Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LES VESTIAIRES
LES VESTIAIRES

LES VESTIAIRES

Pièce n°1873
Écrite par Sol'stice
Explorée par Analayann
En compagnie de Devhinn, Jad de Salicande & Ombre
Fait partie de la saga << < Chutes prophéties et assimilées > >>

 Ombre se glisse dans celle de la porte pour la refermer dans notre dos. Le bruit du magasin, de la dame de l’accueil et de l’alarme qu’elle a fini par déclencher se taisent. Je souffle doucement, soulagée, et Ombre revient se lover contre moi. Iel m’ôte des mains le T-shirt taché du sang de Jad que je tiens toujours, frotte les traces rouges qui se sont incrustées sur mes doigts.
 — Viens, on va nettoyer ça.
 Iel m’entraîne jusqu’au petit meuble appuyé contre le mur près de la porte, creusé d’un lavabo. L’eau est froide et je la regarde, absente, délaver le rouge qui finit par disparaître par la bonde. Rouge, rouge, rouge… De la couleur dans mon monde qui n’en a plus. Je voudrais refermer ma paume pour la retenir, à la place, je la laisse s’échapper, m’échapper. Où va-t-elle ? D’où vient-elle ? Il n’y en a jamais eu dans la vision que me partage Ombre. Sont-ce mes visions qui déteignent sur la réalité ? 
 — Et voilà. Ce n’est pas parfait, mais c’est mieux, non ?
 Je cligne des yeux quand Ombre me tend une serviette trouvée juste là. Il reste encore du sang qui s’accroche à ma peau, qui s’est glissé sous mes ongles et qui refuse de partir – celui de Jad, celui d’Eno. Rouges. Ombre m’en coupe la vue en m’aidant à me sécher. Je crois qu’iel n’a pas entendu le flot de mes pensées, préoccupé-e par les siennes qui ne me parviennent pas. Je ne suis pas habituée à cette distance entre nous, en équilibre entre notre constant mélange et la déchirure de son absence lors de nos trop nombreuses séparations. Iel se replie plus sur ellui-même depuis la dernière et j’aimerais pouvoir lui épargner moi aussi le fardeau de ce qui m’encombre l’esprit.
 Pendant que nous me lavions les mains, Devhinn et Jad ont fait le tour de la pièce. Par habitude, par lassitude, ils ont décrit ce qu’ils ont trouvé. C’est vite fait, il n’y a pas grand chose. La pièce est petite, carrelée du sol au plafond, avec le lavabo devant lequel je me tiens, des patères qui s’alignent sur deux des murs. Et une rangée de portes sur celui du fond. Toutes identiques, elles se succèdent sans toucher le sol, laissant une vingtaine de centimètres de libre. De l’eau semble s’écouler de derrière certaines d’entre elles – ou un autre liquide, je ne saurais le dire, cependant rien qui n’affole mes compagnon.es. 
 Je les regarde s’approcher d’un des battants, le premier de la rangée, sur leurs gardes, prêts à l’ouvrir, prêts à lutter contre qui ou quoi qu’il puisse se trouver de l’autre côté. Devhinn tend le bras où sèche le sang d’Eno – rouge, Jad remonte la bride du sac sur son épaule, la trace rouge de sa blessure en travers de son front – rouge, rouge, rouge. Ombre se tend contre moi tandis que sous l’impulsion de Devhinn, la porte s’ouvre en couinant. Je retiens mon souffle, avant de le relâcher en découvrant avec les autres le minuscule espace presque vide, fermé de l’autre côté par une porte identique. Il contient en tout et pour tout un banc accroché directement dans le mur et…
 — Une douche !
 L’exclamation échappe à Jad. C’est bien une petite, toute petite cabine de douche qui se présente à nous. Il y avait bien dans sa voix le soulagement de ne découvrir aucun danger, mais aussi, Jad ne pourrait mentir, une pointe d’envie qui trouve écho dans ma propre poitrine où elle se transforme rapidement en besoin impérieux. Une douche ! Depuis combien de temps n’avons-nous pas pu nous laver ? Nous débarrasser de la crasse qui nous recouvre ? Subitement, les couches de poussière, de cendre, de créature, de sang – trop de sang – sur ma peau me démangent. Elles me brûlent. Je ne vois plus que le rouge sur la figure de Jad, celui sur les mains et les bras de Devhinn qui a entrepris de vérifier si c’est la même chose derrière chaque porte, sur ses vêtements après qu’il ait sorti Eno de la barque, celui sur mes propres mains malgré leur lavage. Même s’ils ont séché, l’odeur de ces sangs me prend à la gorge, je m’appuie contre le rebord de l’évier.
Ça va ? —  Je rassure Ombre, rattrape la pile de serviettes que mon geste a fait basculer. Une casquette posée dessus glisse avec, je la ramasse la casquette, la fait tourner entre mes mains. De l’autre côté, Devhinn fait claquer les portes contre les parois entre les cabines de douche.
 — On dirait celles des types, là, dans la pièce où on a retrouvé Jad et Devhinn…
 Ombre acquiesce à ma réflexion à voix haute. Qu’est-ce qu’elle fait ici ? Est-ce que l’un d’entre eux est aussi passé par ici ? À la poursuite d’Eno peut-être ? La même forme, la même visière, le même cordon tout autour. Doré, complètent les pensées d’Ombre, comme les étoiles sur le devant, vives sur le tissu bleu marine.
 Et rouge. Rouge du sang qui assombrit le rebord, là où des doigts poisseux se sont refermés pour quitter le couvre-chef. Rouge, rouge. Ma respiration se bloque dans ma gorge.
 — Pas celle-là.
 La paume contre l’un des battants, Devhinn interrompt son geste, se tourne vers moi, interrogateur. Je déglutis, secoue la tête, incapable d’expliquer que de sous la porte qu’il s’apprêtait à pousser s’écoule une flaque rouge qu’il ne semble pas voir – rouge, rouge, rouge
 — Rien, juste… juste pas celle-là… s’il te plaît. C’est partout la même chose de toute façon, non ?
 Il me scrute encore quelques instants, moi et le haussement d’épaules que je voudrais désinvolte, avant de les hausser à son tour et de croiser les bras.
 — Peu importe. J’ai pas l’impression qu’il y ait la moindre trace de la piste d’Eno, mais faut pas traîner.
 J’ouvre la bouche, la referme. Est-ce que je dois lui dire que les empreintes que je suis la seule à voir, triste ironie du sort, m’indique quelle porte l’elfe que l’on poursuit a empruntée ? J’ai peur qu’il se sauve aussitôt, qu’il disparaisse et qu’on ne puisse plus jamais le retrouver. Ombre souffle du nez, renouvelle sans un mot sa promesse qu’on ne se quittera plus. Jad se racle la gorge.
 — On pourrait… avant de repartir, on pourrait en profiter pour se laver, non ? Ça nous ferait du bien. On t’a même pris des vêtements propres.
 Il illustre sa parole en piochant dans le sac un haut et un pantalon qu’il tend à Devhinn. Celui-ci les considère en silence, ses doigts gantés crispés sur ses bras. Je vois bien qu’il hésite, qu’il n’est pas à l’aise dans sa tenue disparate, déchirée, tachée, qu’il a peur de prendre encore plus de retard. J’ai si peur qu’il s’enfuit, que l’on soit de nouveau séparé.es. Ne pars pas, s’il te plaît.
 — Sinon, pars devant. Vas-y fonce, on te rejoindra quand on aura fini.
 À travers ses paupières plissées, Ombre rive ses yeux dans ceux de Devhinn, provocateurice. Je ne suis pas certaine que cette stratégie fonctionne, d’autant plus que Devhinn se crispe plus encore, mais il finit par soupirer avec un nouvel haussement d’épaules.
 — D’accord, mais on se dépêche.
 Il attrape les vêtements que Jad lui tend, s’engouffre déjà dans une cabine.
 — Attends !
 Je me hâte de le rejoindre avec dans les bras les serviettes récupérées au bord du lavabo. Il accepte celle que je lui offre, reste sur le pas de la cabine qu’il a choisi en attendant qu’on l’imite de même. Je troque avec Jad une serviette contre les vêtements qu’Ombre a choisis pour moi.
 — Ça va aller ? demandé-je avec un geste en direction de son front.
 Il me sourit, me rassure.
 — Ce n’est rien. Et toi, ça va aller ? Tu veux l’aide ? Si Ombre ne peut pas…
 Nous nous tournons tous-tes les deux vers ellui, dans l’expectative. Iel met étonnamment longtemps à répondre, empreint-e d’une hésitation et d’un malaise que je n’explique pas.
 — Est-ce que tu crois, Analayann, que… que tu pourrais te débrouiller toute seule ?
Malgré ma surprise, je réponds :
 — Oui, je devrais m’en sortir. Je veux dire, ce n’est pas immense, si ? Je ne devrais pas réussir à me perdre. Tu es sûr-e que ça va ?
 Contrairement à Jad, aucun sourire ne vient éclairer son regard à ma tentative d’humour et iel répond distraitement, un peu brusquement :
 — Oui oui, tout va bien.
 — Bon, c’est pour aujourd’hui ou pour demain ? nous presse Devhinn.
 Jad et Ombre se positionnent chacun-e devant une cabine, de part et d’autre de celle devant laquelle je suis. Devhinn scrute Jad, juste à côté de lui, et tire définitivement la porte dans son dos. Je rassure Jad une dernière fois, Ombre aussi. Cellui-ci retarde au maximum l’instant de la séparation. Dans la cabine de Devhinn, l’eau coule déjà.
 — Bon… soupire-t-iel. 
 Je lui souris, essaye de la rassurer. Puis nous fermons nos portes respectives et le noir se fait.

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2 commentaires

  1. Ouais bah autant dire que la fin n’est pas du tout rassurante. Un peu peur de ce qui va se passer dans ces douches et de ce que mijote Ombre.
    Quant à Eno, bichoune, il a fini crucifié mais il n’est vraiment pas la priorité XD

  2. Hm, hm, dangereux, de se séparer même pour une douche…
    En te lisant une drôle d’idée m’est venue : j’ai imaginé que la couche de crasse des personnages se décolle sous la douche et qu’elle reste à côté d’eux, comme des spectres bizarres d’eux-mêmes !

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