Pièce n°1950
Écrite par Lev
Explorée par Alden
Fait partie de la saga << < Cercles Concentriques > >>
Un moment de flottement. Puis une brusque inspiration, vive et violente, comme un plongeon dans un bain de glace, comme une bouffée de verre pilé qui me lacère de l’intérieur. Et la douleur qui suit, cinglante, explosant derrière mes yeux, me vrillant les tempes, m’arrimant solidement à la réalité.
De nouveau je me trouve dans un lieu dans lequel je ne me souviens pas être entré. Mes souvenirs me reviennent par fragments lointains et diffus. Je sens encore vaguement la pression de mains dans mon dos, me poussant vers une sortie. Une ruelle humide. Et puis, plus grand-chose. Pas même le noir : l’absence de toute chose. Le vide. Une ellipse dans le temps.
Et maintenant, ce lieu. L’éclat cru des néons. Un gobelet en plastique, froid entre mes doigts. Une moquette grise étouffant la rumeur tranquille des voix, des sonneries de téléphones, du bourdonnement des appareils électroniques, du cliquetis des claviers.
Je suis là, debout, vêtu de de souliers en cuir noir parfaitement luisants. De chaussettes grises qui disparaissent sous un pantalon en laine soigneusement repassé. D’une chemise blanche boutonnée jusqu’en haut.
N’étais-je pas pieds nus il y a un instant ? Les pavés étaient froids et glissants.
— Tu m’écoutes, le nouveau ? Tu t’es perdu dans tes pensées ?
C’est vrai, on me parle depuis tout à l’heure. Les mots percent enfin la membrane de mes tympans, atterrissent mollement quelque part dans mon cerveau. Je me tourne lentement vers mon interlocuteur. Il se tient là, nonchalamment appuyé contre une cloison, un gobelet fumant à la main. C’est un homme raide, tout en longueur, semblant bien à l’étroit dans une chemise qui a vu de meilleurs jours. Il me dévisage avec une familiarité déconcertante. Ses yeux rieurs sont ornés de profonds cernes bleus.
Je ne réponds pas assez vite, je crois, et mon silence a l’air de le mettre mal à l’aise. Il lève une main, comme pour se la passer dans les cheveux, mais se ravise au dernier moment, laisse retomber son bras contre son flanc. Sa tignasse brune, bien qu’ébouriffée par ce geste visiblement répété, trahit une tentative consciencieuse de mise en ordre. Il y a bien une raie, là, quelque part. Un peu de gel, des mèches disciplinées à moitié.
J’ouvre la bouche, enfin. Mes lèvres sont sèches. Ma voix est éteinte.
— Désolé. J’étais ailleurs.
— T’inquiètes, le nouveau. La nuit a été courte ? Tu devrais prendre un café. Moi, j’en suis à mon septième.
Sept. Cela explique ses jambes qui tressautent, le bout de son pied qui bat une cadence irrégulière sur la moquette. Ses doigts qui tremblent autour de son gobelet. Le spasme régulier qui secoue sa paupière inférieure gauche. Il m’adresse un large sourire que je lui rends faiblement.
De minces cloisons pâles encadrent le lieu qui sert à accueillir la pause café. Au-delà s’étirent, à l’infini, des rangées ordonnées et homogènes de bureaux. Des employés s’y affairent, têtes courbées devant des écrans qui clignotent. Quelques plantes vertes esseulées étirent vers la lumière blafarde des néons leurs feuilles exsangues.
Près d’une fontaine à eau qui gargouille joyeusement — et d’où provient, de toute évidence, le gobelet que je tiens entre mes doigts — trône un distributeur à café. Grand cube noir, rassurant par la régularité de ses contours, il ronronne doucement. Sur sa façade, on a apposé des images de tasses fumantes et de grains de café suspendus dans des volutes mousseuses de lait.
Je vide mon gobelet d’un trait et le place sur le receptacle prévu à cet effet. Mon index hésite au-dessus d’une constellation de voyants lumineux. Comment est-ce que je prends mon café, d’habitude ? « LONG » ? « COURT » ? Et quelle est la différence entre le café « LONG » et « ALLONGÉ » et « ÉTIRÉ » ? Je finis par sélectionner un café « DOUBLE », afin de rattraper plus rapidement l’avance prise par mon collègue sur-caféiné. Je regrette immédiatement mon choix : je ne suis même pas certain d’aimer le café.
— Donc, je te disais. Nos services se livrent à une compétition un peu malsaine. Va savoir pourquoi. Je crois que ça dure depuis bien des années ? Avant que j’arrive en tout cas. Et je suis là depuis un bail.
Je l’écoute avec attention, avalant ses paroles en même temps que mon café — goût pétrole bouilli dans lequel on aurait fait macérer le contenu d’un cendrier. J’essaie d’attraper, dans le flot ininterrompu de mots le moindre indice susceptible de m’éclairer sur le lieu dans lequel nous nous trouvons. Difficile de me concentrer avec le mal de crâne qui me bat les tempes, sourd et persistant.
Mais il s’interrompt d’un coup pour jeter un oeil sur sa montre. Cinq aiguilles s’y livrent à un combat redoutable, leurs bras d’acier s’entrechoquant avec violence. Quatre d’entre elles semblent s’être liguées contre la dernière et l’ont acculée contre le bord du cadran, prêtes à lui porter le coup de grâce. Je détourne les yeux de ce spectacle révoltant. Quatre contre une, ce n’est pas du jeu.
— Oh là là, notre pause dure depuis un peu trop longtemps. Je file, moi. Pas envie de donner à Cédric une excuse de plus pour me tomber dessus. À plus, le nouveau !
Il disparaît derrière une cloison. Je lance mon gobelet dans la poubelle. Juste à côté, une boîte en carton débordant de piles usagées attire mon regard. Sur le mur au-dessus, une affiche défraichie figure une silhouette sombre, coiffée de tourelles. Ses bras puissants brandissent fièrement une pile.
ICI, LE CHÂTEAU RECYCLE SES PILES, peut-on lire.
<< < Cercles Concentriques > >>
Ca y est, je me lance dans la lecture de Cercles concentriques et, après 3 pièces, je me rends compte de l’alternance de points de vue !
Je trouve hyper intéressante et riche la façon dont tu décris les rouages de l’amnésie, la sensation d’étrangeté et en même temps des formes d’évidence qui demeurent. Cela met l’emphase sur les communs, les universels du Château. Je suis curieuse de voir dans quoi Alden est en train de se faire embarquer…
(Brièveté du commentaire sponsorisé par le chat sur mes genoux qui m’oblige à taper d’une main)
Décidément je n’arrive jamais à enregistrer correctement le nom de l’explorateur ! (ici, Alden)