Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LA PIÈCE DE LA RIVIÈRE AUX FLEURS DE LILAS
LA PIÈCE DE LA RIVIÈRE AUX FLEURS DE LILAS

LA PIÈCE DE LA RIVIÈRE AUX FLEURS DE LILAS

Pièce n°1951
Écrite par Quokka Cola
Explorée par Ifa
Fait partie de la saga << < Le Cygne Gris > >>

De l’autre côté de la porte, il y a une rivière Nous sommes sur un banc de sable noir. En face, sur l’autre rive, des lilas de teintes violettes différentes. Ils s’entrelacent autour de portes dorées. Il y a une douzaine de portes visibles à l’œil nu. Sur la rive où nous sommes, il n’y a que des arbres morts et des portes sombres. Lorsque Abnar referme la porte que nous avons franchie, elle s’effrite comme du charbon et disparait. J’enlève mes chaussures et m’enfonce dans l’eau. Elle m’arrive aux genoux. Nous commençons notre avancée. L’eau est transparente. Sous mes pieds, des petits morceaux de verre poli violets. Cela me rappelle la lavande. J’en prends une poignée et la laisse retomber. Ils brillent sous le soleil, comme des perles. Abnar regarde droit devant lui.

– Une multitude de chemins possibles. Un seul est le bon, commente-t-il.

– Où allons-nous ?

– Là où est la petite fée. C’est un endroit difficile à trouver, presque impossible pour celui à l’âme impure.

Je lui jette un regard moqueur. Aucun de nous deux n’a l’âme pure. Il peut essayer de faire croire ça à ses Lames, mais pas à moi.

– C’est donc presque impossible pour nous.

– Pas pour toi, murmure-t-il.

Je ne réponds pas. Je porte trop de culpabilité en moi pour que ce soit vrai. Trop de souvenirs enflammés.

– Qui est-ce que j’étais, avant ?

– Tu travaillais pour l’Ordre. Tu traquais ceux qui lui avaient causé du tort. Tu faisais parler les flammes. Elles te guidaient. Dans tes pas, il ne restait que la cendre et la désolation. Tu es arrivée au sein de l’Ordre très jeune. Très vulnérable. Ils ont su tirer profit de ta soif de trouver ta place, de ton besoin d’avoir des semblables. Mais ce que tu ne savais pas, c’est que tu en avais déjà.

– Tamaïs, je souffle.

Un prénom qui dansait dans mes rêves la nuit, dont je ne me souvenais jamais au réveil. Tamaïs, mon grand frère. Je ne sais pas si c’est la fraicheur de l’eau ou la sensation du verre poli sous mes pieds, mais soudainement des souvenirs de mon enfance me reviennent. Tamaïs. Disolvit Glaciem, celui qui nous avait élevés. Celui qui m’avait envoyée dans le château.

– Tamaïs n’existe pas, dit Abnar.

Je me retourne vers lui. Son regard est presque empreint de pitié.

– Tamaïs n’existe pas. Disolvit non plus. Tu n’as jamais connu que le château. Ton enfance a été inventée de toutes pièces, réécrite plusieurs fois. Tu as visité des pièces avec des gens qui n’existaient pas. D’autres que tu n’avais vues qu’en rêves. Certaines personnes que tu as cru connaître étaient bien différentes des souvenirs qu’on t’a donnés. En fait, la plupart de tes souvenirs sont faux. Ils se sont troublés avec les années parce que plus personne n’était là pour les entretenir vivants. C’est une magie dangereuse. Elle peut rendre fou si elle est interrompue brusquement. Tu as eu beaucoup de chance. Je pense qu’après que tu sois arrivée au village, ton contact avec l’Ordre s’est rompu. Je pensais que tu ne t’en remettrais pas, que tu mourrais sur le coup.

– Qui m’a inventé ces souvenirs ? Et pourquoi ?

J’ai du mal à y croire, mais ça explique tellement de choses. Tellement d’incohérences. Ça explique pourquoi je suis si troublée, si inquiète.

– Je pense que c’était quelqu’un au sein de l’Ordre. C’est une magie très puissante, qui demande beaucoup de maîtrise. Il faut être expert. C’est un peu le même type de magie que pour rendre amnésique, mais qui demande d’être constamment entretenue. Et pourquoi ? Je pense que tu n’es pas prête à le savoir. Je ne veux pas te causer trop de peine.

Pourquoi ? j’insiste.

Abnar prend un ton grave.

– L’Ordre a toujours gardé un œil sur toi. Ils t’ont formée, t’ont cueillie presque dès la naissance. Tu es de ce qu’on appelle les rêveurs, ceux qui sont capables d’aller de pièce en pièce en rêves. Mais lorsque l’on ne différencie pas les rêves de la réalité, ces rêves sont manipulables. Certains peuvent y entrer. Certains peuvent… changer des choses. Tu as beaucoup rêvé quand tu étais enfant. Et quand ils ont jugé que tu étais prête, ils t’ont laissée explorer le château. Parfois en rêve, parfois éveillée. Ils ont orchestré certaines rencontres. Ils ont cousu tes souvenirs. Tout ça dans le but d’utiliser celle que tu serais un jour.

Il s’arrête, mais mon regard l’enjoint de continuer. Il pèse chacun de ses mots. Combien d’entre eux sont vrais ?

– C’est une histoire d’âmes. C’est souvent une histoire d’âmes dans les prophéties, et l’Ordre ne plaisante pas avec les prophéties. Il vaut mieux les contrôler le plus tôt possible.

– Je ne me souviens pas d’une prophétie me concernant… dis-je.

– Tout est une question d’interprétation. Et l’Ordre a fait la même interprétation que les Lames de Péridot. Il y a quelque chose d’étrange chez toi, quelque chose qui te fait beaucoup souffrir, qui n’aurait jamais dû te permettre de vivre. Ton âme n’est pas complète. Il en manque un bout. Le reste de ton âme, c’est une jeune fille qui te ressemble qui l’a. Ensemble, vous pouvez faire de grandes choses. Vous pouvez apprendre à contrôler vos rêves. Vous pouvez entendre ce que dit le silence et voir dans l’obscurité. Vous pouvez entrer dans le monde souterrain et dans le monde céleste. Pour vous les flammes seront eau et l’eau sera flammes. Peut-être que ce que je dis t’es familier. Peut-être que tu pouvais déjà voir dans le noir, déjà passer à travers la terre, déjà contrôler le feu, mais c’était imparfait. A deux, ce sera une magie plus… complète, plus sincère.

– Et ça, ça ferait de nous une arme contre l’Ordre ? dis-je.

– L’Ordre espérait t’utiliser contre les aventuriers. Ils n’auraient pas couru le risque de te laisser retrouver le reste de ton âme, c’était trop dangereux, mais ton pouvoir instable leur était intéressant. Cependant, avec la petite fée, vous auriez été une menace. Evidemment, vous ne seriez pas invincibles, vous seriez toujours mortelles et vulnérables sur bien des aspects, mais oui, le camp qui vous aurait profiterait d’un certain avantage…

– Et maintenant ?

Il sourit.

– Maintenant, nous allons retrouver la fée. Et tu vas retrouver le reste de ton âme. Nous déciderons de la suite ensemble. Lave ton visage dans la rivière. Cela te fera du bien et t’apaisera un peu. Tu en auras besoin.

Je m’exécute. Je me sens un peu mieux. L’eau a une odeur de lilas. Mon reflet a de nouveau les yeux jaunes. Je ne fais pas confiance à Abnar. Il est évident que même si cette histoire d’âme était vraie, il veut m’utiliser après. Mais en même temps, son histoire fait sens. Cela expliquerait toutes les incohérences, tous les trous noirs, tous les souvenirs troubles que j’avais. C’est juste ennuyeux que ça vienne d’un baratineur habitué à manipuler son monde pour hisser sa secte vers le haut. Mais j’ai envie d’y croire.

J’ai envie de croire que la souffrance que je ressens à chaque fois que mon cœur bat, qui ne se tait jamais, aura une fin. J’ai envie de croire que tout ira bien, bientôt. Je peux toujours continuer avec Abnar, retrouver la fée et m’enfuir avec elle. De toute façon, si ce que dit Abnar est vrai, nous serons suffisamment puissantes pour partir loin, à un endroit où nous ne serons jamais retrouvées, où nous pourrons vivre heureuses.

J’ai envie de me mettre à la poterie. D’apprendre à broder. De cultiver des tomates. D’avoir un chat. Ou un âne. Pour la première fois depuis toujours, lorsque mon cœur bat, j’ai un peu moins mal. Je n’ai pas envie de me laisser porter par le courant. Pour la première fois depuis toujours, j’ai envie de vivre.

Nous arrivons sur l’autre rive. Abnar m’indique de chercher la porte que m’indique mon cœur. Que mon âme me guidera. Je choisis une porte à la poignée améthyste. Je la pousse et entre dans la pièce suivante.

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