Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LA GROTTE AUX ÉCHOS
LA GROTTE AUX ÉCHOS

LA GROTTE AUX ÉCHOS

Pièce n°2405
Écrite par Lev
Explorée par Lou
Fait partie de la saga << < Cercles Concentriques > >>

À mon plus grand bonheur, la gravité est intacte dans cette pièce. 

Cela implique, toutefois, qu’après nous être péniblement hissés à travers la porte de la pièce précédente, nous nous étalons piteusement sur le sol de l’autre côté.

Le choc chasse l’air de mes poumons. 

Je me redresse, un peu sonnée, et j’aperçois à mes côtés le petit homme en polo violet. Yeux plissés, sourcils froncés, il tâtonne sur le sol raboteux de la pièce à la recherche de quelque chose. Ses mains palpent au hasard les aspérités rocheuses et humides sur lesquelles nous avons atterri. 

Ses lunettes sont tombées à côté de moi : je les lui tends.  

— Merci, souffle-t-il, encore assommé par la chute. 

Il glisse ses lunettes sur son nez, grimace en remarquant que leurs branches sont désormais tordues et me tend sa petite main potelée. Je la serre. 

— Je m’appelle Arott, et vous ?

Je hausse les épaules. 

Autour de nous se déploie une immense grotte. D’impressionnantes concrétions, luisantes et légèrement translucides, jaillissent du sol et du plafond. Leurs arêtes déchiquetées sont si tranchantes que j’ai l’impression qu’y passer le doigt pourrait m’entailler la chair jusqu’à l’os. 

Un mince cours d’eau serpente entre ces formations acérées. L’eau est légèrement phosphorescente, et son courant projette sur le plafond des reflets chatoyants. 

Mais ce n’est pas grâce à cette lueur que nous ne sommes pas plongés dans l’obscurité. La clarté de la pièce est dûe à une multitude de petits coquillages. Posés sur les berges du ruisseau et au fond de son eau claire, ou bien délicatement équilibrés sur les pics des concrétions, ils irradient une lumière chaude et vive.

Derrière moi, Arott gémit. Recroquevillé devant la paroi rocheuse, il me tourne le dos.

— La porte, se lamente-t-il. Elle a disparu ! Ma boutique… 

Toujours à genoux, il se jette sur moi et plante violemment son index contre ma poitrine. Il crie : 

— C’est à cause de vous ! Tout est de votre faute ! 

Je le repousse.

— Pardon ? Il me semble vous avoir sauvé la vie, il y a un instant ? Vous vous souvenez, l’affreuse amalgamation de câbles électroniques… ?

— Peut-être ! Mais maintenant je suis ici et la porte a disparu, et ma boutique— 

Il enfouit sa tête dans ses mains et fond en larmes. Confuse, gênée, j’étends la main pour tapoter son dos, puis je me ravise.

— Ça va aller… Vous allez la retrouver.

Un hoquet scandalisé interrompt ses sanglots chauds et humides. Il se tourne vers moi en reniflant bruyamment. 

— Vous rigolez, j’espère ? Les portes ne disparaissent pas derrière les gens. Si elles disparaissent, rien ne dit que l’on pourra retrouver ce qui se trouvait derrière. Je ne sais pas comment je pourrais retrouver ma boutique. Je ne saurais même pas par où commencer à chercher !

— Les portes « disparaissent » régulièrement derrière moi. C’est bien embêtant, d’ailleurs.

Il balaie ma remarque d’un geste de la main et sort un mouchoir en tissu de sa poche. Il essuie délicatement ses yeux sous les lunettes et puis se mouche. Ça fait un bruit de klaxon. 

— Vous n’êtes pas « des gens », vous. Vous êtes explorateur. 

— Chut !

— Pardon ? Vous ne me dites pas « chut », d’abord. C’est une vérité, vous êtes explorateur, et les règles du Château ne s’appliquent pas de la même manière à moi qu’à vous. Par exemple, moi je peux revenir en arrière. Les portes ne disparaissent pas derrière moi. Si je sors de ma boutique pour aller acheter un sandwich —

— Non, chut ! Taisez-vous. Vous n’entendez pas ? 

Arott se tait et sa voix cesse enfin de couvrir les légers murmures qui montent à travers la grotte, sous le clapotis du ruisseau et des gouttes suintant du plafond. 

Les coquillages semblent briller plus fort. La lumière qui filtre à travers les concrétions éclate contre les parois de la grotte et nos visages, s’éparpillant en une myriade de losanges dorés. Je repense à mon rêve, à cette salle de bal et ses vitraux en losanges, à cet unique carreau rouge sang. À la perle dans ma poche. Même à travers le tissu, je sens qu’elle est glacée. Elle pèse lourd contre ma cuisse. 

Je me lève pour me rapprocher des murmures. 

— Je crois que ça vient des coquillages.

Accroupie sur les berges du ruisseau, je porte un coquillage à mon oreille. Comme pour celui trouvé dans la pièce avec la pendule de grand-mère, ce n’est pas la rumeur de la mer que j’entends — ni, d’ailleurs, l’air qui s’engouffre au creux de la spirale ou le sang qui court à travers mes veines. 

Bruits de poulailler. Battements d’ailes, caquètement joyeux, piaillement incessant. « Maman, regarde, l’un des poussins boîte… On dirait qu’il s’est cassé la patte. Tu penses qu’on peut faire quelque chose ? » 

Les sons sont lointains et légèrement déformés, comme s’ils provenaient d’une vieille radio. J’attrape un autre coquillage. 

Crissement strident de freins. Ralentissement. Pneumatiques. « Mesdames et Messieurs, le trafic est interrompu en raison d’un mangefer sur les voies. Merci de ne pas tenter d’ouvrir les portes et de ne pas le regarder dans les yeux. » 

Je progresse ainsi le long du ruisseau. Parfois, je plonge la main dans l’eau glacée pour en sortir un coquillage ruisselant que je presse contre mon oreille. Arott, manifestement peu enclin à rester seul au fond de la grotte, me suit en grommelant dans le col de son affreux polo.  

Bruit d’une main frappant la peau. « Putain ça fait mal ! J’en ai trop marre de me faire piquer par ces saloperies. Elles me font regretter les moustiques de dehors. Tu sais ce dont j’ai envie là ? Une bonne douche chaude. La cuisine de ma maman. Dormir dans mon lit. » 
— La douche, ça devrait être possible. On va bien finir par trouver une douche… pas sûr qu’elle soit chaude, par contre. »  

Gorgée bruyante d’un liquide chaud, une tasse est reposée sur une table. Cliquetis de clavier. Soupir.  « — Les Flux ne sont vraiment pas optimaux en ce moment, c’est pénible. Il y en a peu et ceux qu’on a sont illisibles : ça prend quinze mille ans pour en extraire les données et encore plus de temps pour les normaliser.
— Normal, le deuxième fils est complètement H.S. pour le moment. Ça a déconné quelque part dans la DIV-GF. Ils sont pas hyper au point sur leur nouvelle technologie…
— Ouais, ben c’est une galère, moi j’ai toujours dit qu’il fallait diversifier davantage les sources. On mobilise clairement pas assez nos autres capteurs… Et puis, je veux bien qu’on explore de nouvelles technologies mais il ne faut pas oublier les bonnes vieilles méthodes. Tu savais qu’ils avaient sabré le budget du S-RTNC ? Aberrant. Comme si on pouvait remplacer un interrogatoire à l’ancienne. » 

« Soixante capsules pour ce manteau ? Il n’en vaut même pas trente. Tu as une idée d’à quel point c’est difficile de trouver ne serait-ce que trente bouteilles de Cola-Cocla ? J’ai fouillé toutes les poubelles du quarante-cinquième étage pour obtenir ces trente capsules ! » 

Les hurlements d’un bébé. Une voix de femme, douce et apaisante. Elle fredonne une mélodie, une comptine, je crois. Les mots sont dans une langue que je ne connais pas, mais je suis profondément bouleversée par l’infinie tendresse qui s’en dégage. Les pleurs se taisent.

« Moris, ça donne quoi tes recherches sur le chantier A46F2ck ? Faut qu’on se magne, la date approche, ça va arriver plus vite que ce qu’on croît. Et puis tu sais, le temps qu’on remonte les infos jusqu’aux autres branches, en ce moment… Avec nos problèmes de plaques…
— Je fais de mon mieux. Et tu sais très bien qu’on est pas censés dire « A4 machin ». Officiellement, c’est « Projet Papier ». Ou, mieux encore, « PP ». « Pépé », tu captes ?
— Arrête avec « Pépé ». Ça ne prendra jamais. C’est un nom à chier. » 

Ce dernier attire mon attention. J’aimerais en entendre davantage mais les voix s’éloignent alors que des pas résonnent dans la pièce. Une porte claque.

Je ramasse un autre coquillage.   

Rugissement électronique, bruit de câbles fouettant les murs. Crépitement d’électricité. 

— Hé ! je lance, tendant le coquillage à Arott. Écoute. Ça doit être ta boutique.

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2 commentaires

  1. Comme Naj, je suis impressionné par la quantité de coquillages rassemblés au même endroit. Les échanges entendus sont ultra intéressants, en particulier celui sur la Résistance (merci d’avoir mieux expliqué « PP » :p). La pièce en elle-même nous emporte dans son décor et c’est génial de s’y plonger, elle est super bien représentée !

  2. Mille mercis pour cette pièce ! D’une part, parce qu’elle est très agréable à lire, ses descriptions et son ambiance sont d’une grande finesse. D’autre part, parce qu’elle enrichit astucieusement le lore avec des éléments qui étaient implicites jusqu’à présent. C’est intéressant et questionnant de se dire que des habitants ont conscience de la différence de nature entre eux et les explorateurices.
    J’ai aussi beaucoup apprécié lire tous ces échos du Château, qui me questionnent quant à la quantité de coquillages disponibles en ces lieux… entre le gisement dans lequel Lou se trouve et tout ce qu’elle entend, on dirait qu’ils sont des milliers !

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