Je ne peux m’empêcher de pouffer à l’idée que la forme qui “sublime” notre mage soit celle-ci. Pendant quelques secondes, nous sourions bêtement devant cette possibilité.

– Il va lui dire qu’il y a une perle dans son corps coquillage et ça coûtera quelques milliers, ironise Ombre.
– Arrête…
– Non mais attendez, c’est pas une huître, on dirait une feuille immense, comme un marronnier.

En tout cas ça n’a plus grand chose du coquillage. Les flammes ne bougent que très peu maintenant, elles se contentent d’éclater sur les bords de la forme vert pomme qui s’est créée.

– Parce que tu t’y connais en arbres aussi ?
– Je sais pas Ombre, peut-être. J’y ai juste pensé.
– C’est très intéressant ! intervient l’orateur auprès de Jad. Ce n’est pas si souvent que l’on fait naître un coquillage incandescent.

Ombre me donne un coup de coude sarcastique qui fait grésiller ma hanche.

– Quel genre ? demande Jad.
– C’est vous l’expert, pas nous ! Vous prenez ça, c’est tout, l’Office des ventes saura bien mieux que nous !
– Mais le coquillage, c’est quoi ?

L’exposant, pendant une demi seconde, affiche un air las, avant de reprendre.

– Des… soucis de mémoire ? Des pertes de pouvoirs ? Une coquille dans nos feux, c’est toujours des déboires.
– Ah…

Nous avons collectivement cette réaction, fatiguée, inéluctable quand on nous prophétise chaque semaine de nouveaux problèmes pour une moitié connus et pour l’autre impalpables.

– Merci mon brave, au suivant !

Pouf, la mage à trois yeux fait imploser le coquillage mystérieux, son acolyte hèle les suivants. Jad nous découvre juste derrière lui, et nous nous écartons ensemble.

– Des coquillages donc.
– Tiens, ton range-coupons.

Je tends amusé l’encart cartonné à Jad, avec le reste. Il regarde brièvement les deux côtés de son ticket, plus une fois en direction des mages, avant de soupirer.

– Il y a le numéro de placement de l’Office des ventes, et le logo de la Universal Oldcastle Bank Cooperative, expédie-t-il dans un anglais moyen. De toute façon, on n’a pas l’argent pour ça.

Le ticket au corbeau n’offre aucune autre information que “Formes d’aspect, 502.A”, nous laissant pensifs quelques instants. La promenade n’a rien perdu de son effervescence.

– Vous voulez pas qu’on se mette de côté le temps de savoir où aller ?
– C’est qu’il y a vraiment beaucoup de monde…
– … et pas beaucoup de côtés.
– C’est si grand que ça ?

Un petit groupe hétéroclite s’agglomère peu à peu à une dizaine de mètres, à son sommet un homme d’un petit mètre qui volète en ordonnant les badauds errants. Bientôt, Jad décrit la lente mise en marche du troupeau à Analayann, qui nous signale que “vers l’ouest, en ordre alphabétique, il y a des “arbres primordiaux”, une “arène magique”, des “autels”…

– … puis nous passeront devant les arbres primordiaux avant de terminer notre chemin aux marchés centraux. Si d’autres nous rejoignent, n’oubliez pas de demander les traductions en langues elfiques, spirites, cryptiques et autres dérivés.

Le petit guide ailé traîne son groupe compact derrière nous, serpentant le long des parterres de la promenade. Nous leur emboitons le pas, avec cinq bon mètres de sécurité, à défaut d’une meilleure option.

Alors que nous suivons le peloton curieux vers les marchés, je sors le poignet droit de ma poche, à l’abri de la foule. Le bracelet duquel dépasse l’étiquette au nom étranger ne me laisse aucun doute sur la progression de la cire sur ma peau. Quelques millimètres, en une heure ?

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Un commentaire

  1. Aaaaah, le retour de la saga ! Et quel retour ! J’ai du mal à croire que le groupe soit en sécurité, surtout dans un lieu aussi grand mais ça leur ferait pas de mal un peu de repos ^^
    D’ailleurs j’aime beaucoup l’endroit, ça laisse imaginer plein de possibilités pour d’autres pièces/interactions.
    C’est moi ou Jad a un coquillage portant une Perle de vie à l’intérieur de lui ? Ou alors le magicien est un charlatan ? Ou alors c’est pas vraiment en lui mais genre dans sa poche ou autre, je sais plus s’il en avait récupéré une au mariage ? Il n’empêche que c’est troublant ^^
    Et aussi c’est un peu inquiétant cette cire qui gagne du terrain :/

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