Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LA COUR QUI EST AUSSI UNE VITRINE
LA COUR QUI EST AUSSI UNE VITRINE

LA COUR QUI EST AUSSI UNE VITRINE

Pièce n°2297
Écrite par Najcha
Explorée par Isil

[La Maiprison sous la Falaise]

La maison me surplombe. Creusée dans la falaise, inébranlable, elle me toise de ses fenêtres millénaires – confiante. Des jardinières pendent à toutes les balustrades, saturées de fleurs ostensibles. Je sens d’ici le jasmin qui garde chaque ouverture du rez-de-chaussée. Rempart aux visiteurs, il oppose aux nez curieux une senteur décourageante. La forteresse me souffle : tu ne songerais pas que je puisse me dévoiler alors que tu n’es même pas entrée ?

Nulle illusion possible : rien ne peut sortir de la falaise.

Rien ne peut percer la pénombre des fenêtres.

Rien ne peut jaillir des fissures de la pierre, colmatées par l’enduit.

Rien ne peut

faillir.

Je m’engage dans l’allée. Les graviers percutent mes semelles avec une violence réprobatrice mais je me force à poursuivre ma route : je sens qu’aucune autre issue que cette porte d’entrée ne se présentera à moi. Au passage, j’observe les buissons qui jalonnent mon chemin, fleuris avec ordre. La teinte de leurs pétales est aussi éclatante à l’ombre qu’au soleil. Chaque fleur s’applique à se montrer rigoureusement identique à sa voisine. Même éclat doré, mêmes dimensions. J’en remarque une, seulement, dont les pétales semblent passés, le pourtour flétri. J’approche mes doigts de son pédoncule… et le retire. Un pétale voisin vient de me fouetter l’ongle ! Je secoue ma main sous le coup de la douleur et contemple, ébahie, le bourgeon gober sa voisine affaiblie.

Ici les fleurs n’ont même pas droit de faner.

Mon souffle s’affole. Je peste contre moi-même : paniquer pour un simple buisson ! Mais la vision de ce si jeune bourgeon autophage, si pressé de faire disparaître le plus petit signe de faiblesse collective, ne me quitte pas. Et, avec lui, demeure un funeste sentiment de familiarité.

Cette cour si bien tenue ne me surprend pas. Je ne découvre ni la perfection de ses jardinières, ni l’agressivité de la mangeflore dorée, ni ses falaises à l’assaut du firmament, ni même son étouffant silence. Je pourrais peut-être m’étonner de son caractère immuable. Aucun signe de rouille, d’usure, pas de faille sur les jardinières en terre-cuite, aucune écaille à la peinture des volets.

Mais comment pourrait-il en être autrement ? Les fleurs ici n’ont pas droit de faner.

<< < Isil

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6 commentaires

  1. Lev

    Incroyable phénoménale délicieuse pièce comme d’habitude !! J’adore te lire car tes pièces se lisent comme des poèmes, avec un beau rythme, de belles phrases qu’on a envie de prononcer à voix haute pour les savourer. Et j’adore tout particulièrement tes descriptions botaniques alors ce nouveau « chapitre » du Château est pour moi un immense plaisir !

  2. J’ai adoré cette pièce ! Ça m’a tellement surpris le pétale voisin qui fouette l’ongle d’Isil. Au début je croyais que c’était pour défendre sa congénère mais pas du tout TT_TT
    Pas facile d’être une plante dans le Château…
    Une belle entrée en matière dans la partie botanique !

  3. Coucou ! Merci de me donner du grain à moudre 😀 J’adore le concept de cette nouvelle plante, je me demande si elle se comporterait de la même façon dans une autre pièce (mais son nom laisse à penser que oui).
    Je ne connais pas très bien le personnage d’Isil donc je ne sais pas si ses autres pièces sont écrites dans le même style que celle-ci, mais j’aime beaucoup le ton poétique que tu emploies ici, le rejet de « Rien ne peut / faillir » fonctionne très bien, et la toute dernière phrase est comme un coup au cœur. Et c’est pas évident à faire alors chapeau !
    Merci pour cette lecture 🙂

    1. Mercii ! Isil est mon personnage un peu passe-partout, donc ce n’est pas toujours son style d’aventure, mais elle va poursuivre un peu dans ce mode là tant qu’elle sera dans la Maiprison ! Ca formera un petit cycle… avec d’autres plantes j’espère 🙂

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