Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LA SALLE À MANGER DU REPAS DE FAMILLE
LA SALLE À MANGER DU REPAS DE FAMILLE

LA SALLE À MANGER DU REPAS DE FAMILLE

Pièce n°2432
Écrite par Lev
Explorée par Alden
Fait partie de la saga << < Cercles Concentriques > >>

— Chéri, tu viens ? J’ai mis la table.

Des mains fraîches effleurent mon visage. Un instant suspendu, un flottement. Puis la chute libre — et le fracas, une onde de choc qui éclate dans mon crâne. Un gémissement m’échappe. 

— Ça va ?

Une vague de vertige me submerge et je lutte pour rester debout. Chaque muscle de mon corps est tendu par l’effort. La douleur irradie du sommet de mon crâne jusqu’à mes jambes et mes bras, parcourant la longueur de ma colonne vertébrale et embrasant, sur son passage, chacune de mes terminaisons nerveuses — puis elle se dissipe, laissant derrière elle une migraine tenace et une nausée qui me retourne l’estomac. 

J’ouvre les yeux. Devant moi se tient une jolie jeune femme, aux yeux marron rongés d’inquiétude. Elle tient mon visage avec tendresse. Ses mains sont douces et froides contre ma peau brûlante. Inconsciemment, je me penche vers cette fraîcheur, vers le réconfort que me procure ce contact. Juste une seconde — juste le temps que ma respiration s’égalise, que les battements de mon cœur se calment. 

— Mes parents arrivent dans quelques minutes, chéri, ça va aller ? As-tu pris tes médicaments ?

Mon cœur s’emballe de plus belle. « Chéri » ? « Mes parents » ? « Médicaments » ? Je peine à retrouver mon souffle. Ma tête s’affaisse entre ses mains alors que mon corps vacille de nouveau. Je m’efforce de me redresser et mon regard paniqué croise le sien. 

Elle retire ses mains, recule lentement. Une déception froide a figé ses traits. Mon estomac est noué. Un bourdonnement sourd pulse dans mes oreilles.  

— Ça fait si longtemps que tu n’as pas fait une crise comme ça… Tu veux que je te prenne un rendez-vous chez le rhúthúur ?

Je n’ai jamais vu cette femme de ma vie. Son visage, sa voix, ses mains sur ma peau n’éveillent absolument rien en moi. Pourtant, je m’entends lui dire : 

— Ne t’en fais pas.

Ma voix est encore faible, mais je sens la jeune femme s’adoucir de nouveau. Je poursuis :

— Juste une migraine. Ça va passer.

Je ne comprends pas ce qui m’arrive. Où étais-je, il y a un instant ?

Il y a une sorte de familiarité insupportable dans ce réveil brutal. Le vide, puis la chute, puis la douleur. Je suis sidéré par le choc, épuisé, mais pas surpris, pas tout à fait confus. J’ai l’impression d’avoir vécu cela mille fois.

Pourtant, lorsque j’essaie de convoquer mes souvenirs — récents ou lointains — rien ne me vient à l’esprit sinon un grésillement de radio. 

Je reprends laborieusement mes esprits et aide celle qui doit être ma compagne à finir de ranger et à mettre le couvert. 

Sur le mur reliant la salle à manger à la cuisine, un tableau en liège semble faire office de pense-bête. Y sont punaisées des listes de courses, griffonnées sur des bouts de papier ou au dos d’emballages en carton. Des faire-part, aussi, de mariages et de naissances ; tout un tas d’invitations, des prospectus pour des événements ayant lieu dans notre quartier du Château ; le menu d’un restaurant ; une liste de numéros à appeler en cas d’urgence — électricien, serrurier, service de secours… Devant « plombier », les coordonnées des « frères Muiri et Lagio »  sont soulignées trois fois.  

Des photos, enfin. Je crois que c’est moi, là, le bras autour des épaules de cette femme, un sourire radieux aux lèvres. Nous sommes debout devant une immense maquette avec des trains miniatures circulant dans un Château à échelle réduite. Les voies serpentent entre de minuscules remparts, tours, villages et montagnes enneigées parsemées de tous petits arbres. L’un des trains se dirige droit vers la gueule pleine de dents d’une immense créature — miniature elle aussi. 

Dans la bande blanche en bas de la photo, quelqu’un a écrit : « Adel et Èrenóor dans le plus grand musée de modélisme ferroviaire du Château ». 

Nous passons à table. 

La nappe est repassée, les couverts sont en argent, les verres en cristal. Les fauteuils sont en velours, la vaisselle en porcelaine et les ronds de serviettes — brodées, monogrammées — sont ciselés de délicats motifs floraux.

Je m’assois à côté de ma compagne. J’essaie de me tenir droit, je dissimule mes mains tremblantes sous la table. D’un regard que j’espère discret, j’étudie les convives installés autour de moi.

Mes beaux-parents — je suppose — sont assis en face de nous. La femme chuchote des mots durs, sourcils froncés et index dressé devant elle, à l’enfant installée à sa gauche. L’enfant lève les yeux au ciel en râlant mais se redresse, enlève ses coudes de la table, étale sa serviette sur ses genoux. 

Je suis assis au bord de ma chaise mais mes pieds ne touchent pas terre. Je balance mes jambes d’avant en arrière, le menton appuyé sur mes mains qui agrippent le bord de la table. 

A—, redresse-toi, tu te tiens n’importe comment. Arrête de gigoter. Regarde comment se tient ton frère. 

L’homme m’adresse un grand sourire en remplissant mon verre de vin. 

— Nous sommes ravis de pouvoir déjeuner avec notre gendre préféré ; cela faisait un moment que nous ne vous avions pas vu. Èrenóor nous a dit que vous travailliez trop dur, que vous n’aviez pas beaucoup de temps. 

Cette dernière phrase est prononcée sur un ton de faux reproche.

Je force un faible sourire.

— Oui, mes journées sont chargées en ce moment. 

— Et cette promotion, alors ? 

Mon regard dérive vers le tableau, encadré de moulures dorées, accroché au mur derrière lui. Il dépeint une scène de chasse : des chiens poursuivent un lapin, babines retroussées pour découvrir leurs crocs. La course effrénée de la proie semble la conduire tout droit vers un chasseur qui le tient en joue. J’imagine les hurlements fous des chiens, leurs halètements chauds et précipités. L’odeur de la peur.  

Je cours ; on me rattrape ; je chute ; un anneau est soudé autour de ma cheville, relié à une chaîne ; une main autour de ma nuque me force à baisser la tête ; on empoigne mes cheveux, m’obligeant à la lever ; on m’attrape par le bras ; on me traîne ; on me plaque au sol ; on me maintient allongé sur une table ; poignets liés ; aveugle ; muet. 

Èrenóor m’adresse un sourire encourageant. Elle prend ma main dans la sienne et la presse avec douceur.

Je déglutis avec difficulté. Lorsque les mots parviennent à quitter mes lèvres, ils ne sont pas les miens.

— Elle est en bonne voie. J’ai… un rendez-vous la semaine prochaine avec la direction pour faire le point sur ma performance et discuter de la promotion.

— Excellente nouvelle !

Ma compagne incline la tête.

— Adel est modeste. Compte tenu de ses résultats, son patron lui a garanti cette promotion… ainsi qu’une augmentation substantielle de son salaire. Il est un véritable moteur au sein de son service ; il est donc tout naturel qu’on lui confie davantage de responsabilités.

Les entrées sont servies par des domestiques habillés en noir et la conversation dérive loin de moi. Je m’efforce d’acquiescer aux bons moments, de marmonner mon approbation ou de secouer la tête lorsque c’est nécessaire. Seule l’enfant garde ses yeux sombres rivés sur moi tandis qu’elle porte sa fourchette à sa bouche. 

Je m’autorise un bref moment de faiblesse et ferme les yeux. 

Des spirales éclatent derrière mes paupières closes, des cercles concentriques qui s’étendent et se multiplient à l’infini, palpitant comme un cœur au rythme écoeurant du sang qui bat à mes tempes. 

Je me lève de table. Ma chaise racle bruyamment le sol.

— Veuillez m’excuser un instant.

Ma compagne laisse échapper un soupir à peine dissimulé et pose sa tête dans ses mains alors que je m’échappe en direction de la cuisine.

<< < Alden > >>
<< < Cercles Concentriques > >>

Partager...

Un commentaire

  1. Elle est terrifiante comme pièce. L’ambiance est oppressante, j’avais peur pour Alden à chaque instant, sans trop savoir pourquoi. J’aime beaucoup les descriptions et les sauts vers les autres corps (si j’ai bien compris ?). Aussi j’ai un peu eu l’impression qu’on était dans la famille du Château lors du repas ?
    Les cercles concentriques ! Le titre de la saga vient donc de là ? C’est stylé en tout cas. J’espère que ça ira pour Alden.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *