Pièce n°1874
Écrite par Miss Lovegood
Explorée par Esprit
Des éclats de rire et des cris de dispute me parviennent alors que la porte est à peine entrouverte. Cette pièce semble particulièrement bruyante. Et colorée. Une lumière aveuglante m’oblige à fermer les yeux un instant, avant de pouvoir examiner le lieu.
À ma droite, une foule s’agglutine autour de machines colorées et brillantes. Une multitude de paires d’yeux se concentre sur une bille qui s’élance dans la machine. L’un des individus esquisse quelques mouvements à l’aide d’une poignée pour déplacer la bille. Les joueurs poussent un hurlement de colère lorsque celle-ci tombe dans un trou à mi-parcours, effectuent une pirouette sur eux-mêmes, feignant de s’éloigner de la machine, puis introduisent une nouvelle pièce, se concentrent un instant sur la nouvelle bille lancée, esquissent quelques mouvements avec la poignée pour la déplacer, poussent un hurlement de colère lorsque celle-ci tombe dans un trou à mi-parcours, effectuent une pirouette sur eux-mêmes, feignant de s’éloigner de la machine, puis introduisent une nouvelle pièce. La chorégraphie s’avère parfaitement rodée.
À ma gauche, d’innombrables tables de jeux rassemblent chacune une dizaine de personnes. L’atmosphère y est plus calme. Les yeux rivés sur la dizaine de cartes qu’ils tiennent entre leurs mains, les participants les placent une à une sur un tas dressé au centre de la table, avant d’adresser un bref coup d’œil à leurs adversaires pour guetter leur réaction, puis de replonger dans leurs propres cartes.
Autour de ces ballets de jeux, des serveurs effectuent de constants aller-retours parmi les différentes tables. Appelés par un client, ils effectuent un bref arrêt, baissent le regard vers celui-ci, lui distribuent la boisson commandée, puis relèvent la tête et repartent pour un nouveau tour de piste.
La pièce évolue ainsi, au rythme des hurlements de colère de la foule des machines à sous, des soupirs de déception ou de joie des joueurs de cartes, et des chorégraphies des serveurs.
Quant à moi, je n’esquisse aucun mouvement, admiratif de cet ensemble, saturé de couleurs et de bruits, mais parfaitement ordonné.
– Vous désirez ?
Une voix me tire brusquement de ma contemplation.
– Euh, oui, tout à fait, je souhaiterais m’installer… je réponds, ne sachant véritablement que faire dans cette pièce.
– Je vous en prie, suivez-moi.
Le serveur m’entraîne alors dans sa danse à travers les tables, puis s’arrête à l’une d’entre elles en me priant de bien vouloir m’installer sur un fauteuil rouge inoccupé. Me voilà désormais joueur.
L’un des membres de ma table s’empresse alors de me confier sept cartes en main, ainsi qu’une vingtaine de jetons colorés. Cet individu ne prend pas part au tour de cartes. Il semblerait qu’il effectue la police du jeu, en scrutant les participants un à un.
Immédiatement, il m’apparaît bien plus prudent de ne pas indiquer à ma table mon absence totale de maîtrise des règles de ce jeu. J’examine dès lors les cartes qui m’ont été confiées. Certaines sont entièrement noires, à l’exception d’un grand rectangle de points blancs dessiné à quelques centimètres du bord de la carte. Sur d’autres, également noires, les mêmes points blancs forment une croix qui s’étend depuis les quatre extrémités de la carte. Sur d’autres, se succèdent plusieurs lignes horizontales de ces points. D’autres encore sont dotées des mêmes motifs, représentés sur un fond rouge ou bleu.
Je recentre mon attention sur le déroulé de la partie. Les participants jouent un à un plusieurs cartes sur un tas central. Lorsque vient mon tour, je sélectionne deux cartes de façon aléatoire pour les ajouter sur la pile. Je retiens mon souffle, craignant la réaction des autres joueurs. Toutefois, personne ne semble surpris par mon choix de cartes, certains effectuant même un mouvement de tête approbateur.
Les tours se succèdent ainsi, sans que personne ne remette en cause les cartes que je joue. A mon étonnement initial succède une certaine lassitude. Pourquoi jouer à un jeu qui, semble-t-il, ne repose sur aucune règle ?
Toutefois, force est de constater que je ne remporte jamais les paquets de cartes ou les jetons. Régulièrement, et pour une raison qui m’échappe, le maître du jeu ferme le tour, distribue les cartes jouées et des jetons supplémentaires à certains joueurs. Ma présence à cette table apparaît superflue, les cartes que je pose ne me permettant jamais de gagner quoi que ce soit.
Tiens, celui-ci ne possède que des cartes rouges.
– Quoi ?!
Le cri stupéfait du serveur situé juste derrière le joueur à ma droite vient surprendre chacun de nous. Son plateau a glissé de ses mains et le fracassement des verres sur le sol résonne dans la pièce.
Je reprends péniblement ma respiration puis adresse un regard aux cartes de mon voisin de table et au serveur. Un instant, j’ai cru me trouver plongé dans les pensées de celui-ci.
Cette frayeur passée, je me concentre à nouveau sur le jeu. Les battements de mon cœur s’accélèrent à nouveau lorsque mon voisin pose effectivement quatre cartes rouges sur le paquet central, mais je tente de chasser ces pensées de mon esprit. Au fil des parties, une certaine mécanique commence à m’apparaître. Les participants récupèrent la mise lorsqu’ils placent des cartes d’une couleur différente mais dotées des mêmes motifs que celles du joueur précédent. Parfois, un joueur déposant un plus grand nombre de cartes que celles de son voisin parvient également à remporter le tour. La mécanique demeure quelque peu étrangère, mais je parviens au fil des tours à choisir des cartes qui donnent lieu à des murmures approbateurs de mes voisins.
Deux cartes bleues dotées d’un rectangle de points blancs, et trois cartes vertes, l’une représentant un rectangle et l’autre une croix.
Les verres posés sur le plateau du serveur à ma droite se fracassent à nouveau sur le sol, tandis que les battements de mon cœur s’accélèrent.
Je tente de rester concentré sur mon jeu, tout en jetant un bref coup d’œil à mon voisin. Je ferme brièvement les yeux pour replonger dans ceux du serveur.
Deux cartes bleues et trois cartes vertes.
J’écarquille les yeux, ne pouvant masquer ma stupeur. Le serveur dépose un gâteau marbré à mon voisin puis se dirige vers la table suivante.
Je profite de cet instant pour reprendre le fil du jeu, jusqu’à ce que le serveur revienne à notre table et interrompt à nouveau ma concentration. Cette fois, il se tient derrière mon joueur de gauche. Je ferme un instant les yeux et parviens à visualiser les cartes de celui-ci.
Deux cartes noires dotées d’un rectangle de points blancs et trois cartes bleues, deux surmontées d’une croix blanche et une de lignes horizontales.
Par un brusque mouvement de tête, je quitte les yeux du serveur. Une telle double vision me donne le tournis, mon esprit se déchire en plusieurs morceaux. Je m’apprête à poser mes trois cartes rouges, quand je réprime mon mouvement. Mon joueur de gauche pourra aisément déposer les siennes, aux motifs identiques, et remporter le paquet. Je change alors au dernier moment mon jeu. Mon voisin soupire de déception.
Les battements de mon cœur s’accélèrent de nouveau. Voilà que je peux aisément manipuler le jeu… Et ce d’autant plus que la vue du serveur se mêle désormais à la mienne, sans que je ne puisse distinguer les deux. Les cartes de mon voisin se confondent avec les miennes, le tout donnant un puissant mal de crâne.
Je ne peux pas volontairement perdre, aussi, je pose mes cartes en fonction des nouvelles piochées par mon voisin. Je supplie intérieurement le serveur de s’éloigner de ma table – pourquoi reste-il planté là ? N’a-t-il pas d’autres commandes à prendre ? – mais celui-ci ne semble pas vouloir esquisser le moindre pas.
Lorsque je pose les cartes suivantes et remporte pour la troisième fois de suite le paquet central, le maître du jeu hausse les sourcils. J’ai bien conscience de soudainement gagner chaque manche, quand je ne maîtrisais aucune règle il y a une heure de cela. Je jette alors un coup d’œil agacé vers le serveur. Le maître du jeu suit mon regard et fronce cette fois-ci les sourcils, en découvrant le regard du serveur rivé sur les cartes de mon voisin.
Le temps reste suspendu un instant, avant de s’emballer brusquement. Le maître du jeu claque des doigts, et un gardien du lieu accourt à notre table. Les deux individus chuchotent quelques mots, en adressant un regard au serveur. Celui-ci se hâte de poser un dernier verre sur notre table, puis tourne les talons et s’échappe vers d’autres clients. Il n’a pas le temps d’effectuer plus d’un pas que le gardien l’appelle. Les deux haussent le ton et protestent avec force, dans une langue que j’ignore.
Prenant conscience de la situation, mes voisins m’adressent quelques mots, dans cette même langue. Je ne peux que rester muet, et effectuer des mouvements de tête pour nier la situation. L’un des deux s’approche de moi et attrape mes cartes et mes jetons. Il m’apparaît alors impératif que je sorte d’ici au plus vite. Lorsque je me lève brusquement, le gardien et le maître du jeu se ruent vers moi pour m’attacher les mains avec une corde.
Je parviens à me glisser entre leurs jambes avant qu’ils aient le temps de me menotter, puis cours vers l’imposante porte d’entrée. Tous les gardiens du lieu me poursuivent désormais. Je slalome entre les tables et me faufile parmi les battements de la porte de verre. Un gardien m’agrippe par la taille. Je hurle en direction des taxis rangés à l’extérieur du bâtiment. Deux conducteurs sortent de leur véhicule et m’arrachent des mains du gardien puis me jettent dans la voiture noire.
La portière claque, le taxi démarre à toute vitesse dans un crissement de pneus et les lumières du bâtiment coloré s’éloignent.
Le patron du casino me fait face, la colère déformant son visage. Le gardien et le maître du jeu, furieux de ne pas être parvenus à attraper mon étrange correspondant, me fixent, les bras croisés.
Un dédoublement impressionnant ! Ton texte est très immersif. La description des cartes fait-elle référence à de vraies cartes ou est-ce qu’elles sont inventées ? (je n’y connais rien) Ca donne envie de créer un jeu de cartes du Château…