Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
DANS LA 8
DANS LA 8

DANS LA 8

Pièce n°2168
Écrite par Lev
Explorée par Alden
Fait partie de la saga << < Cercles Concentriques > >>

Au cours de notre trajet, mon collègue doit prendre plusieurs coups de fil professionnels. Cellulaire calé entre son épaule et son oreille, barre de maintien calée dans le creux de son coude, dossiers calés sous le bras : il a l’air d’avoir l’habitude. Il doit parler fort pour être entendu par-dessus les vocalises aiguës du Castram : 

— C’EST LE 1432, IL ME SEMBLE. LE MILLE-QUATRE-CENT-TRENTE-DEUX. OUI, JE VOUS ENVOIE CES ÉLÉMENTS TOUT DE SUITE. LE CHIFFRAGE QUI VOUS INTÉRESSE EST FACILEMENT TROUVABLE DANS L’ANNEXE B. TOUT A ÉTÉ TRANSMIS À VOTRE SECRÉTARIAT. 

Les autres passagers le fusillent du regard, voire soufflent bruyamment, mais personne n’ose lui faire franchement remarquer son manque de civisme. 

Pour ma part, je me contente de m’appuyer contre la paroi et de me laisser balloter par les soubresauts du trajet. Par moments, un freinage trop brusque me projette contre la personne à ma gauche ; une accélération trop vive, contre celle à ma droite.  Je dodeline au rythme des virages, je me laisse porter sans résistance. Soudain, la femme debout à mes côtés, enveloppée dans un manteau de fourrure épaisse au volume imposant, me tousse dessus sans même porter la main à sa bouche, ses doigts trop occupés à pianoter sur un appareil à touches dont l’écran clignote à chaque pression. Instinctivement, je me recule — tente de me reculer, bouscule un vieil homme élégant dont le coude acéré me repousse aussitôt dans l’autre direction. Fatigué de ces allers-retours, je m’applique à rester bien vertical. 

La foule compacte que nous formons se reflète sur les portes vitrées de part et d’autre de la rame. Je distingue à peine ma propre silhouette parmi toutes les autres. 

Le monorail s’engouffre à toute vitesse dans un tunnel plongé dans l’obscurité. À notre passage, les parois s’illuminent, dévoilant en brefs éclairs un graffiti, une porte, un panneau de sécurité ou un enchevêtrement confus de câbles. De temps en temps, le tunnel se dérobe et nous traversons à toute vitesse des pièces d’une grande variété. Je les regarde filer dans le sillage du monorail ; salles de réceptions lointaines, garages encombrés, forêts d’intérieur, terrains de foot, terrains de basket, terrains vagues, caves, rivières souterraines ; et nous voilà de nouveau avalés par un tunnel. 

Une voix désincarnée nous notifie le nom des stations dans lesquelles nous nous arrêtons : d’abord en Castellan, puis, plus rapidement, dans une série d’une douzaine d’autres langues que je ne reconnais pas, à la chaîne, comme un long mot interrompu. J’essaie de consigner dans ma mémoire défaillante les stations que nous traversons. Marais. Ephram Froissart. Argolets. Châtelet. Carmes. Salons des Oiseleurs. Turbigo. Damier. Font l’Estanh. Valparnasse-Adieü. Mer du Nord. En Palot-Ranguelh.

Freinage, soubresauts de suspensions. Les portes s’ouvrent en grinçant, les passagers qui descendent cèdent leur place à ceux qui montent si bien que la foule demeure à peu près aussi compacte après qu’avant. Signal sonore, les lumières au-dessus des portes clignotent jusqu’à ce que celles-ci se referment. Et nous repartons. 

Peu à peu, le Castram se vide, et mon collègue et moi trouvons deux places assises côte à côte. Il sort aussitôt de son sac un petit ordinateur portable et s’absorbe dans la lecture de colonnes de chiffres qui lui servent à mieux répondre aux voix qui lui hurlent dessus à travers son cellulaire. J’appuie la tête contre la vitre fraîche du Castram et je regarde défiler les paysages des pièces que nous traversions, les pièces laissant place aux tunnels, les tunnels aux pièces, inlassablement. La douleur revient, sourde, derrière mes tempes.

Mon collègue me tape sur l’épaule et je sursaute. J’avais fermé les yeux.

— Je descends à la prochaine ! 

Il a rangé son ordinateur et ses dossiers dans son sac et, enfin, raccroché son téléphone. À présent, il joue sur l’écran, absorbé par une partie de cartes numérique. À en juger par les petites animations qui s’affichent à chaque carte posée, il est en train de perdre, et de perdre mal.

— Tu vas jusqu’où, toi ?

Aucune fichue idée.

— Le terminus, je marmonne. 

Un rapide coup d’œil au plan de la ligne, affiché au-dessus de la vitre, m’indique qu’il s’agit de l’arrêt suivant le sien : Porte de la Chapelle.

Le monorail s’immobilise. Mon collègue me sourit, esquisse un geste de la main et descend. Avec lui s’écoulent les trois quarts du wagon.

Prochain arrêt : Porte de la Chapelle.

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Un commentaire

  1. Le fameux Castram ! Content de le découvrir.
    Entre celui qui parle fort et l’autre qui tousse sur Alden, les actions du quotidien qui peuvent te faire vriller sont tellement bien rendues. Curieux de découvrir ce que tu lui réserves !

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