Pièce n°2226
Écrite par un gars
Explorée par Devhinn
En compagnie de Analayann, Jad de Salicande & Ombre
Fait partie de la saga << < Chutes prophéties et assimilées > >>
À l'occasion de la pièce palier 2000, les membres de l'association du Château ont créé la trame d'une pièce collective, le souvenir d'un bal et d'un mariage, que chacun·e peut écrire et explorer du point de vue de son ou ses personnages. La musique a été composée par Dan Lazar.
Carnet de Devhinn
68ème pièce
J’ai la surprise de m’éveiller debout, le corps énergique, la tête claire.
J’ai quelque chose sur le nez. J’y porte le bout de mes doigts de cire et effleure le contour froid d’un… masque ? Sur mes doigts, une fine, très fine poudre dorée.
Où nous a-t-on encore déplacés ?
Il me traverse l’esprit que je suis peut-être à nouveau dans l’une de ces visions, ou l’un de ces pièges, au choix, tordant les souvenirs hachés de mon passé en récits décousus.
Je crois pendant un instant être seul, parmi tous ces gens. Que trois camarades manquent à l’appel et confirment mes craintes d’être encore coincé quelque part.
Jusqu’à voir Jad, au beau milieu de la foule, appuyé lourdement sur une canne qui ne lui appartient pas. Et puis d’ailleurs, qu’est-ce que c’est que ces manches… Qu’est-ce que…
Je manque de bousculer un serveur. C’est ce qui me semble, par l’accoutrement, avant de voir le visage qui porte les vêtements brillants, au sourire sans lèvres, orbites sans sourcils et à la peau décomposée.
Qu’est-ce que j’oublie ? Je rappelle à ma mémoire ma lointaine première vie, même la deuxième, à la recherche d’indices sur là où je me trouve. J’ai croisé de jeunes morts-vivants un jour, dans une salle de classe. Je crois.
Je crois que c’est Analayann, et même Ombre, là-bas avec le magicien. Je ne les ai pas reconnu-es au début.
Des passants, tous particulièrement bien habillés, croisent constamment mon immobilité, avec parfois des sourires, des remarques à peine cachées en petits groupes sur mon accoutrement. Des compliments on dirait.
Je tâte, fouille mon costume, un pantalon noir et un trench coat, un veston gris à chaînette dorée. Rien de tout cela ne semble neuf, au contraire, c’est comme si ces vêtements avaient été longtemps portés et patiemment entretenus. Dans la seule véritable poche non cousue de mes affaires, un coquillage.
Une petite anomie, coquille fripée, brune, terne quoique brillante à la lumière d’un chandelier qui se trouve presque au-dessus de ma tête.
Je rattrape le groupe, évitant soigneusement toute bousculade, avec pour seul objectif de comprendre de quels genres de dangers nous sommes les proies. Il me traverse l’esprit que les cheveux de Jad sont drôlement courts, qu’Analayann n’aurait jamais pu mettre une telle tenue toute seule, et que les vêtements vaporeux d’Ombre lui donnent un drôle d’air aristocratique.
– Vous êtes là ! C’est quoi tout ça ?
Jad sursaute en m’entendant, et une seconde fois en voyant mon visage.
– Wow. T’étais où ?
Je bégaie un “eh ben je euh par là” manquant de clarté, à l’affût du moindre problème qui pourrait surgir de derrière nos épaules, et perturbé par les pupilles en pleine action d’Analayann. Son sourire, inhabituel sourire, ne parvient même pas à me rassurer.
– Analayann, tu… vois ?
Le peu de fois ces derniers temps où elle a recouvré la vue, c’était par l’intermédiaire d’une magie ou d’une autre. Jad et Ombre débattent, vite interrompu-es par l’état des lieux d’Analayann.
– D’habitude, ça m’arrive quand je me retrouve dans une vision… et je crois que ça en est une. Même si c’est la première fois que je n’y suis pas seule ou que je change de tenue ou qu’il y a… tout ça.
– Ça pourrait être une vision, oui. Je…
Je ne leur partage pas mon inquiétude grandissante. Déjà, je me remets à sonder les environs. Jad énonce tout haut ce qui me taraude.
– Il y a une grande magie à l’œuvre ici, j’en suis certain.
Et puis je crois le voir. Presque à l’opposé, une fraction de seconde, un masque entre deux autres, un costume fuyant.
S’il était là…
Je m’engouffre dans cette possibilité détestable. Le Château. Est. Là. Quelque part. Il rôde et attend son heure.
– Devhinn, où est-ce que tu vas ?
J’entends à peine Jad. Je suis déjà parmi la foule. Je découvre qu’une musique se cache dans l’ambiance sonore des lieux à mesure que son volume paraît augmenter. Simultanément, deux femmes ouvrent la foule vers le centre de la grande salle, sans jamais se quitter des yeux.
L’une d’elle…
J’ai l’impression qu’on a pris des visages de ma mémoire pour les mélanger et en faire les leurs. Particulièrement le sien, l’inquiétude dans son regard, mais ses cheveux et sa tenue sonnent faux. L’autre femme fait quelques secondes reposer ses joues dans ses mains.
Je ne reconnais ni les gestes ni les parures, mais cette personne, je l’ai déjà croisée.
Mon masque me gratte.
Ce n’est pas le moment de se faire remarquer.
J’avance à travers les duos qui se forment lentement, les corps qui doucement se mettent à tourner, dans un grand ballet de tissus odorants. Je flaire la magie à plein nez, sans savoir si c’est une bonne ou une mauvaise nouvelle.
Je décélère lorsque j’atteins une limite évidente, celle de duos dansants formant un cercle presque parfait autour des deux femmes qui, à présent, paraissent briller au milieu de cette population pourtant très faste.
Mes yeux enregistrent trop d’informations inutiles, costumes, masques, pas de danse, pas d’indice qui se démarque ou s’exhume. Je recule d’un pas, respire un bon coup, essaie de me concentrer.
– Tu cherches quelque chose ?
Ombre se retrouve tout à fait à côté de moi. Peut-être, je dis bien peut-être, que ce n’est pas tout à fait la personne que je cherchais.
– J’ai cru voir le Château. Mais… Pas moyen de le retrouver. Je suis sûr de rien, avec les masques.
Silence. Long silence. Ombre fait passer une ombre de canne assez similaire à celle de Jad d’une main à l’autre, l’air distrait.
– Analayann pense que c’est Émérence, en bleu là-bas.
Je claque des doigts spontanément.
– Bien sûr que c’est elle, évidemment ! Donc on est dans le passé, quelque part, mais c’est qui cette deuxième femme ?
– Ben… L’autre mariée ?
Oui. Certes.
Leur danse est particulièrement fluide, donne l’impression qu’elles glissent l’une vers l’autre.
– Vous dansez ?
Un masque que je ne reconnais pas, de couleur cuivrée et semblable à une lune, s’est placé à ma droite. En l’absence de réponse, la personne se tourne vers moi pour de bon.
– Vous n’allez pas rester seul comme un piquet au milieu de la piste, si ?
J’hésite à argumenter sur le fait que je ne suis techniquement pas seul, et passe sur la nécessité d’expliquer le concept d’une ombre libre. Au lieu de ça, je saisis précipitamment la main qui m’est tendue. Le meilleur poste d’observation sera peut-être de tourner en plein centre de la salle, après tout.
C’est une douce valse qui débute, où je découvre que sans chorégraphie magique, je place mes pas, eh bien, comme il semble qu’il faille les placer. L’exercice est presque agréable, si bien que nous nous permettons avec cet-te inconnu-e quelques virevoltes fantaisistes. La danse gagne en vitesse, et fait perdre toute netteté à ce qui se trouve derrière.
Je reste grisé quelques temps, porté par nos jambes et guidé par nos bras, dans un flou de couleurs vives. Jusqu’à ce que la personne s’écroule subitement à mes pieds, et que je manque de lui marcher dessus par la même occasion. Au lieu de ça, dans ce qui pourrait être une figure préméditée si la lune de cuivre n’avait pas valdingué avec l’effort, cette personne glisse par-dessous mes jambes et se redresse chancelante de l’autre côté. J’attrape son poignet de ma main de cire, et nous nous regardons un instant.
J’ai accès à deux yeux noirs et affolés, qui sitôt la surprise passée cherchent et trouvent le masque à proximité.
– Tout va bien ? je m’écrie.
Déjà, la personne place son masque devant son visage, sans même l’avoir accroché.
– Oui, pardon, plus de peur que de mal. Je ne vous en veux pas.
– De ? Enfin, désolé si j’ai fait quelque chose de mal.
– Ça ne fait pas mal, ne vous inquiétez pas. Merci pour la danse.
La lune s’éloigne avec un sourire timide, se massant le pied.
– Nous sommes réunis en ce jour pour célébrer l’union de deux magiciennes, de leur magie, de leur existence et de leur puissance. Avancez devant moi…
Plus personne ne danse, de toute façon. La foule se compresse en un autre de ces cercles, curieuse, alors que les deux femmes se font face, séparées par un prêtre. Pas un pape, manifestement.
– Que la musique se taise, que les Souffles se retiennent, car devant nous les promises mettent leurs Âmes à nu.
La tirade du prêtre est on ne peut plus élaborée. Je crible la foule de mon regard, examine les masques, les couleurs, les rictus de chaque convive. Vois que l’un cache une moustache, l’autre un petit corps velu. Il y a des centaines de gens ici.
“Émérence, Théomance”, et pour elles le monologue devient questions. Les deux femmes s’accordent sur des “oui” francs quoique de plus en plus marqués par la joie.
Là. Il est là. Il s’avance comme un animal trop gros pour sa cage, pousse plusieurs rangs pour émerger titubant. Impossible de le rater, maintenant qu’il quitte le respectueux cercle de la cérémonie, son masque ayant rejoint sa main blanchie. “Pshhhh laissez-moi parleeer…” Si j’avais dû imaginer le Château avec des problèmes d’alcool, il aurait eu précisément cette tête, bouffi, engoncé dans un costume aux trois quarts boutonné.
Je l’écoute beuglant, vomissant ses paroles envers les deux futures mariées, parmi lesquelles celle qui un jour, serait sa femme. Je sais.
Que ce n’est pas lui, pas encore, pas tout à fait.
Que je pourrais – peut-être ? Y mettre fin. Créer un de ces Paradoxes, et détruire tout le mal qu’il a engendré.
Le sol brûle sous mes pas, je fends les convives ébahis, la main à ma ceinture, sur le seul objet que je transporte depuis des lustres, la corde de l’arc d’Eno.
Je peux empêcher qu’il lui arrive quoi que ce soit.
Brisant le cercle comme cet homme le fait, me mettant derrière lui, sortant la corde et la passant soudain autour de son cou, pour le contraindre derrière un fil comme un beurre que l’on voudrait fendre à vomir le soupçon d’humanité qui lui reste et à s’écrouler sur le sol carrelé.
On crierait.
Mais ce serait fini. Eno, Analayann, personne ne vivrait la suite. Aden n’existerait pas.
Le Château n’existerait pas…
– Elle t’a dit qu’elle décrocherait les étoiles pour toi… t’as trouvé ça mignon ? méfie-toi… quand elle le fera pour de vrai, tu verras…
J’envisage, parmi les options plus raisonnables, d’interrompre le Château. Mais il s’occupe lui-même de changer de cible.
Il se passe quelque chose, là, maintenant. Tout à l’heure, je ne percevais que l’environnement magique. Mais en ce moment même, alors que le Château prend toute la foule à partie, quelque chose bascule.
– Vous, vous n’avez rien à faire là. Vous croyez vraiment que vous pouvez changer les choses ? Comment avez-vous pu un seul instant vous penser capables de me vaincre ? Quels arrogants !
Son doigt pointe de travers tour à tour des convives au hasard. Au hasard ?
– Je sais qui vous êtes, un ramassis de pleutres enfermés dans vos petites théories ! Qui a eu le courage de me combattre depuis dix ans ?
Il s’esclaffe.
– Qui ? Savez-vous vraiment à qui votre voisin est fidèle ? Vous vous trahirez tous ! J’ai déjà sacrifié ma chair et mon sang, nul ne pourra m’arrêter et certainement pas vous. Tout est déjà décidé, vous savez ? Ça là, tout ça, ça a déjà eu lieu. Et ça aura encore lieu après. Encore, toujours, ça recommence. Quelle importance, après tout ?
Il n’a fallu qu’une seconde. Un air parcourant les commissures de ses lèvres, le pli d’une de ses arcades, quelque chose dans sa posture cassée alors qu’il finit par faire demi-tour sous les murmures désordonnés. Mais je l’ai vu, là, sous l’ancien, le jeune, celui du passé, caché et ne demandant qu’à sortir.
Mon regard s’arrête sur Ombre tout à fait à l’opposé. Je m’échappe. Il faut agir vite. Au moins iels sauront.
– Je t’ai dit que je n’en avais pas fini avec toi…
– …que chaque être…
– …chaque pierre…
– …chaque poussière, chaque goutte dans l’océan…
– …chaque note…
– …du chant de chaque oiseau…
– …et toutes les étoiles…
– …de tous les cieux…
– …nous rappellent notre promesse si nous venions à l’oublier.
– et tu sais, Devhinn, tu sais…
Que tu tiens toujours tes promesses.
Je sais.
Trouver le juste milieu entre se frayer un chemin le plus vite possible et se faire remarquer le moins possible n’est pas aisé. Je déclenche des exclamations chuchotées, marche sur une bottine puis sur une traîne. Je croise des masques de toutes formes et couleurs, se tournant par à-coups surpris vers moi lorsque je leur passe devant.
Là. Il glisse parmi les invité-es. Il n’a pas l’air de s’enfuir, il louvoie, avec une dextérité qui ne correspond pas à celle d’une personne si alcoolisée.
– …que la magie nous traverse…
– …qu’elle se nourrisse de notre serment…
Quelques mètres. Cette fois, j’y songe. Ma main de chair est à ma ceinture, celle de cire prête à empoigner. Il ne me faudra plus cinq cent pièces pour te tomber dessus.
– Tu rêves.
Toute cette lumière… Que se passe-t-il ?
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Haaaa cette fin ! Je redoute ce qu’aurait pu donner une confrontation entre Devhinn et le Château, surtout dans ce contexte, mais j’étais vraiment happé par la fin et je suis trop déçu au final qu’on soit coupé ainsi en plein élan TT_TT
Au passage la petite mise en forme des pensées du Château genre « je t’ai dit que je n’en avais pas fini avec toi » est top.
(68eme pièce du carnet + les 31 du Casteltober… La prochaine sera ta 100ème pièce ?)