Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LE PLATEAU DE TOURNAGE DE LA COMÉDIE MUSICALE
LE PLATEAU DE TOURNAGE DE LA COMÉDIE MUSICALE

LE PLATEAU DE TOURNAGE DE LA COMÉDIE MUSICALE

Pièce n°2136
Écrite par Jad de Salicande
Explorée par Jad de Salicande
En compagnie de Analayann, Devhinn & Ombre
Fait partie de la saga << < Chutes prophéties et assimilées

La porte s’ouvre, et nous sortons avec Devhinn d’un véhicule motorisé. Nous nous retournons pour rattraper Ombre et Analayann – les marches sont hautes, et iels risqueraient de tomber. Vite, il faut aider les autres à décharger les décorations dans l’autre camion ! 

« La situation mérite attention, déclare Devhinn en effectuant une diérèse sur les mots situation et attention. »

Je n’ai aucune idée de ce qu’il veut dire par là.

J’obtiens quelques éléments de compréhension quand nous nous mettons à courir vers le centre de la place du village dans lequel nous nous trouvons. Et que nous nous mettons à sauter en écartant notre jambe droite pour la tendre vers le haut – avec plus ou moins de difficultés d’ailleurs : mon pied droit arrive à peine au niveau de ma taille, tandis que celui de Devihn que je devine sur ma gauche lui arrive facilement à la tête. Tout cela au rythme de la musique assourdissante qui nous entoure depuis que nous sommes arrivés dans cette pièce.

Je n’ai pas le temps de répondre car on s’arrête brusquement, le poids de notre corps reposant uniquement sur la pointe de nos pieds, et nous penchons notre corps vers l’avant tout en levant notre tête vers le groupe de quatre personnes qui s’est arrêté à quelques mètres en face de nous.  Ce sont des contrôleurs ! Ma bouche aimerait s’ouvrir de surprise mais je n’arrive pas à arrêter de sourire bêtement. 

La scène se déroule alors au ralenti : j’essaie de tourner ma tête vers la droite, tout en ouvrant ma bouche mais je sens une résistance inouïe dans mon cou et ma mâchoire. Je vois les contrôleurs redresser leur tête, les yeux écarquillés, le sourire au lèvre. Avant que je n’ai pu formuler la moindre pensée, Leur bouche s’ouvre et ils se mettent à chanter « Ba da ba da bam ba ».

« Coupez ! »

La voix provient de derrière nous et je sens mes muscles se relâcher. La musique s’arrête. Je tente de faire un pas en arrière mais je n’y arrive pas. Par contre, ma tête et mes yeux peuvent bouger sans soucis.

« Qui sont ces gens maladroits et inaptes ici ? »

À ma droite, sur une plateforme surélevée, se trouve un homme vêtu d’une robe rouge et pourpre. Il a des cheveux jaune fluo hérissés sur son crâne, des paillettes argentées dans ses yeux bleu turquoise, une barbe de trois jours verte citron et soigneusement taillée, et il tient dans sa main un cône : j’ai l’impression que cet objet amplifie le son de sa voix.  

J’entends des sanglots. Annalayann.

« Qu’arrive-t-il à mon corps, je ne comprends rien ? »

Je me tourne vers elle mais Devhinn est déjà en train de lui parler. C’est lui qui est le plus proche d’elle. Je reporte mon attention sur Ombre et je vois son regard vide et une expression de stupéfaction imprimée sur son visage. Elle est clairement toujours sous l’emprise du maléfice de la pièce de la cave.

Devhinn réussit à expliquer la situation à Analayann. Je me sens extrêmement fatigué à cause du dernier sort lancé, mais je parviens quand même à analyser l’environnement autour de nous et je tiens à leur expliquer :

« Vous l’aurez deviné mais nous sommes enchainés, 

Un malin magicien nous a ensorcelé, je déclame.

— Encore une journée où nous sommes impuissant-es, maugrée Devhinn. 

— Le magicien au loin avec ses cheveux jaunes,

Souhaite que nous dansions sur cette vaste place,

Nous ne pouvons parler quand il y a la musique,

Et encore moins savoir où nos pas nous mènent.

— Devhinn m’a averti qu’il y avait un danger, intervient Analayann. 

Des contrôleurs au loin qui pourraient essayer

De nous poursuivre ou pire – de nous assassiner.

— J’ai l’impression quand même qu’ils ne peuvent bouger

Sous l’emprise du même sort ils doivent être, dépités

Je ne sais pas comment nous en débarrasser,

Jad, avec ta magie, aurais-tu une idée ? répond Devhinn.

— Mon état de fatigue affecte ma pensée

Affecte ma magie, m’empêche de lancer

Un sortilège qui permettrait de nous enfuir

Le seul moyen, peut-être, serait de réu… »

“En place… moteur…” La voix du magicien retentit à nouveau à travers la place. Ma bouche se ferme violemment, faisant apparaître une douleur sourde dans ma mâchoire, et nous nous mettons à courir vers les camions, notre point d’entrée dans la pièce. 

“Action”.

Rebelote. La musique entraînante reprend depuis le début. Trois pas de course, un saut et une ouverture de jambe vers la droite, un pas vers l’avant, une ouverture de jambe vers la gauche. Nous nous arrêtons et nous penchons vers l’avant, les contrôleurs s’arrêtent, chantent, et nous reprenons nos sautillements à travers la place tout en faisant des pirouettes sur nous-même. Arrivée-s au bout de la place, nous faisons demi-tour et je vois les contrôleurs au loin faisant des mouvements symétriques aux nôtres. Un pas, une pirouette, un pas puis Ombre se jette dans mon bras droit et la sensation que je ressens une morsure glacée se propager jusqu’à l’os. J’essaie de rester impassible face à cette douleur, tout en tournant avec iel, le bras gauche tendu, la tête fièrement relevée et un sourire macabre sur mes – nos – lèvres. Quelque chose frémit au fond de ses yeux à ce moment-là, mais je n’ai pas le temps de m’interroger sur son bien-être car le magicien arrête la scène. 

“Coupez.”

Puis, il continue de parler sans faire particulièrement attention à son porte-voix :

« Le groupe en uniforme, c’est parfait, ils sont tops !

Les quatre nouveaux par contre n’ont aucune qualité,

Entre une ombre amorphe, avec un regard figé

Un mec dont la souplesse laisse à désirer 

Une fille dont on dirait qu’elle vient de pleurer

Heureusement que l’autre gars est un prodige

Mais la scène ne pourra être crédible

Une comédie musicale est supposée

Contenir des personnages heureux et joyeux ! »

Le magicien jette son porte-voix et quitte la scène précipitamment. Son assistant nous fixe du regard avant de se diriger vers nous. J’informe Analayann de la situation. 

« Je ne vais pas pouvoir passer par quatr’chemins, dit-il en arrivant à notre hauteur

Vous êtes le cinquième quatuor recruté

Et vous n’êtes pas à la hauteur de la tâche

Sauf toi qui est parfait avec ta main de cire

En attendant vous autres vous devez sourire

Vous devez exsuder de la joie, du bonheur

— Je tiens juste à vous dire que nous sommes épuisé-es… je l’interromps, espérant qu’il puisse comprendre la situation dans laquelle nous nous trouvons.

— Je n’en ai rien à faire, nous reprendrons très vite,

Nous vous laissons une chance ce sera la dernière

Et croyez moi qu’après le choix sera vite fait

Soit nous nous débarrasserons de vous quatre

Soit nous vous garderons et nous vous chérirons » 

Je reste pantois suite aux informations que nous venons d’apprendre, mais Analayann prend la parole avec une vigueur que je n’avais pas entendu jusqu’ici :

« Je n’en peux plus d’être trimballée, contrôlée, 

Mon corps et mon esprit malmenés à travers

Ce château et ses cent mille pièces infernales

Je n’en peux plus des magiciens et des esprits

Se croyant tout permis avec les autres gens, récite Annalayann en me jetant un regard noir – comme si je représentais les magiciens du monde entier.Un instant, j’ai cru que sa vue était revenue.

Nous allons copier tout ce que fait Devhinn

Nous sortir de cette pièce quoi qu’il en coûte, 

Malgré Ombre sous l’emprise du sortilège…

— Mais je suis libéré-e du dernier maléfice

Je suis prêt-e à tout faire pour nous sortir d’ici

Si Devhinn arrive à donner un beau spectacle

Je ne vois pourquoi nous n’y arriverions pas, annonce Ombre

— Bon retour parmi nous, ravi de te revoir, répond Devhinn, mi-agacé mi-soulagé. »

J’acquiesce sans tenir compte de la dernière remarque d’Ombre. Analayann prend ses mains dans les siennes et lui exprime son soulagement et sa joie, mais je ne peux m’empêcher de suspecter Ombre d’avoir attendu jusqu’ici pour annoncer qu’iel n’était plus sous l’emprise du maléfice précédent. Je réfléchis à un sort qui pourrait nous aider dans ces circonstances et je me souviens : le Maître m’avait appris un sort pour faire des étirements, qu’il estimait précieux et sous-estimés pour les personnes de tout âge – mais dont je ne voyais pas l’utilité à l’époque.

J’explique l’effet du sort à Analyann et Ombre, qui sont d’accord pour le recevoir, et je le lance. Deux effets se produisent : je ressens une faiblesse dans les jambes, signe que je ne me suis toujours pas remis de la perte de puissance magique provoquée par mon séjour dans les cachots, et je me rends compte que le sort n’a aucun effet sur Ombre. Iel n’en avait pas besoin, et je pense que sa forme physique doit lui permettre d’adopter la flexibilité qu’elle souhaite.

“En place… moteur”.

Nous ne contrôlons plus notre corps, et nous courrons vers le point de départ de la chorégraphie. À l’opposé de notre position, les contrôleurs font de même. 

“Action”.

Un rayon de soleil se lève. Nous répétons les mêmes pas que précédemment, mais mieux : trois foulées de courses, un saut et une ouverture de jambe vers la droite. Dans ma vision périphérique, je vois ma jambe aller aussi haut que celle de Devhinn. Un pas vers l’avant, une ouverture de jambe vers la gauche. Le sourire aux lèvres, je m’arrête brusquement vers l’avant, la tête penchée comme si je saluais le public d’une salle de spectacle. Les contrôleurs chantent. Nous sautillons et faisons des pirouettes à travers la place. Je croise le regard d’Analayann : elle est visiblement très concentrée, et elle a le sourire aux lèvres. Nous sommes sur la bonne voie ! Un pas, une pirouette, un pas puis Ombre se jette dans mon bras droit. Nous tournoyons ensemble, le bras gauche tendu, la tête fièrement relevée et nos visages finissent par se faire face. Iel ne sourit pas. Pire – iel grimace. 

Mon sourire s’efface. Iel ne joue pas le jeu. Nous n’allons pas nous en sortir. Pourtant, la musique continue et nos corps continuent de bouger au rythme de la musique. Nous finissons par tout près d’une petite brasserie, à un coin de la place et à l’opposé encore une fois du groupe de contrôleurs. La musique se stoppe et une mélodie jouée au piano s’échappe d’une fenêtre d’un des appartements.

« Débarrassez-vous de ce groupe de guignols ! 

Trois d’entre eux pourtant étaient parfaits pour leur rôle

Toi, assistant, tu sais ce qu’il te reste à faire ! »

L’assistant se dirige vers nous. J’explique à Analayann ce qui est en train de se passer, même s’il n’y a pas grand chose à rajouter par rapport à ce qu’elle a entendu, et j’entends Devhinn hausser le ton face à Ombre, qui a un sourire narquois. Je veux participer à la conversation mais l’assistant se retrouve face à nous, un air désolé sur son visage.

« Vous n’étiez pas bons, vous étiez même très mauvais, 

Enfin pas tous mais seulement l’un d’entre vous

Toi le brun avec la main de cire, tu étais

Parfait, et ça c’est peu dire. La qualité

De tes pas, de tes expressions et de ton jeu

Me laissent espérer que tu deviendras acteur

Penses-y un jour. En attendant je dois me débarrasser de vous

Vous fonctionnez en groupe, je suis attristé

De te voir dégager l’homme à la main de cire

Bon courage pour la suite, si vous survivez »

La mélodie nostalgique du piano joue au loin. Je vois dans la brasserie un visage familier : une femme avec une coupe au carrée et de très grosses lunettes violettes en train de discuter avec un homme à casquette. J’entends un bruit, comme un craquement de branche. Je sens d’un seul coup que j’ai à nouveau le contrôle total de mon corps. Je tends le bras droit par réflexe, comme pour me protéger de ce que l’assistant pourrait dire ou faire, mais j’entends le même bruit une deuxième fois. 

Une trappe s’ouvre en dessous de nous. Nous perdons le contrôle de notre corps une fois de plus mais cette fois-ci c’est la gravité qui décide de notre trajectoire.

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