Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
L’ENDROIT OÙ IL Y A BEAUCOUP DE MONDE
L’ENDROIT OÙ IL Y A BEAUCOUP DE MONDE

L’ENDROIT OÙ IL Y A BEAUCOUP DE MONDE

Pièce n°2189
Écrite par Sol'stice
Explorée par Analayann
En compagnie de Devhinn, Jad de Salicande & Ombre
Fait partie de la saga << < Chutes prophéties et assimilées > >>

 — Allez, relève-toi.
 Une main se referme sur mon bras, tire pour me mettre debout. Trois doigts serrent plus fort que les autres. Devhinn. Sonnée, j’obtempère.
 — Je n’arrive pas à savoir où on est. Il y a beaucoup de monde autour de nous. J’ai l’impression qu’on a interrompu quelque chose en tombant.
Tombé-es. Encore. J’ai un soupir – un haut-le-cœur – abîmé par la répétition ironique qui nous poursuit. Un mal de crâne bat contre mes tempes – est-ce que je me suis cognée ? – amplifié par les bruits omniprésents. Exclamations effarées, outrées. Piétinements sur la neige et le plancher – fuite de notre présence retenue par la curiosité. Quelqu’un appelle – Sécurité ! Sécurité ! – comme s’il ne pouvait plus respirer s’il s’arrêtait. Je frissonne. On ne devrait pas rester là. Où sont les autres ?
 — Devhinn…
 Un hurlement assourdit tout le reste. Bruit de coup, grognement étouffé – son écho dans mes pensées. Ombre ! – cavalcade qui s’éloigne. Le rouge – rouge, rouge, sang – éclabousse.
 — ENO !
 La poigne de Devhinn disparait aussitôt qu’il s’élance à sa poursuite. Bousculades, protestations indignées de la foule dans laquelle il force le passage. Foule qui l’avale, qui écrase, brouille la piste des gouttes écarlates – écarlates, rouge, sang. Foule agitée, invisible, menaçante. 
 — Ombre ! imploré-je.
Où es-tu ? Ne me laisse-pas… —  — Je suis là, me répond-iel aussitôt avant de gronder : je peux me débrouiller tout-e seul-e !
 — Je veux juste t’aider, proteste Jad.
Tout proche lui aussi. Deux pas dans leur direction, au jugé, les orteils glissants sur le sol poudreux, instable. Grincement, craquement au-dessus de nos têtes. Souffle glacé juste avant que la neige restée là-haut ne s’abatte sur nos têtes. 

 Blanc. Froid. 
 Froid.

 Grande inspiration, brûlure dans les poumons, lorsque je parviens à sortir du monticule de neige qui me recouvre. Transi, mon corps est gourd, mes gestes, maladroits. Je glisse, un corps se plaque contre le mien pour l’empêcher de tomber.
 — Analayann ! Ça va ? Tiens, prends-lea.
Jad. Sa voix et sa présence me rassurent aussitôt. Je voudrais mentir que oui, le claquement de mes dents m’en empêche. Ses mains cherchent les miennes, les referment autour de quelque chose qu’il s’empresse de lâcher. Je reconnais immédiatement le contact si particulier d’Ombre, la minuscule sphère en laquelle iel se replie face au froid. Je voudrais lea réchauffer mais mes doigts sont trop gelés pour cela. Jad m’entoure de ses bras, me serre contre lui, tremblant de froid et de fatigue. Nos vêtements trempés, glacés, nous collent à la peau et volent le peu de chaleur qu’il nous reste. Je sens son souffle sur mon front quand il décrit :
 — Les gens autour nous regardent, mais ils restent à distance pour le moment. Ils ont l’air d’attendre quelque chose.
 — Qu’est-ce qu’on fait, Jad ?
 — Je ne sais pas. Je ne vois pas de sortie. Mais ça va aller.
Il n’est pas le seul à mentir pour rassurer. La joue contre son torse, j’écoute les battements de son cœur calmer peu à peu les miens. Frisson. En réponse, malgré son hibernation, Ombre frissonne également, à l’abri entre nous deux. Je repense aux fissures, aux déchirures qui lea découpent. Pourquoi ne m’en étais-je pas aperçue avant ? Est-ce que je peux les sentir, là, sous mes doigts ? Je suis désolée, Ombre, d’avoir été si peu attentive à tes douleurs, à tes blessures… Je ne… Une vibration dans le sol me secoue toute entière, comme un avertissement. Je m’aperçois alors que celui qui appelait la sécurité s’est tu. À la place, des bottes martèlent le sol, approchent au milieu de la foule.
 — Merde ! jure Jad. Les Contrôleurs !
 Il recule, me tire avec lui dans une esquisse de fuite, avant de m’être brusquement arraché. Un étau se referme sur mon bras, serre plus fort lorsque j’essaie de me dégager.
 — Ça suffit ! tonne une voix autoritaire.
 — Laiss-aïe !
 — J’ai dit : ça suffit.
 La protestation de Jad se meurt. Je n’ose plus bouger, le bras engourdi par la force qui l’empoigne et les lèvres serrées pour contenir le pleur qui en découle. Le poing serré sur Ombre, je prie pour qu’ils ne remarquent pas sa présence. Dans le lointain, un nouveau hurlement terrorisé déchire l’air. Eno. De plus en plus fort, de plus en plus proche, accompagné d’un flot ininterrompu d’injures et de bruits de lutte.
 — Lâchez-moi, lâchez-moi ! Allez vous faire foutre ! Bande de…
 Une claque, sonore, fait taire Devhinn et étouffe ses velléités de fuite. Quand Eno est tiré hors de la foule, dans le cercle qu’elle forme autour de nous – témoins, juges, bourreaux – le rouge – rouge, sang, écarlate – revient goutter dans la neige. Sur les uniformes qu’il a éclaboussés, maculant leurs mains qui l’ont attrapé, tâchant son cri de détresse qui n’en finit pas. Son sang – rouge, sang, rouge – qui colore déjà mes paumes – celle repliée autour d’Ombre, celle qui se referme par réflexe sur les moignons d’Eno dès qu’ils le trainent trop proche de moi – s’écoule, chaud, entre mes doigts. Son cri se tait enfin.
 — Ce n’est pas trop tôt, commente quelqu’un, excédé, sans que je ne sache s’il parle de l’intervention des Contrôleurs ou du silence revenu.
 Ce dernier semble convenir aux Contrôleurs, car ils ne font rien pour nous séparer, trop occupés à parler aux crépitements de leurs talkies-walkies. Malgré tout, je serre un peu plus la main d’Eno – ce qu’il en reste – dans la mienne. Je m’accroche à lui autant qu’il s’accroche à moi, ses deux doigts repliés contre ma peau à en imprimer leur marque. Lui. Moi. Aussi perdu-es l’un-e que l’autre. Mon cœur tape contre mes côtes au rythme paniqué des tremblements qui secouent tout son corps et remontent le long de mon bras. Il marmonne – gémit, supplie – tout bas en écho aux souvenirs qui remplacent sa réalité. J’aimerais le rassurer, mais je ne pense pas qu’il puisse m’entendre. Et puis, à qui mentirais-je encore ? Je n’en mène pas plus large que lui. Tous les sons me parviennent avec précision, découpés, assourdissants – les crachotis des talkies-walkies des Contrôleurs, le frottement des vêtements des curieux-euses, la respiration saccadée de Jad, celle, courte et achoppante, de Devhinn – et je sais ce qui va suivre. Aden. Aden va venir parce que les Contrôleurs l’ont appelé. La neige qui fond, qui goutte du plafond comme le sang d’Eno dans la neige fondue sur le parquet, les vagues contre mes pensées, quelqu’un qui approche. Aden. Aden. A…
 — Reculez, monsieur.
 Malgré l’avertissement d’un Contrôleur, celui-ci reste. Trop proche, trop étranger à la situation, menace sans que je ne sache pourquoi. Tout est menace. Mais ce n’est pas Aden. C’est la seule chose qui me rassure.
 — Pourquoi vous en prenez-vous à ces jeunes gens ?
Deux voix. Il a deux voix qui se superposent quand il parle. La tête me tourne. J’ai l’impression d’avoir déjà entendu une de ces deux voix quelque part. Où ? Quand ? dans mes souvenirs qui se délitent.
 — … que la malchance de tomber au mauvais endroit au mauvais moment ?
 — Nous ne faisons que notre travail.
 L’exaspération du Contrôleur est clairement audible. Son talkie crachote quelque chose. Tomber, quelle ironie. Toujours au mauvais endroit. Toujours au mauvais moment. Eno gémit. Malgré mes efforts pour lea garder au chaud, Ombre me semble plus froid-e que jamais. Vagues contre mon esprit. J’ai mal à la tête. Le monsieur aux deux voix et le Contrôleur continuent de parler, les collègues de ce dernier se sont mêlés à la discussion. J’ai l’impression qu’ils parlent tous en même temps, leurs mots se superposent, se mélangent, se délient. Gloire et richesse. Congés maladie, jours de carence. Assurance, retraite, clauses abusives. Ils se perdent dans la houle qui s’agite au bord de mes pensées. L’impression de me noyer dans ma propre tête. Sans prévenir, l’étau qui me tenait le bras disparait, me laissant vacillante. Aussitôt remplacé par deux mains qui encadrent mon visage. 
 — Tout va bien, tout va bien.
Promesse de Jad. Bruits de papier froissés.
 — Qu’est-ce que… qu’est-ce qu’il se passe ?
 — Tout va bien, répète-t-il. L’homme, je crois que c’est un magicien, même si j’ai pas bien vu ses yeux derrière ses lunettes. Elles sont violettes et énormes. Et plutôt moches. Il a négocié avec les Contrôleurs, je n’ai pas tout compris. Une histoire de contrat et de conditions de travail, je sais pas trop… Mais il les a convaincus de travailler pour lui plutôt que pour Aden et de nous laisser tranquille. Ils sont en train de remplir les papiers pour.
 J’ai du mal à suivre ce qu’il me raconte, tout est si confus. Trop beau pour être vrai. Pourtant, ça doit être vrai, non ? Froissement sur la droite. Quelqu’un approche, encore. Eno gémit encore, recule d’un pas.
 — Devhinn… avertit Jad.
 Un autre pas. Gémissement. Vague qui me submerge.
 — RECULE ! feulé-je, la voix d’Ombre à travers la mienne tandis que la toute petite sphère en laquelle iel s’est replié-e pulse douloureusement contre ma paume.
 Ses pensées – mer déchainée un soir de tempête – refluent des miennes en me laissant à bout de souffle et la gorge sèche. Devhinn s’immobilise. Jad m’a lâché, comme brûlé par le froid, ses mains juste au-dessus de ma peau sans oser me toucher à nouveau. Recule, va-t-en, allez-vous-en, tous-tes, TOUS-TES ! Les mots, amers, acerbes, restent échoués, comme lorsque la marée se retire, sans vraiment m’appartenir. Ombre est si froid-e.
 — Pourquoi vous avez fait ça ? Qu’est-ce que vous voulez en échange ?
 Je mets de longues secondes à réaliser que ce n’est pas à moi, à nous – qui ? que Devhinn s’adresse, sur la défensive. 
 — Pourquoi est-ce que je voudrais quoi que ce soit ? répliquent en chœur les deux voix du magicien à lunettes.
 — Rien n’est jamais gratuit dans le Château, sourde Devhinn avec méfiance. 
 À chacune de ses phrases, Eno remue, comme s’il voudrait s’enfuir, sans parvenir à se dégager. Ne pas le lâcher, ne pas le lâcher. Notre sauveur providentiel ne semble pas prendre ombrage de sa défiance.
 — Il est vrai. Mais ne vous inquiétez pas. Je voudrais seulement que vous passiez un jour me voir à mon cabinet. Vous avez grandement besoin d’une consultation, croyez-moi, mais vous n’êtes pas encore prêt-es.
 — C’est tout ?
 — C’est tout, promettent les deux voix.
Trop beau. Trop beau pour être vrai. Ça ne peut pas être vrai. Où est le piège ? J’ai mal à la tête. Mains qui fouillent dans les poches, trop grandes, plus grandes à l’intérieur qu’à l’extérieur.
 — Tenez, prenez… rha, où est-ce qu’il l’a mise ? Je lui ai dit, pourtant, que si c’est aussi mal rangé dans ses poches que dans sa tête, fallait pas qu’il s’étonne qu’il ne retrouve rien… Attendez… ça ? Ah non, c’est son invitation pour le congrès, vous voulez bien me tenir ça deux minutes s’il vous plait ?
 Jad bouge, attrape quelque chose, ses doigts tachés du sang d’Eno laissant ses empreintes rouges – écarlates, rouge, sang – dessus. 
 — Ah ! La voilà ! Ma carte de visite.
 — Attends, Devhinn… avertit, trop tard, Jad. Qu’est-ce que c’est que ça ?!
 Dans un frisson de magie, Devhinn saisit la carte, pose à son tour ses empreintes ensanglantées – sang, rouge, sang. 
 — Rien du tout, se défend l’autre magicien. Seulement l’assurance que vous viendrez bien un jour. C’est tout. Rien de plus. Sans cette précaution… je sais très bien que vous me ferez faux bond sinon.
 Devhinn jure, Jad aussi. Eno gémit. Ombre pulse de froid contre ma paume.
 — Comme je vous l’ai dit, c’est quand vous voudrez. En attendant, vous devriez vous dépêcher de faire quelque chose pour la main de ce pauvre garçon avant qu’il ne se vide de son sang. Là-bas, par cette porte, ils devraient pouvoir s’en occuper correctement. Après tout, rien de tel que des elfes pour prendre soin de l’un des leurs…
 Devhinn s’étouffe, s’étrangle. Les mots des deux voix confondues viennent de réveiller quelque chose en lui, une urgence qui ne saurait attendre. Elle accélère son cœur, qui tape fort dans le silence soudain, bruisse dans son souffle.
 — On y va, sourde-t-il.
 Mouvement de sa part dans notre direction. Eno tire en arrière. Devhinn se fige. Insiste.
 — On y va. Maintenant.
 Il ordonne sans accepter aucune protestation, supplie avec la peur de notre refus. Doucement, Jad me prend le bras, m’indique par où avancer en entrainant Eno avec moi. Le plancher détrempé sèche à mesure qu’on s’enfonce dans la foule que Devhinn fend pour nous, d’un pas trop rapide, trop pressé. De voir les elfes ? D’obtenir des réponses ? De soigner Eno ? Peut-être, sans doute, un peu de tout. Je me laisse guider. Fatiguée. Trop fatiguée. Je sais seulement que l’on passe la porte lorsque les bruits – les murmures, les respirations, les pensées trop bruyantes – de la foule se taisent derrière nous.

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2 commentaires

  1. Lev

    Omggg mais qui est ce mystérieux monsieur ?! Est-ce que ma mémoire me fait défaut ou est-ce qu’on ne l’a jamais vraiment rencontré ?
    Pauvre Eno, pauvre Ombre, pauvre tout le monde !! J’espère vraiment qu’ils auront leur « beach episode » un jour, pendant lequel ils pourront se reposer et échanger des potins… parler de leurs crushs… tout ça…

  2. Booon ! La bonne nouvelle c’est qu’ils ont tous pu suivre malgré la chute.
    La mauvaise c’est que la situation est clairement désespérée…
    Elle l’était du moins, jusqu’à l’arrivée de ce magicien que j’aime bien rien que pour sa poche Tardis. On est censé le connaitre ? Ça semble être le cas pour Analayann, reste de mémoire de son ancienne vie ?
    Un voyage chez les elfes… curieux de voir ce que ça va donner (peut-être là où ils trouveront un fameux coquillage ?) !

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