Pièce n°2258
Écrite par Lev
Fait partie de la saga << < Cercles Concentriques > >>
Je me tortille sur mon siège, tordant nerveusement mes fiches entre mes mains. Il est inutile que je les relise une énième fois, de toute façon. Je les connais par cœur. Nous les avons révisées, ma femme et moi, jusqu’au milieu de la nuit, travaillant sous la lueur vacillante de la lampe à gaz posée sur la table de la cuisine. Elle m’a posé de nombreuses fois chacune des questions que nous avions préparées sur un ton ferme, presque dur, m’a fait répéter lorsque je butais sur un mot, a repris, encore et encore, mon ton bredouillant, redressé mon dos et mes épaules, éloigné mes mains maladroitement crispées sur mes genoux. À la fin, j’avais la bouche sèche et la tête lourde mais mes réponses étaient fluides, précises, irréprochables, mon attitude calme, assurée.
Ce matin, sur le pas de la porte, ma femme m’a embrassé longuement. Elle ne m’a pas souhaité bonne chance pour mon entretien d’embauche : on prétend, à La Chapelle, que cela porte malheur. Elle m’a simplement souri, d’un sourire fier et tendre, caressant distraitement son ventre rond. Son ventre de femme enceinte.
J’ai besoin de ce poste. Ma famille a besoin de ce poste. Je ne veux pas que mon fils — ou ma fille — grandisse à La Chapelle.
Les choses ont changé, dans cette aile du Château, depuis ma propre enfance. Je me rappelle de l’été ici comme d’un moment hors du temps, un long souvenir ininterrompu à travers les années, de journées passées à jouer dans les jardins jusqu’à la nuit tombée. Les parents nous appelaient pour le dîner depuis les fenêtres grandes ouvertes, les odeurs de soupe et de lessive se mêlaient dans l’air tiède.
Les soirs de fête, on accrochait des fanions de tissu aux couleurs éclatantes le long des murs, des poutres, des rembardes des escaliers. Des cuisines centrales montaient les parfums chauds et épicés des saucisses grillées et du pain frais qu’on chapardait à peine sorti du four, en se brûlant les doigts. On courait dans les couloirs après un ballon à moitié crevé, glissant sur les dalles fraîchement lavées d’un coup de serpillère, et nos rires résonnaient en éclats joyeux. Les adultes, regroupés ici et là, conversaient doucement à la lueur des lanternes, autour de verres dépareillés d’alcool de lune. On se cachait pour surprendre leurs échanges de grandes personnes, échafaudant des stratagèmes complexes pour goûter à ce liquide laiteux qui nous intriguait tant. Lorsqu’un adulte, amusé, finissait par nous tendre son verre pour que nous puissions y tremper les lèvres, le goût brûlant de l’alcool nous arrachait une grimace — mais nous prétendions, entre nous, que c’était la meilleure chose que nous ayons jamais goûtée. Le Château tout entier, chacune de ses pièces, nous semblait alors être notre terrain de jeu.
Depuis, les usines de textile se sont installées, d’abord en périphérie de notre aîle avant de s’étendre jusque dans son cœur. Elles produisent, paraît-il, des étoffes de luxe à destination des plus hauts étages ; soieries, popeline, tulles et taffetas. Elles emploient nombre de mes voisins et amis.
Mais leurs enfants ne jouent plus dans les jardins. On n’accroche plus de fanions colorés. L’haleine noire et acide des conduits de cheminée des usines a terni les murs et les fenêtres, étouffé les plantes, imprégné les draps mis à sécher. L’air est devenu irrespirable, méphitique. Les ouvriers rentrent chez eux noircis de suie et de teintures des pieds à la tête, les épaules couvertes de fibres de textile. La nuit, des quintes de toux traversent les murs trop fins qui séparent nos habitations.
Chaque semaine, les couloirs semblent plus sombres et plus étroits. Les gens ont changé, eux-aussi. On baisse les yeux, on presse le pas. Pas plus tard qu’hier, la femme de mon voisin s’est faite dépouiller en rentrant chez elle. On lui a dérobé des bijoux, sa chaîne de fiançailles, ce qui lui restait de l’argent des courses, jusqu’aux courses elles-mêmes — un pauvre sac de farine, des œufs, une petite bouteille d’huile.
J’inspire profondément, lisse les plis de mon pantalon, ajuste le nœud de ma cravate. Tout est sous contrôle. Si tout se passe bien, je pourrai nous sortir d’ici, ma femme et moi, et notre enfant à naître.
Je consulte ma montre pour la dixième fois. J’ai une demie-heure d’avance à mon entretien, à dessein. Car c’est écrit en rouge sur l’une de mes fiches, souligné deux fois : Lord Glaciem déteste les retardataires.
Un à-coup. Le Castram s’immobilise brusquement. Mon cœur s’emballe.
Une voix métallique grésille au-dessus de nos têtes :
« Monestres et monstres, le trafic est interrompu en raison d’un malaise voyageur. »
<< < Cercles Concentriques > >>
Bruh. La nostalgie qui se dégage du début est poignante. Je n’avais aucun mal à me représenter le décor et on sent combien ces moments de l’enfance ont été doux. Le parallèle avec ce que sont devenus les lieux actuellement est terrible. Bouh sur les usines, même si j’ai adoré découvrir en quoi elle consistait, comment elle fonctionnait, etc…
Un entretien avec Lord Glaciem… je ne sais pas s’il vaudrait mieux pas que la peine de métro se prolonge…