Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LA PIÈCE OÙ JE RÉCOLTE UNE PERLE, UN COLLIER ET UNE ALLIÉE
LA PIÈCE OÙ JE RÉCOLTE UNE PERLE, UN COLLIER ET UNE ALLIÉE

LA PIÈCE OÙ JE RÉCOLTE UNE PERLE, UN COLLIER ET UNE ALLIÉE

Pièce n°2218
Écrite par Najcha
Explorée par Isil
En compagnie de Etincelle de Feu

À l'occasion de la pièce palier 2000, les membres de l'association du Château ont créé la trame d'une pièce collective, le souvenir d'un bal et d'un mariage, que chacun·e peut écrire et explorer du point de vue de son ou ses personnages. La musique a été composée par Dan Lazar.

Je m’éveille… debout. Mes jambes flageolent un peu et, pourtant, je tiens. Il faut dire que la foule me presse de toute part. Les cous se tordent pour apercevoir, deux ou trois rangs devant moi, un vaste espace dallé. Nous attendons visiblement quelque chose, mais quoi ? Je tourne la tête vers mes voisins, pour m’enquérir des raisons de notre présence en ces lieux. Première surprise : tous portent un masque, souvent richement orné de velours, de dentelles ou de perles, comme cette jeune femme au loin. Je remarque son domino jaune aux motifs végétaux, dont les pics s’organisent en couronne au dessus de sa tête et qui éclaire son regard par un jeu de perles argentées. Deuxième surprise : mes voisins revêtent d’impressionnantes tenues de bal, tout droit sorties d’un autre siècle.
La gravure inscrite sur le coquillage se rappelle à moi : « Masque exigé pendant toute la cérémonie ». Mais alors…
Je porte mes mains à mon visage, en tâte le contour et souffle un grand coup : je suis moi aussi parée d’un loup qui entoure mes yeux et se prolonge vers le dessus de ma tête. Un coup d’œil en direction du sol et mon soulagement s’efface aussi vite qu’il est apparu. Mon masque respecte certes les règles de bienséance, mais ma tenue aussi : je porte une énorme choucroute bleu saphir, pleine de tulle et de froufrous. Si mes voisins me maintenaient debout pendant mon sommeil, ce n’était pas grâce à leurs épaules, mais grâce aux baleines de ma robe qui faisait pression contre leurs mollets ! Et pour couronner le tout, j’identifie, en approchant mon cou, les effluves d’un parfum capiteux, expliquant probablement la migraine qui me monte à la tête. Qui a osé une telle plaisanterie ?! Comment veut-on que je survive dans ce Château un pareil accoutrement ?

Me rappelant que j’ignore tout des raisons de ma présence en ces lieux, j’avise mon voisin, un homme vêtu d’une cape vermeille et d’un masque de lave, et lui glisse :

– Excusez-moi, pourriez-vous me rappeler qui nous attendons à présent ?

Il ne cille pas et m’ignore superbement. Je toussote, réitère ma requête :

– Excusez-moi, pour…

Les premières notes d’une valse, faisant brusquement irruption dans mes oreilles, m’interrompent. Ma deuxième tentative n’a pas plus d’effet que la première, puisque je vois le regard de mon voisin (ainsi que le magma de l’éruption qui commence au coin de son œil droit) se diriger à mon opposé, un sourire naissant sur ses lèvres. Deux femmes paraissent. La première est vêtue d’une robe bleue nuit. L’échancrure de son dos laisse paraître une rangée d’écailles, qui me rappelle quelque chose sans que je sache identifier quoi. Confiante, ses pas glissent sur les dalles ; elle entraîne sa compagne dans son sillage. Moins assurée, cette dernière se concentre sur le mouvement de sa large robe dorée. La musique prend en puissance, les notes des violons se répercutent de voûte en voûte et la danse commence. Les deux femmes amorcent une valse aérienne. Leurs talons frappent les dalles avec délicatesse, chaque nouveau pas les irisant de lumière. Peu à peu, elles s’approchent l’une de l’autre ; leurs mouvements se resserrent, leur tendresse se délie. Un sourire s’esquisse même sur le visage de la danseuse la plus nerveuse.

L’assemblée observe, écoute, s’imprègne, sans un geste. Toute la place est laissée aux deux danseuses. Qui sont-elles ? Est-ce un mariage, qui justifierait qu’on accorde à ces femmes la première danse ?

– Pardonnez-moi, glissé-je à ma voisine de gauche, connaîtriez-vous la façon dont elles se sont rencontrées ?

À nouveau, nul signe sur son visage ne me permet de déduire que mon interlocutrice m’ait seulement entendue. Son regard continue de suivre les mouvements des danseuses, imperturbable. Je passe ma main devant son visage, tente un coucou, me permet même un rot, dans l’espoir d’obtenir un semblant d’indignation : rien.

Je me retourne. Les deux hommes derrière moi ne cillent pas davantage. Je les contemple un instant : de même taille, corpulence et chevelure semblables, ils revêtent tous deux un costume carmin. Leurs masques seuls se distinguent : l’expression joviale de l’un répond à la grimace dégoûtée de l’autre. Je remarque enfin les colliers qui ornent leurs cous. Ceux-ci arborent deux boussoles, suspendues au niveau de leur cœur par des chaînettes en argent.

Lasse de cette danse qui n’en finit pas, je contourne les jumeaux, qui continuent de m’ignorer superbement, avant de m’interrompre dans leur dos. Si nul ne me voit ou m’entend… qui m’empêchera de récupérer chez l’un ou l’autre quelque artefact qui faciliterait ma quête ? Ni une, ni deux, mes doigts glissent dans le cou de l’homme pour libérer le fermoir de son bijou, ma main gauche se faufile astucieusement sous son bras et le collier y atterrit sans encombre. L’opération a été si maîtrisée qu’elle me procure un doux sentiment de satisfaction. Je réitère aussitôt mon larcin sur son comparse.

Les deux bijoux trouvent leur place dans la poche de ma robe (il fallait bien que celle-ci ait une qualité) et je poursuis mon chemin dans la foule des convives, dont la densité se distend progressivement. Au vu de la difficulté à faire avancer ma robe choucroute dans la foule, qui ne cesse de s’entrechoquer dans les toilettes des uns et des autres, je suis presque satisfaite d’être invisible. Quoique, il faudra tout de même que je songe à régler ce problème… pensé-je en subtilisant l’éventail d’une invitée.

J’entrevois enfin le buffet, à quelques rangs de convives de moi, quand la foule, immobile depuis un bon quart d’heure, se met soudainement en mouvement. Des couples se forment, des groupes se séparent, je panique quelques secondes avant de comprendre que la première valse vient de se terminer, ce qui sonne, pour les convives, l’heure de danser. Me voilà bien : à peine habituée à ce nouveau corps, au beau milieu d’inconnus en parfaite maîtrise des danses de salon, qui m’ignorent et donc… me bousculent. Argh. Je pivote sur moi-même, en quête d’une accalmie qui me permettrait de rejoindre le buffet. Aucune ouverture ne m’apparaît ; je croise en revanche le regard d’une convive qui me fixe et… qui me fixe ?
Je m’arrête. Ce n’est pas un rêve, elle m’observe bien, seule au milieu des couples de danseurs, à une dizaine de mètres de moi. Déstabilisée, je lui adresse un vague hochement de tête. Je m’apprête à faire volte-face, quand elle s’approche de moi. J’hésite à fuir mais je crains de tourner le dos à une potentielle ennemie, surtout considérant l’énorme dague qu’elle porte à sa ceinture ; incapable de prendre une décision, il ne me reste plus qu’à la laisser venir.

– M’accorderez-vous cette danse ?

Je manque de sursauter, tant la proposition me semble incongrue. J’avise sa dague, son sourire, sa dague, son sourire et son regard curieux. Sa dague, son sourire, ma robe choucroute et mes piètres qualités de danseuse.

– On peut toujours essayer ! je m’exclame finalement.

Mon interlocutrice m’accorde un petit rire et saisit mes mains. Elle ne danse pas si mal… moi, en revanche, je manque de marcher sur ses pieds à chaque pas. Je profite qu’elle soit occupée à me guider pour la dévisager. Plus grande que moi, ses longs cheveux détachés ont les ondulations caractéristiques d’une tresse portée trop longtemps. Sa robe jaune laisse entrevoir des bras musclés, marqués par l’exercice et les blessures. Elle ne semble pas être la moitié d’une adversaire, il faut que je prenne garde à ne pas m’en faire une ennemie.
Je remarque qu’elle aussi m’observe. Le silence qui règne entre nous me met soudainement mal à l’aise.

– Quelle soirée… ! fais-je, gênée par la situation.

– Particulière, n’est-ce pas ? relève ma partenaire, qui se ménage un temps avant de reprendre. C’est beau, tous ces masques, mais on ne peut jamais vraiment savoir avec qui on parle… ou avec qui on danse.

Elle me lance un sourire en coin. Je ne sais ce qu’elle cherche mais elle semble bien décidée à me mettre en difficulté. D’ailleurs, je n’ai moi non plus aucune indication sur son identité, qu’elle dissimule derrière son beau masque de feu. Bien décidée à ne pas me laisser de répit, elle poursuit :

– Ça fait longtemps que tu explores le Château ?

La question à laquelle je ne répondrais sous aucun prétexte.

– Oh, ahah, oui, un paquet de temps, mais j’ai fait une petite pause… une hibernation.

Je m’enfonce.

– Une hibernation ? questionne-t-elle, et je devine, sous son masque, ses sourcils en accent circonflexe. Et tu cherches quoi, exactement, ici ?

Si seulement je le savais. Mon rythme cardiaque s’accélère. Il faut que je fasse diversion.

– De la nourriture, j’imagine ? Le buffet semble bien achalandé. Et toi, à quand remonte ton entrée dans le Château ?

– À longtemps, soupire-t-elle, ce qui ne l’empêche pas de renchérir du tac au tac : Et ton nom ? Je ne crois pas qu’on se soit présentées.

– Ah, euh, je bégaie, constatant que chaque question est pire que la précédente, je m’appelle, euh… aaah !

Je trébuche et m’étale en plein sur la robe de ma partenaire, qui éclate de rire. La tête dans ses dentelles jaunes, je me sens rougir, indignée de son hilarité. Ma bévue me laisse cependant le temps de réfléchir la question. Mon prénom, mon prénom. Un sujet qui me rappelle à ma rencontre traumatisante avec une « psy » dans l’arrière-cuisine d’une famille troll dysfonctionnelle. Je ne savais pas comment je m’appelais… et il m’est toujours difficile de répondre à cette question. Aucun prénom ne me parle tout à fait, mais un seul s’est imposé, à deux reprises.

– Je fais tellement d’efforts pour ne pas me casser la figure depuis tout à l’heure… Ça doit faire dix ans que je ne m’étais pas habillée comme ça !

Une main attrape ma taille et me redresse. Je me retrouve face à la guerrière, amusée.

– Les robes devraient être illégales dans le Château… pesté-je. Impossible de faire face au moindre danger avec ce genre de… parachute ! Au fait, je m’appelle Isil.

Je me trouble en entendant mes propres paroles. J’ai peur de mentir, peur qu’elle démasque mon mensonge.

– Moi, Étincelle. Il m’a fallu une demi-heure pour trouver comment ranger mes dagues, c’est atroce !

Bizarrement, les gens s’inquiètent rarement qu’on puisse mentir sur son prénom. Mon attention se reporte sur les armes de la jeune femme, tandis que nous reprenons la danse. Certains poignards sont à demi dissimulés sous les plis de sa robe, sa dague seule ne peut se soustraire aux regards.

– Bel attirail !

– Tu n’es pas mal non plus, me glisse Étincelle, un sourire en coin.

Je rougis, songeant à cette enveloppe corporelle qui m’appartient qu’à peine.

– Oh, euh, je me sens un peu maladroite dans ce corps !

Ma partenaire hausse les sourcils, signe que je m’enfonce à nouveau. Il est tellement difficile de faire une nouvelle rencontre après quatre siècles d’isolement !

– Enfin, mon hibernation m’a démusclée, je veux dire !

– Ne t’inquiète pas, tu as l’air tout à fait redoutable…

Je ne sais si je dois rougir du compliment ou m’inquiéter de sa potentielle ironie.

– Je te remercie.

– Et mystérieuse… souffle-elle alors que les dernières notes de la valse s’achèvent. Tu me laisserais t’offrir un verre ?

Est-ce que je rêve, ou est-ce que cette guerrière musclée en robe jaune bardée d’épées est en train de me draguer ?

– Bah, de toute façon, c’est gratuit ! Allons y.

S’il y a bien quelque chose qu’on ne fait jamais assez dans le Château, c’est manger. Nous slalomons entre les convives pour atteindre le buffet, où ma partenaire m’offre cérémonieusement un verre – gratuit – de pétillant de couleur rose. Ma coupe en main, je grignote une brochette de mille-pattes grillés (certainement une mode récente). Un silence s’installe entre nous, comblé par nos bruits de mastication et par le sentiment de satiété qui nous gagne peu à peu. Je ressasse ma chute ridicule et l’attitude charmeuse de mon interlocutrice. La posture de redevabilité, voire de vulnérabilité – pouah ! – dans laquelle je me trouve me plonge dans un profond sentiment de malaise. Je n’ai pas suffisamment confiance en cette inconnue pour lui rester redevable de quoi que ce soit, il me faut trouver une parade pour garder la face.

– Merci encore de m’avoir rattrapée, lui souris-je finalement. Tiens ! Pour te remercier, je t’offre l’un des colliers que j’ai… euh… gagné grâce à mon agilité !

Étincelle hausse un sourcil : j’ai failli me vanter à tort et à travers. Ne jamais sous-estimer les codes d’honneur un peu absurdes des chevaliers…
J’exhume de la poche de ma robe les bijoux boussoles et lui présente l’un des deux. Je remarque, sur ma paume, l’éclat de l’améthyste qui en orne le sommet. Un beau présent – qui devrait me préserver, je l’espère, du moindre pacte de sang.

– Waouh, superbe ! Tu es impressionnante ! s’exclame-t-elle. Mais… La boussole est cassée, non ? Les deux ne pointent pas dans la même direction.

En effet, quand je place les colliers l’un à côté de l’autre, leurs aiguilles se croisent, s’orientant curieusement de façon opposée.

– Ah oui… je soupire, un peu déçue par ma trouvaille. Tu me diras, ce n’est pas la seule chose qui dysfonctionne en ce lieu.

La guerrière, qui accepte malgré tout mon cadeau et le glisse à son cou, me prend au mot :

– J’ai l’impression que la plupart des gens ne peuvent pas me voir.

– Et nous sommes habillées n’importe comment… Comme si nous avions été projetées à une autre époque. Ou dans une autre civilisation, fais-je en désignant ma robe, l’air affligée. Enfin, je parle pour moi. Tu portes la robe avec grâce !

Je me surprends à constater qu’il ne s’agit pas d’un mensonge de ma part : les armes portées à la ceinture dotent sa robe jaune d’un certain charme, de même que sa longue chevelure qui encadre son splendide masque de feu. Visiblement, c’est à mon tour de la déstabiliser.

– Oh ! Euh… merci, même si ce n’est pas l’accoutrement que j’aurais choisi. Oui, je me suis réveillée comme ça, sans me souvenir de m’être rendue ici.

Comme moi. Hum…

– Et si nous n’étions pas vraiment réveillées ?

– C’est possible…

Son regard se perd dans le vague. La brochette toujours en main, elle en oublie son dernier mille-patte en train de refroidir. Elle poursuit finalement :

– Est-ce que tu as reçu une sorte de… message ? Parce que moi, j’ai été… avertie… que quelque chose allait se passer. Ça parlait de nos masques et peut-être d’autres explorateurs, et d’une menace… Peut-être qu’il y a d’autres gens, ici, qui n’appartiennent pas vraiment à cet univers.

Je fais la moue. Ma propre invitation n’a pas été aussi loquace que la sienne.

– Si on peut appeler un coquillage à moitié grave un message, oui, j’ai en quelque sorte été invitée à cet espèce de mariage… Mais la nacre ne m’a rien dit de cette menace. Nous serions en danger ?

Le regard d’Étincelle se fait perçant. Elle me sonde quelques instants, comme si elle cherchait à s’assurer que je ne la mène pas en bateau.

– Quand ne le sommes nous-pas dans le Château ? Mais… je ressens une énergie magique d’une puissance rare. Qui aurait intérêt à nous réunir ici, d’après toi ? – Pas que ça me déplaise, précise-t-elle en un gloussement, changeant de ton du tout au tout.

Je rougis à nouveau et choisis de ne pas relever. Cette pièce m’inquiète, à présent.

– Traditionnellement, ce sont les mariées qui sont responsables des invitations. Mais à l’exception de la danse de tout à l’heure, elles sont invisibles. Il faudrait chercher parmi les convives…

Elle grimace :

– Oui, certains ont l’air peur recommandables. Regarde, là-bas, cet homme est de plus en plus agité. En même temps, il boit comme un trou.

Elle pointe au loin un invité relativement jeune, attablé à côté d’un autre qui contemple son verre avec un semblant de désespoir. Il aère le vin, le scrute, le renifle et semble tout faire pour éviter le regard de son comparse. Le premier ne tient plus en place sur sa chaise. Il s’assied, se lève, alpague un serveur comme s’il était responsable de la mort de sa mère, parle dans le vite, se rassied. Il pourrait être ridicule si la lueur de son œil ne paraissait pas inquiétante.

– Il faudra le garder à l’œil. Comme le fait cette femme derrière lui, regarde, avec sa queue en fourrure violette…

Je jette un coup d’œil à Étincelle, qui plisse les yeux.

– Où ça ?

Je me retourne vers l’invitée et bondis de surprise.

– Non ! Elle n’est plus la même ! À présent, c’est une grande dame hautaine, avec deux yeux vairons !

Nous suivons la femme du regard, qui fait volte-face et s’éloigne… se courbant d’un coup comme un vieillard, les cheveux dégarnis derrière le ruban de son masque, mais toujours vêtu-e d’une robe à crinoline.

– Tout à l’air instable, ici, conscientise mon interlocutrice. Les serveurs grognaient déjà comme ça avant la danse ?

– Hum, je n’avais rien remarqué…

– Cette fête est vraiment pleine de surprises… murmure-t-elle, le regard en coin. Mais toutes ne sont pas désagréables.

Je pique un fard. Cette guerrière a le chic pour alterner entre l’inventaire des dangers qui nous guettent et le catalogue des plus belles disquettes à lancer dans un bal masqué. Est-elle sérieuse ou est-ce une stratégie pour me faire perdre mes moyens ?
J’entends ses doigts qui carillonnent sur sa coupe. Peut-être est-elle sincère et simplement nerveuse…

– Il est vrai qu’elle permet des rencontres intéressantes… je contre-attaque, la gratifiant d’un clin d’œil.

Je ne sais pas ce que je pense de tous ces sous-entendus mais après mon mariage forcé avec une solitude séculaire, les jolies phrases de la guerrière m’amusent follement – enfin, quand je parviens à repousser ma méfiance.

Étincelle répond à mon œillade par un sourire touchant ; je crois voir, malgré la pourpre de son masque, ses joues rougir. Nous continuons ainsi quelques minutes, de petits regards en petits regards. Je tapote ma nouvelle boussole. Elle a passé la sienne à son cou. Je la sens en pleine réflexion.

– Bon, finit-elle par lâcher, en posant sa coupe vivement sur le buffet. Peut-être que le plus sage serait qu’on aille enquêter chacune de notre côté pour récolter des indices, puis qu’on se retrouve ici pour faire le point.

Je ne peux retenir un petit soupir : j’aurais bien enquêté à deux.

– Tu as raison. Sois prudente.

Sa bouche s’ouvre et se referme en un claquement, ses yeux se plissent. Oups, je l’ai vexée.

– Enfin, je ne doute pas que tu sauras trancher la tête au premier qui t’approchera de trop près, me rattrapé-je. À tout à l’heure, alors ?

Ma nouvelle rencontre s’adoucit aussitôt et ménage un nouveau long silence, comme si elle ne se résolvait pas tout à fait à sa décision. Je pose ma coupe, mon pic à brochette, redresse les épaules de ma robe. Et, enfin, elle conclut :

– Oui. Bon. Oui. À tout à l’heure.

Sa moue me hurle de rester. Gênée, je me détourne et me fonds dans la foule.

J’erre sans but, de groupe de convives en groupe de convives, ignorée par tous ou presque. Ceux dont le regard me suit m’inquiètent finalement davantage que ceux qui me traversent sans y prendre garde. Tout au fond de moi, un drôle de désir s’agite, aiguise mes sens : et si tu parvenais à l’impressionner par la pertinence de tes déductions… ? J’ai compris que savoir ce qui se trame derrière cette pièce était important pour elle, plus sans doute que pour moi – voilà de nombreux siècles que je n’ai pas trouvé sens en grand-chose. J’ai compris que c’était important pour elle, et ce qui compte à ses yeux m’importe étrangement, mais je me sens piètre enquêtrice.

Mes pas me portent à proximité d’une vasque monumentale, qui accueille deux colliers, de toute évidence incomparables avec la breloque défectueuse que j’ai récemment offerte à ma nouvelle amie. Le premier soutient un coquillage semblable à celui qui m’a menée ici. Le second est une rivière de perles dont l’éclat reflète une myriade d’invités.
Un couple d’ombres voile les deux merveilles : ce sont les danseuses qui approchent. La tendresse qui avait adouci leurs traits pendant la danse s’est estompée, leurs doigts s’étreignent avec sérieux. Je sursaute en entendant, à quelques mètres de moi, une voix grave et solennelle qui commence, sans préambule :

– Nous sommes réuni·es en ce jour pour célébrer l’Union de deux magiciennes, de leur Existence, de leur Magie et de leur Puissance. Avancez vers moi, vous qui allez lier vos Destinées ce soir et à jamais.

Sans que je ne les ai vus approcher, les convives se sont massés autour de moi, parfaitement silencieux. Les parfums capiteux se mêlent à des odeurs plus humides, qui froncent mon nez. De la sueur ? La foule, concentrée, tendue, ressent dans sa chair la solennité du moment.

– Révélez vos visages comme vous révélez vos Âmes et vos intentions, vous, Emérence l’Arpente-Rêves, la Fouille-Souvenirs, Fille de la Tisseuse de Cauchemars et de Myosotis du Jardin des Dunes, Élève de Vénérand le Symphomor, Celle qui Déchira la Nuit à l’Origine du Songe, aussi dite l’Onirique, et vous, Théomance aux Mille Regards et Mille Tympans, Savante par Delà les Portes et les Murs, Fille de la Porteuse du Premier Écho et du Voyageur des Profondeurs, Élève d’Uzélius le Charmeur d’Astres, Celle qui se Révélera par le Prisme du Grand Kaléidoscope.

Je me répète quelques uns des épithètes, l’Arpente-Rêve, l’Onirique, Savante par Delà les Portes et les Murs, Fille de la Porteuse du Premier Echo. Moi qui doutais de mon nom il y a quelques heures seulement, voilà des magiciennes qui n’en manquent pas. Des magiciennes, oui : je reconnais à présent leurs pupilles pailletées d’étoiles, alors qu’elles se démasquent et se prennent les mains.

Je pense à la jeune femme que j’ai rencontrée plus tôt. Elle, n’était pas magicienne, c’était une exploratrice comme une autre. Je me demande si elle a porté d’autres noms, en un autre lieu, une autre époque. Étincelle la Téméraire, Étincelle de Feu aux grandes dagues. Je me demande si j’ai porté d’autres noms, en un autre lieu, une autre époque.

– Que la musique se taise, que les Souffles se retiennent, car devant nous les promises mettent leurs Âmes à nu. Ne les faites point trébucher, car la moindre erreur peut les faire chuter. Désormais leur Parole est Vérité.

Comme les convives qui se pressent autour de moi, je coupe ma respiration, inquiète du moindre signe qui pourrait perturber les promises. L’officiant poursuit son discours, la voix monocorde, imperturbable. Il ne se formalise pas de l’orchestre qui a repris et dont les notes discordent, ni de la lumière qui clignote… ni même du discours grossier et terrifiant de l’homme qu’Étincelle avait remarqué plus tôt, alors qu’il était en train de s’alcooliser et d’attiser en colère près du buffet. Inlassable, il poursuit, à coups de « Acceptez-vous que la Magie se régénère en vous autant que vous vous régénérez en elle ? » et de « Acceptez-vous que Solitude se finisse Aujourd’hui, que Demain devienne pluriel ? » (ce qui me ramène amèrement à mes siècles passées dans une urne funéraire). En écho, les mariées lui répondent, se répondent, tissant de leurs voix un interminable poème qui énonce des choses très belles et très générales comme « Que la Magie nous traverse, qu’elle se nourrisse de notre serment, qu’elle se reflète dans nos âmes, sans mensonge, sans omission, sans trahison » (et je grimace en repensant, encore et toujours, au sentiment d’imposture qui entoure mon prénom). Leur discours se déroule, échafaude des mirages et des rêves ; une phrase après l’autre, je sens que chacun de leurs mots pourrait bouleverser l’équilibre fragile de leurs voix. Je vois, sur la peau de l’épouse aux longs cheveux, des perles de sueur qui roulent et s’accumulent. Je me surprends à trembler quand son timbre vacille.

Alors qu’elle se noie dans la description du monde au travers de ses eaux tumultueuses, mon attention décroche et je reprends conscience de la pièce qui m’entoure. Les vitraux, qui nous éclairaient tout à l’heure de fractales colorées, se sont assombris et semblent traversés d’orage. Les lustres clignotent, la pièce jadis immense paraît désormais étroite, étouffante ; je ne vois même plus le buffet. Les invités qui me semblaient un millier ne sont plus qu’une centaine, comme si nombre d’entre eux s’étaient tout bonnement évaporés. Pourtant, aucune porte n’est visible. Je pense à ma rencontre du début de soirée, la pétillante Étincelle, qui demeure invisible à mes yeux. La léthargie dont m’avait enveloppé le rituel se dissipe et je me rappelle soudain à notre promesse, enquêter puis nous retrouver, près de ce buffet qui n’est plus. Où est-elle ? Je cherche son visage dans la foule mais la réalité des convives m’apparaît de moins en moins palpable, le bras de l’un traverse l’autre, la mine concentrée de celui-là se transforme en un sourire cruel et édenté, les peaux virent de couleur, les oreilles se distordent. Je palpe mes doigts brûlants et mes poignets, qui à ce stade me paraissent être les seuls éléments dont je peux garantir la réalité. Où est-elle ? Comment sortir du piège dans lequel ce rituel m’attire ? Qui est réel, autour de moi, et Étincelle l’a-t-elle seulement été ?

Le discours de la femme bourdonne dans mes oreilles, je ne comprends plus rien jusqu’à ce que sa voix se brise sur un mot – mais lequel ? – et qu’elle crie, comme pour se corriger. « Répare ! ». Je sursaute. À ce mot, une onde de puissance venue du cœur de la pièce m’a fait reculer d’un pas ; je manque de chuter.

Les convives, jusqu’ici silencieux, sont balayés de vagues de surprise, puis d’indignation. Je relève les yeux vers la vasque, sans parvenir à mettre le doigt sur le terme qui a déclenché tant d’émotions. Au cou de la jeune femme qui vient de crier, la rivière de perles scintille de plus en plus, jusqu’à me faire plisser les yeux. Incandescent, son éclat fait rougeoyer la peau de sa propriétaire. Les traits de Théomance, figés par la surprise, sont tout à coup transfigurés de douleur ; elle adresse un regard de désespoir à sa promise et, sans préambule, arrache le collier dont elle venait de la parer. Les perles jaillissent ; elles s’écrasent sur le sol en un tintement sinistre ; comme animées par une volonté propre, elles s’éparpillent dans toutes les directions.

Nombre de convives n’osent pas un geste. Sans savoir ce qui me pousse à agir, je me jette à terre et attrape non pas une, mais deux perles. Je m’apprête à me relever, à fuir, partir en quête de mon alliée et surtout m’éloigner de cette cérémonie funeste, mais je m’empêtre dans ma robe choucroute, qui se rappelle cruellement à moi.

Ma tenue est étirée en tous sens par des piétinements, le sol même m’apparaît trop instable pour que je parvienne à m’en servir comme appui. La panique commence à me gagner quand une main se tend vers moi. Épaisse mais élancée, burinée, aux ongles longs et solides. Elle ne peut appartenir qu’à…

Je relève la tête. C’est bien celle d’Étincelle. Elle m’a trouvée. Je sens confusément que nos retrouvailles ne sont que provisoires. Je saisis sa main, glisse l’une des perles entre nos deux paumes, tente de me relever… mais un hurlement me paralyse.
Un cri de haine qui me déchire de part en part, hérisse le moindre de mes poils et contracte tous mes membres en une douleur qui me semble mortelle. Incapable de me mouvoir, j’adresse un regard à la guerrière qui semble terrifiée.

– Merci à toi… je souffle. Je suis heureuse de t’avoir rencontrée.

Comme si le Château m’avait entendue, je me sens alors me disloquer en mille morceaux ; Étincelle et la foule qui l’entoure se diffractent, se décomposent en milliards de losanges qui s’atomisent bientôt. Je disparais.

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2 commentaires

  1. Lev

    Super chouette pièce, j’en ai beaucoup apprécié la lecture.
    J’apprécie la description faite par Isil de sa robe « choucroute ».
    Ça me fait rire de me dire que beaucoup de nos explorateurs sont un peu pareil, au fond : malgré le danger que représente la pièce ils ne se privent pas de profiter du buffet, ni de (se) draguer…
    Et, étonnamment, plusieurs de nos explorateurs semblent perturbés par des odeurs et parfums étranges au cours de la cérémonie.
    Curieuse de savoir pourquoi les écailles qui ornent le dos de Théomance lui semblent familières !

  2. Elle était belle cette pièce.
    Ça m’a fait rire au début que personne ne remarque Isil, ça n’a jamais été aussi prononcé dans les autres pièces XD
    Et c’est un véritable coup de génie de sa part d’avoir « emprunté » les colliers, de toute façon, ils ne serviront plus à leurs propriétaires. D’ailleurs, les boussoles sont attirées l’une vers l’autre (ce qui pourrait permettre de retrouver Etincelle !) ou il y a une autre explication ?
    La rencontre entre Etincelle et Isil est agréable à lire d’ailleurs, ils sont mignons tous les deux et on sent que c’est le début d’une belle complicité.
    Théomance avec une queue en fourrure ? Est-ce que ça ne serait pas la Théomance originale dessinée dans l’article du calendrier de l’Avent ?
    Si Isil veut des déductions sur le pourquoi de cette pièce, je connais au moins 3 détectives, il faut juste tomber sur le bon :p
    J’ai vraiment cru qu’Isil allait partir avec deux perles au début, avant de me dire et de découvrir qu’elle allait en donner une à Etincelle XD

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