Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
L’USINE DES DOUTES EXISTENTIELS
L’USINE DES DOUTES EXISTENTIELS

L’USINE DES DOUTES EXISTENTIELS

Pièce n°2086
Écrite par Najcha
Explorée par Lilëel

— Oan ! Qu’est-ce qu’on fait là, au fait ? On était où, avant ?

— Huuu. Aucune idée. On continue ?

Sans plus d’explications, ma licorne nous fait pénétrer dans une immense pièce, haute et rectangulaire, qui suinte de gris. Murs ? Gris souris. Appareils ? Gris métalliques. Uniformes ? Gris taupe… Ce lieu grouille de monde, tout en restant étonnamment silencieux – exception faite des cliquetis éraillés des machines, qui tournent à pleine allure. Une usine. Je ne m’attarde pas sur le fait qu’elle jouxte une galerie d’art (pour cela, il faudrait que je réponde à un nombre de questions que je ne suis pas prête à affronter) et cherche un interlocuteur à qui demander mon chemin.

Oan s’engage dans une première allée. Les ouvriers défilent, tous plus occupés les uns que les autres. Posant ma main sur l‘encolure de ma licorne, j’ose finalement l’arrêter, à côté d’un travailleur qui baille aux corneilles. Je tapote sur son épaule et lui chuchote :

— Excusez-moi, pourriez-vous me dire où je me trouve ?

Un grognement me répond.

— Je travaille. Demandez au contremaître.

Il recommence aussitôt à contempler le vide.

Oan souffle et se met à arpenter les allées. Les claquements de ses sabots résonnent dans toute la pièce, sans pourtant déconcentrer les ouvriers. Nous parvenons à ce qui semble être le centre de la pièce. Un être aux multiples yeux surveille une série d’écrans qui retransmettent les images enregistrées astucieusement aux différents points clefs de la chaîne de production. Il triture différents boutons, semble ajuster la vitesse de travail des ouvriers et ponctue son ouvrage de sifflements irréguliers. Le contremaître.

— Excusez-moi ? Pourriez-vous m’expliquer ce que votre usine produit ?

Un des yeux du monstre se retourne vers moi et sa bouche interrompt provisoirement les sifflements.

— Ah, la licorne et son accompagnatrice !

Je fronce les sourcils, un brin vexée par l’inversion des rôles.

— Vous pourriez apprendre à lire, tout de même, c’est indiqué juste au dessus.

Je suis l’un de ses innombrables regards, qui se dirige vers le haut du poste de contrôle. « Usine des doutes existentiels ».

— Vos ouvriers fabriquent… des doutes ?

— Oui, mais on n’est pas au service après-vente, ici. Pour traiter vos interrogations, il faut rejoindre la porte au bout de la troisième rangée de la chaîne de production, traversez le couloir, passer par le salon du gardien de l’usine et…

— Je ne cherche pas le service après-vente, je n’ai rien acheté ici. Il s’agirait plutôt, justement, de savoir ce que je fais…

Je m’interromps. L’oeil s’est déjà reporté sur l’écran 17bis et la bouche, considérant qu’elle a trop parlé, vient de se lancer dans une série de sifflements à mi-chemin entre le coucou enroué et la vieille gazinière. Je patiente jusqu’à la fin de cette étonnante mélopée, sans retrouver l’attention du contremaître. Oan finit par toussoter.

Deux yeux passablement agacés se retournent dans notre direction.

— Encore vous ! fait la bouche.

Je hausse les épaules, navrée. L’un des yeux fronce son unique sourcil et retourne à son ouvrage tandis que deux autres s’étirent, s’éloignant de leur propriétaire, comme pour nous prendre à part.

— Abrégeons. De quoi doutez-vous ?

— Je… Je doute de qui je suis !

— Forcément, c’est le cas de tout le monde. Vous avez essayé de vous souvenir qui vous étiez ?

— Je n’y arrive pas. Je ne sais plus d’où je viens.

Une larme inopinée roule sur ma joue – l’incertitude qui m’étreint depuis ce matin me pèse plus que je ne le croyais. L’être soupire et il me semble qu’une demi-douzaine de ses yeux se lèvent vers le ciel.

— Il existe un moyen infaillible de mobiliser sa mémoire. Fermez les yeux, prononcez distinctement le mot Memoria et vous vous souviendrez. Mais attention : aucun souvenir n’est sans conséquence.

Fermer les yeux et prononcer distinctement le mot memoria, fermer les yeux…

— Maintenant, déguerpissez ! Je suis déjà en retard d’un doute et demi à cause de vous. Service après-vente : la porte après la troisième ligne de production…

La bouche se remet à siffler et un instant plus tard, quatre ouvriers nous entourent, nous traînant vers la sortie.

<< < Lilëel

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Un commentaire

  1. Ohh voilà une astuce qui va aider plusieurs explos du Château XD
    J’ai cru comprendre qu’on avait un nombre assez important d’amnésiques.
    La dernière phrase du contremaitre, comme quoi aucun souvenir n’est sans conséquence, fait un peu peur par contre.

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