Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LE POSTE DE CONTRÔLE D’ACCÈS DU CONGRÈS DES MAGICIEN·NES
LE POSTE DE CONTRÔLE D’ACCÈS DU CONGRÈS DES MAGICIEN·NES

LE POSTE DE CONTRÔLE D’ACCÈS DU CONGRÈS DES MAGICIEN·NES

Pièce n°2350
Écrite par Sol'stice
Explorée par Analayann
En compagnie de Devhinn, Jad de Salicande & Ombre
Fait partie de la saga << < Chutes prophéties et assimilées

 Quelque chose, dans le lieu où nous débouchons, arrête sur place mes compagnon-nes. Collée à Ombre, j’écoute les sons autour et les échos de ses pensées. Des pas qui se réverbèrent à l’infini sous les plafonds aux hauteurs improbables, des discussions chuchotés dans des files qui traversent toute la pièce ou des exclamations occasionnelles là-bas, de l’autre côté, là où les gens se dirigent et d’où proviennent d’autres bruits inidentifiables. La porte qui se referme derrière nous, alignée avec une dizaine d’autres, toutes identiques. Et se rouvre, immédiatement suivie par une protestation.
 — Vous avancez ou quoi ? Vous gênez.
 Le reproche nous pousse en avant plus sûrement que n’importe quelle impulsion. Je m’accroche à Ombre pour ne pas trébucher, le dos de ma main frôle la manche de Jad. La porte se ferme à nouveau. Une autre s’ouvre plus loin. Et encore une autre, dans un ballet perpétuel. Entre chaque fermeture et chaque ouverture, un léger craquement dans l’air, si léger que je ne suis pas certaine que les autres l’entendent. On avance de cinq ou six pas. On attend, sans que je ne sache quoi. On avance encore, d’autant de pas.
 — C’est ridicule, peste Ombre. On va vraiment faire la queue comme ça ? On sait même pas pourquoi ! À quoi ça nous sert ?!
 — Shhh, doucement. On ne sait pas encore, mais en observant on va trouver, tempère Jad. Autant faire comme les autres en attendant de…
 — Faire comme les autres ? Parce que s’iels sautaient tous dans la Créature tu le ferais aussi ? 
 Jad fait un drôle de bruit, un gémissement étouffé, comme si Ombre l’avait frappé. Je sers, fort, la main de cellui-ci dans la mienne. C’est méchant. Iel sait ce qu’il s’est passé la dernière fois que Jad a croisé la route de la Créature. Ombre émet un reniflement agacé mais grommelle tout de même :
 — Et puis, on n’a jamais fait comme les autres dans ce putain de château.
 Ce ne sont pas les excuses en bonne et due forme que je voudrais qu’iel fasse, toutefois Devhinn intervient avant que je puisse lea convaincre de faire mieux.
 — Je crois cependant qu’il serait plus sage que l’on se fonde dans la masse. Il n’y a personne en dehors des queues et à part les portes par là où nous sommes arrivé-es, la seule sortie me semble être de l’autre côté.
 Sa manche bruisse quand, illustrant son propos, il pointe derrière nous, là où les portes continuent de craquer et de dévider de nouveaux-elles arrivant-es. Il ajoute, sur le même ton sourd qui se confond avec les bruits de fond :
 — Tous-tes celleux que je vois ont l’air d’être des magicien-nes. Ça me paraît une bonne stratégie de ne pas nous faire repérer en attendant de mieux comprendre où nous avons atterri.
Des magicien-nes. Je comprends mieux l’étrange texture de l’air, le crépitement constant, familier, qui me rappelle celui dans la vision de la salle de bal, les craquements des portes qui changent sans cesse de destination. Il nous suffirait de courir vers l’une d’elles, de l’ouvrir au hasard pour nous enfuir ailleurs. Si nous l’atteignons. Je recroqueville mes orteils nus sur la dalle froide du sol, caressée par la magie qui y pulse. Elle se tresse sous nos pas en flots grossiers, grossissants, au gré des files qui traversent la pièce, de la file où nous avons échoué malgré nous et qui nous a avalé-es. Je l’écoute s’amplifier plus on va de l’avant. Devenir cascade assourdissante, ou vaste mer, de l’autre côté de la porte vers laquelle nous progressons avec une lenteur étouffante. Lentement, si lentement, nous dérivons.

 J’ignore depuis combien de temps nous sommes là, à avancer de quelques mètres à chaque fois, avant d’attendre encore, combien de temps il nous reste, sur quelle distance s’étendent les files. Trop est la seule réponse dont Ombre m’a gratifiée, grondement dépité et contenu. Je n’ai pas demandé aux autres. L’attente a un drôle d’effet sur les conversations. Elle les distend, quand il y a parfois de longues minutes entre une phrase et la suivante, plusieurs salves de pas entre une question et sa réponse. Elle les mélange, nouant des mots de l’un, des soupirs de l’autre, en discours dénués de sens pris tous ensemble. Les gens se retournent, parlent avec leurs voisin-es, celleux devant ou derrière elleux, sur la file d’à-côté, se retrouvent, échangent des nouvelles, des potins, des chuchotis, des rires. Tous-tes animé-es d’une frénésie, d’une impatience que nous ne saisissons pas. Notre petit groupe, replié sur lui-même, dissuade – heureusement je crois – toute velléité de nous inclure dans des conversations dont nous ne pourrions nous dépêtrer.

 — On dirait un poste de contrôle.
 Ombre se penche, profitant des jeux de lumière pour dissimuler notre ignorance et scruter ce qu’il se passe là-bas, au bout de la file. Ce n’est plus si loin. Bientôt notre tour arrivera. 
 — Ce ne sont pas des Contrôleurs, ajoute-t-iel dans un souffle en réponse à mon frisson. Mais ils vérifient quelque chose, je sais pas quoi, on est encore trop loin. En échange, ils donnent… ça ressemble à une accréditation ? Oh merde, ils vérifient aussi un bout de papier. Genre petit carton, laissez-passer, invitation, ou un truc comme ça. 
 Sa panique s’écoule en moi à travers nos paumes jointes comme un flot froid qui fait battre mon cœur plus vite malgré moi.
 — Mais on n’a pas de carton d’invitation ! chuchote furieusement Jad. Et ils rigolent certainement encore moins là-dessus que pour ceux qui essaient de gruger.
 Tout à l’heure, quelqu’un a essayé de doubler dans une des files. Il y a eu beaucoup de bruit, puis plus du tout, comme s’il ne s’était rien passé. Les autres ont dit que le fauteur de trouble avait disparu. Et c’est tout.
 — On fait quoi ? reprend Jad. C’est trop tard pour s’en aller discrètement.
 — Oh, et la faute à qui, hein ? 
Arrête, Ombre. Je lea sens ravaler une autre remarque acide. Même si la situation est stressante et que je comprends qu’iel soit à cran, c’est injuste qu’iel s’en prenne à Jad. Nous avançons encore. Notre échéance approche. Dangereusement.
 — On a une invitation ! s’exclame d’une voix contenue Devhinn en sortant de l’un de ses longs silences avant d’insister : dans la pièce où… dans la pièce avant l’arène avec les coquillages, Jad, le magicien te l’a donnée ! Mais si, le magicien qui nous a aidé avec les Contrôleurs et qui nous a forcé à passer un pacte pour qu’on aille le voir un jour. Le magicien avec les lunettes moches !
 Je me rappelle de la description, comme je me rappelle des deux voix superposées de l’homme. Et de ce qu’il a dit en tendant quelque chose à Jad pendant qu’il cherchait sa carte de visite. Une invitation pour le congrès. 
 — Oui, oui… ça devrait le faire !
 Jad fouille furieusement ses poches, sortant dans un froissement ce qu’il cherche, le souffle un instant suspendu. Devant nous, ça avance, et il n’y a plus que le vide. Il faudra bien que ça le fasse, car c’est à nous.

 D’abord dix pas, plus que ce qu’on a fait d’affilée depuis qu’on est arrivé-es ici. Une salutation d’une voix inconnue, porteuse de la lassitude de répéter les mêmes phrases en boucle.
 — Invitation s’il vous plait.
 Le bras de Jad tremble imperceptiblement, son épaule contre la mienne, quand il tend le bout de papier marqué, je me souviens, d’empreintes de sang. L’autre ne fait aucune remarque à ce sujet, et l’invitation doit être la bonne car il est déjà dans la suite de sa procédure. Pas le temps d’être soulagé-es.
 — Votre main… C’est votre première venue ? Soyez le bienvenu, vous allez voir, c’est quelque chose. Voici votre insigne, ne la retirez pas sous peine d’être sorti. Et toute sortie est définitive. Vous avez le plan dans ce dépliant ainsi que les règles, je vous invite à les consulter et je tiens à insister sur la neutralité absolue de l’intégralité du périmètre. Et si vous avez des questions, mes collègues à l’intérieur sauront vous aiguiller. Votre main, monsieur. Oh, ça fait longtemps que vous n’étiez pas venu ! 
 Jad cède sa place à Devhinn, dont le grondement est indéchiffrable alors qu’il s’écarte à son tour, remplacé par Ombre.
 — Votre main… Vous aussi, ça faisait longtemps. C’est un plaisir de vous revoir. Sa main. Hum, vous connaissez les règles, elle doit rester tout le temps avec vous, elle est sous votre responsabilité. Bien, tout me semble en ordre, il ne me reste plus qu’à vous souhaiter un agréable séjour.
 Je me suis laissé faire quand Ombre a tendu ma main devant moi et quand quelque chose de froid s’est refermé autour de mon poignet, comme je me laisse faire quand iel me tire, presque brutalement, en avant pour me faire avancer, trébuchant le long du bureau alors que nous laissons la place au suivant. Quelques mètres plus loin, quelque part entre le poste de contrôle et la porte que nous voulions tant atteindre, nous nous arrêtons. Tout s’est passé très, trop, vite, trop facilement, et la tête me tourne. Entre ses mains crispées, Jad froisse les papiers qui lui ont été donnés.
 — Je n’aime pas comme il t’a parlé, Analayann. Tu es aveugle, pas sourde ou stupide !
 Sous mes pieds, dans les airs, la magie désormais omniprésente siffle dans un courant d’air. La poigne d’Ombre se crispe sur mon bras. Je grimace.
 — Hum… Qu’est-ce que c’est ?
 Mon doigt caresse l’étrange bracelet qui m’enserre le poignet, presque impalpable. 
 — Probablement l’accréditation dont parlait Ombre tout à l’heure. La mienne dit… Jad, fils d’Opale de Salicande et d’Onyx d’Acajou-les-Pins. Élève d’Yrah, Témoin du Grand Kaléidoscope. On dirait un peu les titres d’Émérence et de Théomance dans la vision. 
 — Pareil, Devhinn et… hum, les noms, là, pareil.
 Quelque chose, non dit, flotte à la fin de la phrase de Devhinn. La main d’Ombre me serre de plus en plus fort, je voudrais qu’iel me lâche.
 — Ombre…
Iel se méprend, bougonne.
 — Bah moi, y’a le nom d’un type que je connais pas. Leur machine déconne.
 Iel se détend toutefois assez pour que la douleur naissante dans mon bras reflue. De l’autre côté, Jad me prend le poignet, le fait délicatement tourner pour lire ce qui est marqué. L’accroc dans sa prise, dans sa respiration, noue une appréhension incontrôlable dans ma poitrine.
 — Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?
 L’espoir absurde qu’il y ait mon nom, celui que j’avais avant de me réveiller en haut de la tour, avant que Jad ne m’en donne un nouveau, se fait d’un coup insurmontable, aussitôt étouffé par le balbutiement de Jad.
 — Je… je ne comprends pas…
 — Tu comprends pas quoi ? le coupe abruptement, cyniquement Ombre. Il n’y a que des magicien-nes ici. Que des magicien-nes. Parce que j’imagine qu’iels sont sectaires et ne veulent pas d’intrus dans leur congrès. Alors toi, ça passe, Devhinn aussi, vu qu’il était magicien dans sa vie d’avant, et moi j’imagine qu’ils m’ont confondu-e avec quelqu’un d’autre. Mais l’Oublieuse ? Pfff, ils ne la considèrent même pas comme une personne, mais comme une possession.
 Mon bras me fait à nouveau mal, mais je ne sais pas si c’est parce qu’iel me tient trop fort ou parce que le tranchant déborde de ses mots. L’inspiration que je prends est brève et racle dans ma gorge.
 — Qu’est-ce… qu’est-ce qu’il se passe ? Expliquez-moi…
 Les mains de Devhinn s’enroulent autour de la mienne, fermes quand celles de Jad tremblent légèrement, fermes comme sa voix quand il répond, factuel :
 — Ton accréditation n’est pas de la même couleur que la nôtre, et il y a seulement nos trois noms dessus… enfin, ceux qui nous ont été attribués.
 Une autre inspiration, plus brève encore que la précédente, qui butte contre mes lèvres et cogne dans ma poitrine sans apporter l’air que je cherche. Il m’empêche de reculer, de retirer ma main, en poursuivant sur le même ton.
 — Ça va aller. Tant que tu restes avec Ombre et Jad, tout va bien se passer. Compris ?
 J’acquiesce, les yeux écarquillés alors que je sens les siens posés sur moi. Rester avec Ombre et Jad… et lui ? Est-ce qu’il promet de rester avec nous ?
 — Bien. Alors on ferait mieux d’y aller avant d’attirer l’attention. 
 Il me lâche, recule vers la sortie. La main de Jad glisse de mon poignet à ma paume, l’enfermant entre ses doigts pour m’inviter à avancer avec lui. De l’autre côté, Ombre l’imite, épouse ma silhouette. Et nous franchissons la porte.

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