Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LA PIÈCE AUX STATUES
LA PIÈCE AUX STATUES

LA PIÈCE AUX STATUES

Pièce n°2171
Écrite par troispetitspoints
Explorée par Ombre
En compagnie de Analayann, Devhinn & Jad de Salicande
Fait partie de la saga << < Chutes prophéties et assimilées > >>

Notre chute semble s’éterniser. Sur le plateau de tournage, nous avions perdu le contrôle de nos corps, de nos mots ainsi que notre notion du temps. Dans cette chute infinie, nous gesticulons au ralenti comme si ça pouvait annuler la gravité, sans crier, sans bruit.

Devhinn semble reprendre ses esprits le premier, et hurle mon nom, vert de rage.

Sur ces entrefaites, nous atterrissons enfin. Jad, Devhinn et Analayann s’écrasent au sol. Je souffre moins de l’énergie cinétique et me relève en premier-e. J’ai un geste pour les aider, puis un mouvement de recul, suivi d’une autre mimique de de rescousse, interrompue par Devhinn qui se relève.

« Mais qu’est-ce que tu fous, hurle-t-il. On aurait pu CREVER ! Il voulait se débarrasser de nous, c’est un miracle que ça n’ait pas été une expression littérale ! Pourquoi as-tu tout saboté ! Pourquoi sabotes-tu toujours tout ?

— Parce qu’être gardé-es et chéri-es par un trublion polychromatique incapable de parler en prose, c’était un programme plus enviable ? J’avais juste compris plus vite que vous qu’on ne risquait rien !

— Menteureuse, hurle Devhinn, tu n’en savais rien ! Tu n’avais rien deviné du tout, tu cherchais juste à nous mettre en danger !

— Ne me donne pas de leçon de morale ! À cause de qui ces Contrôleurs essayent de nous tuer ? À cause de qui les nothics ont failli nous tuer ? Au vu de tes décisions depuis qu’on a revu Eno, il n’y a clairement pas cent mille neurones dans ta tête ! » 

Les battements de mon cœur pulsent dans ma cheville et dans le silence qui suit mes propos. Analayann grimace à chaque cognement. Devhinn a retenu sa respiration. Le manque d’oxygène et la colère le font violacer.

Il va me bondir dessus. Il va me tuer. Je vais le tuer. On va s’entretuer. Je suis allé-e trop loin. Tu es allé-e là où il faut. Sépare-les. Tue-les

Je saute en arrière une fraction de seconde avant qu’il ne se rue sur moi, et m’enfuis dans les allées.

La pièce me donne une amère impression de déjà-vu. Un muret à hauteur de hanche sert de piédestal à des statues en tout genre. Humain-es, elfes, nains, animaux divers et créatures indéterminées, aux traits endormis ou terrifiés mais toujours bien trop réalistes pour être l’œuvre d’un sculpteur.

Ma course ne fait aucun bruit sur le parquet.

Comme cette fois-là

Je fuis.

Comme cette fois-là

Quelque chose de mauvais est là.

Comme cette fois-là

Je suis seul-e.

C’est différent

J’entends les cris d’Analayann dans ma tête. Je n’y porte que peu d’attention ; il faut fuir. Fuir dans ce labyrinthe aux statues comme nous avions fui, voilà une éternité, dans le labyrinthe de marionnettes où l’une d’elles avait tenté de nous tuer. Marionnette que nous avions désactivée, marionnette qui avait blessé Analayann, marionnette qui n’en était pas une, marionnette qui l’avait possédé, marionnette qui était en fait Jad.

Passé. Ailleurs. Jad. Analayann. Blessée. Il l’aurait tuée. Blessée. Blesser. Blesser.

Je m’arrête et fais volte face. Qu’importe si j’y passe aussi, je dois les blesser. Je dois les abîmer. Je vais les blesser.

Je lui bloque mes pensées.

L’épargner

J’observe mon environnement. Près de moi, une statue de loup montre ses crocs. Ses canines sont énormes, de la taille de ma main. J’en saisis une et la casse à la racine. La haine amplifie ma force.

Blesser, blesser, blesser

Derrière le loup, une autre statue m’interpelle. Un nom éclot sous l’écran de colère et de rage qui m’a envahi-e. Celui à cause de qui on en est là. Eno. La statue est livide, les moignons de trois de ses doigts brillent comme si le sang venait à peine de coaguler. Son regard est fixe. Mort. Quelle importance.

Mes compagnons déboulent dans l’allée. Jad s’arrête net, retenant avec lui Analayann dont il tient la main. Il attrape également le bras de Devhinn avant qu’il ne se rue sur moi, maintenant tout le monde à bonne distance.

Le dialogue intérieur d’Analayann me parvient, je distingue les mots mais suis incapable de les saisir et de leur donner sens. De chacun de mes sens ne parvient qu’une bouillie filandreuse dont je ne retire que ce qui peut servir à la violence qui me broie. Mots, odeurs, vue, tout se mélange, je ne sais plus ce qui vient de moi ou d’ailleurs, je n’ai plus de frontière, ni de limite. Ce qui me dévore semble suinter à l’extérieur, et tout me traverse en continu.

Taré-e pièce flippante qu’est ce qui lui
loup danger je vais lea dent
blesser
enragé-e danger     ne bouge pas iel va te possédé-e
non ce n’est pas je vais lui danger
elles font flipper
ce n’est pas ellui

Les lèvres se retroussent, se délectent de leur peur, du fond de la gorge se prépare l’ultime avertissement, l’ultime feulement.

Quelque chose craque. Sous la rage, quelque chose remonte, et la voix s’élève en dernier ressaut.

« Froid ! Du froid ! »

Puis le silence, les bras entourent le corps pour se retenir, le temps qu’iels comprennent.

Les yeux voient Jad se camper, Analayann soucieuse, en a-t-il la force ? Devhinn se recule, est-ce une bonne idée ? Mais c’est la seule.

Jad déverse un torrent de neige en direction de la statue de loup. Dans les pensées lutte la rage qui veut s’échapper pour plonger vers elleux, et cette chose qui force à rester immobile pour à se faire neutraliser, parce qu’iels ne méritent pas la violence, que cette rage n’est pas

Mienne

Le froid m’ensevelit, et je me recroqueville en sphère. J’ai assez froid pour neutraliser la rage, mais ce n’est pas assez pour me faire également perdre connaissance.

La couche de neige au-dessus de moi étouffe tout son. Puis, au bout d’une éternité, un bruit se rapproche, un grattement poudré. Iels me cherchent. Pourquoi ?

Quelque chose me frôle, une main, un doigt, se retire aussitôt. Cri de douleur.

« Je l’ai touché-e ! Devhinn, s’il te plait…

Soupir. Un autre contact, plus franc, brutal, mécanique.

Devhinn extirpe brutalement sa main de cire de l’amas de neige, et me dépose sur le monticule.

—Pas là, iel va y passer pour de bon.

—Pas envie qu’iel se réveille de suite. Bon sang, mais qu’est ce qui vient de se passer ? Qu’est ce qui déconne chez ellui ?

—Cette histoire de comédie musicale a du lea remuer, argue Analayann… Et iel était peut-être sincère en disant avoir deviné qu’on risquait moins à se faire éliminer qu’à rester ? Ou bien iel était encore sous le choc du maléfice ?

—Parlons-en de ce maléfice ! On l’a toustes vu, on les a toustes vues. Depuis quand iel est… troué-e comme ça ? À quoi iel joue ? C’est pas comme si… Jad ! »

Corps qui se déplacent, bruissement, choc sourd

« Ça va, ça va.

La voix de Jad est étouffée par la fatigue.

—Attends, tiens. On avait bien fait de prendre des provisions. »

Mastications. Déglutition. Silence. J’entends les sons, perçoit des formes, discerne l’ailleurs, l’extérieur. De l’intérieur, plus rien. À l’absence de frontière s’est substitué le néant

« En parlant de trucs qui vrillent…

—Tu parles de moi ou d’Eno ? »

Rires. Faibles, ironiques, mais existants

« Les deux questions seraient cohérentes, reprend Devhinn. Pourquoi est-ce qu’Eno a vrillé, la réponse comprend probablement beaucoup de tortures. Vous connaissez l’étendue des possibilités de ces dernières dans le Château. Pourquoi a-t-il subi ça…

Silence grinçant. Je frissonne. Froid

« On a encore, quoi, quelques dizaines de milliers de pièces pour le retrouver. »

Rires. Grinçants. Encore

«  Qui retrouvera qui en premier. Eno ? Nous ? Les Contrôleurs ? Ou… »

Le nom d’Aden flotte sans être prononcé. Il fait encore plus froid

«  Le concile des papi je-sais-plus quoi nous aura au moins appris quatre choses, ajoute Devhinn. Que c’était jusque là les elfes qui le cherchaient, que maintenant c’est Aden pour une raison obscure et probablement pas une bonne, et qu’il est possible d’acheter les Contrôleurs.

— Ce n’est pas avec nos sacs de vivres qu’on pourra surenchérir l’offre d’Aden… Et la quatrième chose?

— Qu’il y a des EHPAD dans le Château. Deux rires

— C’est très sérieux ! reprend Devhinn. S’il y a des EHPAD, il y a peut-être de réels lieux de soins également. Pour Eno, pour tes yeux, Analayann, ou la cheville d’Ombre… ou pour ma main de cire. On commence à accumuler les besoins de soin.

—C’est vraiment étrange d’ailleurs, de voir au travers de tes doigts comme ça, rajoute Jad après un temps de silence. Les statues sont moins effrayantes à travers. Ce loup a l’air plus petit que… ENO ! »

Ça y est, iels l’ont vu. Choc au sol comme si quelqu’un y atterrissait, pas qui se pressent. Quatre personnes. Course. Éloignement

« Ombre ! Analayann crie de loin.

—On lea récupère plus tard, tonne Devhinn, également lointain. »

Les pas semblent se presser dans toutes les directions, comme si la course avait lieu partout à la fois.

La panique devrait me dévorer, mais même pas. Le froid a engourdi mes émotions. Même si je sais qu’un seul brin de chaleur pourrait les ranimer et me refaire flamber. Toujours posé-e au sommet d’un tas de neige, je sens le sommeil me guetter. Une hésitation me parcourt. Ça serait plus simple peut-être.

Ce n’est pas à toi d’abandonner

Tu devrais

Ne lâche pas. C’est à eux de partir

Les voix se disputent sans que je n’y porte attention. L’une finit par prendre le dessus.

Réveille-toi. Un ton autoritaire, amer, qui n’accepte aucune désobéissance. Une voix grave et ardente, celle par qui tout a commencé. J’obéis. J’ai toujours fini par lui obéir. Je dévale la pente de neige, même si cet effort m’épuise.

« Eno ! Eno, on ne te veut pas de mal ! Eno, attends !

C’est la voix d’Analayann. Probablement que Devhinn ne souhaite pas effrayer de nouveau celui qu’il semble terrifier.

—On ne t’a rien fait ! On veut juste comprendre, on peut t’aider !

Les pas se rapprochent.

Jad, malgré son état lors de l’épisode, tente une dernière carte pour le confronter. Iels sont tout proche de nouveau. Tournaient-iels en rond ?

—Eno, on sait où sont tes doigts ! »

Crissement sur le parquet, comme si quelqu’un dérapait en faisant brutalement volte face. Des gouttes me tombent dessus. Poisseuses, métalliques. Puis quelqu’un entier trébuche sur moi.

En une fraction de seconde, je reprends forme humanoïde, saisis la cheville d’Eno et repousse du pied la dent de loup. On ne sait jamais quand la tentation peut surgir.

Le sol se dérobe sous le poids conjugué de la neige, d’Eno et de moi. Je sens quelqu’un saisir mon pied, et espère que la chaîne que nous formons n’a laissé personne derrière.

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Un commentaire

  1. Bouh sur vous tous. C’est pas bien de se battre entre amis TT_TT
    Le début m’a fait tellement peur, j’ai vraiment cru qu’Ombre et Devhinn allaient s’entre-tuer TT_TT
    Heureusement, ça s’apaise un peu par la suite entre eux. Du moins ils arrêtent d’essayer de s’écharper…
    J’espère aussi que tout le monde a pu suivre cette nouvelle chute !

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