Pièce n°2252
Écrite par troispetitspoints
Explorée par Ombre
En compagnie de Analayann, Devhinn & Jad de Salicande
Fait partie de la saga << < Chutes prophéties et assimilées > >>
À l'occasion de la pièce palier 2000, les membres de l'association du Château ont créé la trame d'une pièce collective, le souvenir d'un bal et d'un mariage, que chacun·e peut écrire et explorer du point de vue de son ou ses personnages. La musique a été composée par Dan Lazar.
De la tisane au tilleul. Je serais bien resté-e dormir davantage, mais l’odeur entêtante se glisse sous mon masque et achève de me réveiller
Masque? Tilleul entêtant? Que se passe-t-il?
J’ouvre les paupières. Debout comme si je n’avais pas été pas endormi-e d’épuisement un instant plus tôt, un loup à long nez pèse sur mon visage et une longue jupe entrelace mes mollets. Premier réflexe, vérifier que rien ne dépasse. Puis l’étonnement: ma tenue est colorée. Jaune, jaune vif, jaune trahison, si ostensible que je me sens à nu.
Où avons-nous atterri? Où ou plutôt… Quand ?
Quelles que soient les réponses, je n’y ai pas atterri seul-e. Autour de moi, pas de trace de mes compagnons. Loin de l’agacement ou de la peur attendue, ça ne me fait ni chaud ni froid. Je me glisse dans la foule. Paillettes, perles, plumes et couleurs vives. Beaucoup évoluent avec aisance dans ces festivités dont ils semblent connaître la cause. Les regards perdus de certains indiquent qu’eux aussi ignorent ce qui se passe ici. Des vases sont remplis d’iris et d’hellébores, me donnant quelques indices sur le contexte.
Des robes, longues, courtes, fendues, sirènes, fourreau, patineuses. Tailles empire, cache-cœur, haute, cols montants. Décolletés sur des torses tordus, dos-nus laissant à vif des runes gravées dans sa chair. Je sursaute. Je connais ces runes.
Sans ces dernières, je n’aurais pas reconnu Analayann. Bien qu’elle me tourne le dos, j’aurai pensé reconnaître sa silhouette partout. Mais pas ici.
Peut-être est-ce par son allure timide mais bien plus ferme que sa cécité aurait dû lui permettre. Sa marche est flottante mais dirigée, au milieu de la foule, sans que celle-ci ne semble la gêner. Quelqu’un se dirige droit sur elle. J’esquisse un geste pour attraper son épaule, la pousser, m’interposer, la protéger, comme toujours.
Mais elle se pousse d’elle-même, esquivant l’homme qu’elle n’aurait dû pas voir. Elle tourne la tête et le suit du regard.
Regard
Elle le voit.
Elle a recouvré la vue.
Que sommes-nous?
Je la suis encore quelques temps, sans me signaler. Mon comportement est peut-être dérangeant, mais suis-je à ça près¹? Je reste quelques mètres derrière elle.
Ma tenue n’est pas davantage bigarrée que les autres, on ne m’observe pas particulièrement, mais pour une fois j’existe aux yeux des autres, ma silhouette n’est plus invisible dans l’espace. C’est troublant. L’odeur de tilleul est toujours là, mais je ne parviens pas à en identifier l’origine.
Le masque est lourd sur mon visage. J’aimerais le réajuster mais quelque chose m’empêche de le toucher. Un pressentiment.
Quelques pas devant moi, Analayann finit par s’arrêter, et frôle son propre masque, qui auréole son visage de plumes noires.. Une goutte de sueur en tombe, il doit lui tenir chaud. Comme électrisée, elle retire vivement sa main puis reprend sa route qui tranche la foule. Je continue à la suivre.
Un moment plus tard, elle s’arrête à nouveau, et relève la main vers son masque, fouille ses cheveux à la recherche du lien, l’air résolu à l’enlever. Un frisson me parcourt. Alerte. Une odeur de rhododendron _ danger _ remplace le tilleul.
Il ne faut pas qu’elle l’enlève. Sans réfléchir, je parcours en quelques foulées la distance qui nous sépare. Je me colle à son dos, recouvre ses runes de ma présence, entrelace ses mains pour la faire cesser.
« Ne fais pas ça.
Elle se fige. Une seconde. Deux secondes. Trois secondes.
Odeur de rose
– Ombre…
– Je suis là mon Oublieuse. »
J’enroule mes bras dans les siens, cueille du bout de mes doigts glacés la sueur qui coule de son masque, fond nos regards l’un dans l’autre. Ce tête à tête me fait du bien, elle profite de la vue pour me détailler et observer ma tenue. Elle sourit. Ça faisait longtemps. Ça m’avait manqué. Je la sens bouleversée, son soulagement m’interroge.
« Tu comprends, d’habitude, je suis seule dans mes visions. Là, tu es là… Attends, ça veut dire… ça veut dire que les autres aussi ?
Mon coeur se serre. C’était presque parfait
– Il faut qu’on les retrouve. »
Ça aurait pu être parfait. Sans… Sans eux. Si je suis là, et si c’est une vision d’Analayann, ils sont aussi là, quelque part. J’espère qu’on ne les retrouvera pas, ou que si sa vision est exceptionnelle par sa vue, elle est aussi exceptionnelle par les gens qui l’y accompagnent, et qu’ils ne sont pas là. Qu’ils nous laissent ce moment, à nous deux, rien qu’à nous deux. Mais je ne peux pas lui répondre ça.
« Si tu le dis, je finis par répondre dans un souffle. »
Me prenant la main, elle m’entraîne dans son sillage. La foule que nous fendons commence à nous opposer une légère résistance, refluant comme un même corps vers un lieu opposé à notre direction. Analayann tente un instant de forcer le flux qui devient barrage, puis se laisse entraîner, et je me laisse de même porter.
Elle regarde (regarde !) partout autour d’elle, dévorant le monde, la pièce, du sol au plafond à ses habitant-es et son atmosphère _ électrique. Bizarre.
« Magique, murmure Analayann. »
Nous ne nous bloquons plus nos pensées. Nos flots respectifs nous traversent mutuellement, sans qu’on ne s’y arrête, mais cette rivière familière est réconfortante.
Comme un caillou dans cette dernière, quelque chose interrompt l’écoulement de ses réflexions.
« Cet argenté. C’est celui-là. C’est lui. »
Elle semble me fixer, mais je sais qu’elle voudrait voir à travers moi. Je sens qu’il est derrière. Je me décale à regret, et épie leurs retrouvailles, amer-e.
Elle me tourne le dos, perdue dans ce visage qui la guide depuis… Depuis longtemps. Elle lève la main comme pour ébouriffer ses cheveux – courts. Les pulsations dans ma cheville s’accélèrent, en échos à son cœur emballé. Nous frissonnons, moi de rage, elle… Elle frissonne. Pas besoin de chercher un prétexte pour interrompre leur contemplation, Devhinn s’en charge :
« Ah ! Vous êtes là ! C’est quoi tout ça ? »
Après l’étrangeté du lieu, c’est le regard d’Analayann qui l’intrigue.
Une fois établi que cette pièce n’est pas réelle et qu’il s’agit d’une vision ou phénomène semblable, un instant de silence retombe. Ce dernier n’est pas brisé par un son mais par un mouvement, celui de la foule. Cette dernière, de flot tranquille, devient houleuse. Analayann s’accroche à Jad, je me colle de nouveau à son dos, mais Devhinn est englouti au milieu des autres, nous projetant vers un espace vide.
Une piste de danse.
Elle ne reste pas vide bien longtemps. Deux femmes s’y avancent, masquées elles aussi, ce qui ne suffit pas à cacher qu’elles se dévorent du regard. Elles valsent comme si elles avaient attendu ce moment toute leur vie, comme si tout n’était réduit qu’à ça, leurs mains, leurs yeux, leur danse.
Analayann réalise la première l’identité de la danseuse en bleu. Agrippée au bras de Jad, ses yeux semblent perdus dans mille époques différentes, dont aujourd’hui semble être une des premières facettes. Émérence semble heureuse, concentrée et puissante. Amoureuse aussi. Ses yeux pétilllent de magie, mais pas que. Rien à voir avec la femme brisée animée par l’énergie du désespoir il y a de ça… Si longtemps, un millier de pièces me semble-t-il.
Une autre personne a troqué son regard vide contre des yeux affamés de vision. Analyann semble s’ennivrer des moindres détails. Elle fixe passionnément Jad lorsque celui-ci lui propose une danse.
Je tente de me convaincre que ce n’est que pour se fondre dans la masse, mais lorsqu’il lui propose sa cape pour couvrir son dos, je peine à retenir un feulement.
Doucement. Observe. Retiens. Ça servira plus tard. Pour tout finir
Jad tripote sa canne, ne semblant savoir qu’en faire. Je lui empoigne d’un geste, et gromelle
« Ça va t’encombrer. Bonne danse. »
Faisant volte face, je sens peser sur moi le regard perplexe de Jad, surpris par ce service, et celui attendri d’Analayann.
Je ne sais pas encore ce que je vais en faire, mais ni un service ni de quoi être attendri. Je la soupèse. Pas trop lourde, ni trop légère, parfaitement équilibrée, le pommeau en argent est à ma hauteur pour marcher mais aussi suffisamment dense pour assommer le premier quidam qui me chercherait des noises.
En parlant de quidam, je tombe rapidement sur Devhinn. Je n’ai pas d’excuse pour lui écraser le pommeau sur le crâne, alors je souris, maladroitement. Je lui demande s’il cherche quelque chose, me doutant que je n’étais pas le but de ses regards à la volée, hésitant à préciser que les deux autres sont ensemble.
Ensemble. Écoeurement
Il cherche pire que moi (quoique), le Château lui-même, qu’il pense avoir vu dans la foule.
Nous n’avons pas le temps d’échanger beaucoup d’autres choses, à part l’identité de la valseuse en bleu, qu’il se trouve déjà un cavalier et me laisse planté-e là.
S’il est mal vu ici de rester immobile, autant bouger. Je me promène parmi les danseurs, marchant allègrement sur les pieds retardataires, soulevant de l’extrémité de la canne les bras qu’il me semble être mal placés.
Un éclat cuivré. Je reconnais le cavalier de Devhinn. Ne trouvant aucun point pour améliorer leur chorégraphie, que les deux maîtrisent à la perfection, je laisse la canne de côté et opte pour un discret croche-patte. L’inconnu s’écroule, et je me fonds de nouveau dans la foule anonyme sans rester observer la chute. J’en aurai des échos bien assez tôt.
Bientôt, la musique et les danses s’achèvent. Plus personne à faire chuter. Le flot de la foule se dirige vers le buffer. Je suis le mouvement, me concentrant pour ne pas chercher Analayann. Elle est sûrement encore avec Jad, et je crains ce qui se tordrait en moi si je les voyais encore ensemble.
Le buffet est couvert de nourriture des quatre coins des mondes et univers convergeant vers le Château. Un plateau est rempli de roulés de brume. Une vieille femme tente d’en saisir un, intriguée par les volutes s’échappant de la surface, mais les biscuits se dérobent à ses doigts.
Pas aux miens, je le sais. Leur nom se rappelle confusément à ma mémoire. Des biscuits nébuleux. Je garde les yeux grands ouverts, sentant une masse de souvenirs juste sous la surface de ma conscience. Pas maintenant, pas là, je ne dois pas y penser. Je reste de longs instants immobile, tournant entre mes doigts le gâteau immatériel que les être palpables ne peuvent même pas toucher.
Je le porte doucement à ma bouche. Mais au lieu de la saveur sucrée et fumée qu’il me semble devoir avoir, l’acidité me ronge la langue. Je recrache aussitôt. Je n’ose pas en reprendre, même s’il doit s’agir d’un seul biscuit raté parmi d’autres bien mieux réussis.
À ma gauche, un chevalier recrache la bouchée de son plat. À droite, une pièce montée s’écroule et laisse sortir une bande d’asticots.
Quelque chose déraille. Les plats pourrissent un à un, et sur la joue du serveur le plus proche se dessine une zone d’ombre qui verdit rapidement. Sa mâchoire se décroche _ littéralement.
Même la musique, maintenant que j’y porte attention, s’altère petit à petit de fausses notes.
La foule reflue de nouveau, charriant avec elle une odeur acide et macabre _ du buis. Comme si cette vision, ce rêve, cette pièce, avait été empoisonnée.
Une partie de la foule semble avait disparu, ceux qui restent se pressent autour d’une vasque, les murs se sont rapprochés, il n’y a plus d’échappatoire. Une fragrance de chèvrefeuille me fait tourner la tête. Elle est presque trop forte, comme si elle cherchait à dissimuler un autre parfum. L’officiant demande le silence afin de permettre la parfaite concentration des (presque) épouses. J’espère ne pas leur avoir porté malheur en ayant fait chuter les danseureuses tout à l’heure.
J’écoute vaguement la litanie cérémonielle, les évocations à ce que je comprends remonter à bien plus loin que nos existences mêmes. Je regarde sans les voir le rituel, l’amour infini et la magie qui se mêlent en une danse méticuleuse. Je sais ce qu’il en ressortira après, bien après, en le temps d’où nous venons. En tout cas pour Émérence. Je ne sais ce qu’il est advenu depuis de l’autre magicienne, Théomance, mais je me doute que nul ici ne finira heureux. Le divorce existe-t-il chez les magiciennes?
Je divague et cesse totalement d’écouter, cherchant à identifier ce qui se cache derrière le chèvrefeuille. Je suis certain-e que malgré les apparences de loyauté et de lien parfait, quelque chose d’autre se trame.
Le mariage n’a rien à voir avec les cérémonies usuelles que je connais, excepté lorsque l’officiant demande si quelqu’un s’oppose à ce mariage. D’abord aucun bruit ne se fait entendre, mais un effluve de gui et de laurier m’indique que ce n’est qu’un répit. Sans grande surprise, celui qui surgit est connu de la plupart des spectateurices, et probablement des mariées. Le Château vocifère, titube, son taux d’alcoolémie ne fait aucun doute, même s’il n’en a pas besoin pour être terrifiant. Il menace Émérence, puis Théomance, puis les invités _ nous. Seul l’officiant échappe à ses fulminations, le Château semble certain de pouvoir balayer sans difficulté tout son travail.
« À l’époque je vous avais souhaité le bonheur. Je ne le referais pas car toi et moi on sait que c’est vain. Alors Théomance, je suis désolé de t’annoncer ça mais on sait tous les deux que c’est pas parce qu’il y a une Gardienne qu’on peut paaaas… de toute façon, tu ne seras pas là bien longtemps. »
Il y a toujours des drames au mariage, et des invités peu désirables, mais c’est tout de même fort de café. Même si son taux de sang dans l’alcool doit être impressionnant, nous savons tous ici que ça ne change pas grand-chose à son comportement.
Les gens se déplacent pour mieux voir la scène, et dans ce grand puzzle la rivière de mes pensées se mêle de nouveau à celle d’Analayann. Elle n’est pas loin. Terrifiée. Le Château la hante, dans sa tête, dans sa chair, dans ses souvenirs et ceux qu’elle a perdus. Je me glisse de nouveau contre elle, empli ses pensées de jolis mots, de réassurance, sans laisser paraître ce qui rôde derrière, toujours
Il faut que je lui change les idées. Une courte chanson me vient, parce qu’elle a dansé, parce que moi non, parce qu’elle est vivante et que je ne sais pas si je le suis encore. Je la berce.
L’aurore est morte ensemble dansons
le mouvement l’apaise
Vivants et morts venez dansons
je chantonne
Un, deux, pas de bourré
la mélodie pour elle
La danse macabre va commencer
les paroles pour moi
Laissez vos ombres sur le pallier
Elle n’en perçoit que la musique, que la douceur
Vivants et spectres vont valser
j’en garde les mots
Je tiens ses sanglots et sa peur entre mes bras, fredonnant toujours la mélopée, en boucle. Vivant-e mort-e ou quelque chose d’autre, je ne suis plus seul-e.
« Ensemble, mon Oublieuse. Toi et moi, ensemble. »
Jetant un œil par-dessus son épaule, je croise le regard de Devhinn, à l’autre bout de la foule, alors que le rituel reprend. Il semble agité, hésitant. L’instant d’après, il n’est plus là. Ici n’est pas la réalité. On le retrouvera.
Peut-être.
Peut-être pas.
Les vases qui accueillaient des brassées d’iris et d’hellébores ont presque tous disparu. Sauf un, où une courte chrysanthème fane.
Une nouvelle fragrance, de serpolet cette fois, passe sous mon masque. Quelque chose va (encore) mal se passer. Il va y avoir une erreur. Et sans être magicien-ne je devine qu’une faute magique dans un rituel comme celui-ci serait désastreuse.
« Il me montre aussi la patience infinie avec laquelle sans cesse elle se sépare… RÉPARE ! »
Émérence hurle mais le mal est fait.
Dans le chaos qui suit, je serre de plus belle Analayann contre moi. Nous ne pouvons rien à ce qu’il se passe. Quelqu’un renverse le dernier vase, qui se brise au sol. Dans les débris fleurissent un instant une brassée d’immortelle, symbole des regrets éternels qui briseront Émérence jusqu’à notre venue, et bien après cela. Théomance, qui qu’elle soit à cet instant, arrache son collier, et continue à fixer celle qu’elle aime et a perdu, celle qui l’a perdue, de toute la force de son regard bleu _ bleu myosotis, comme un dernier appel à ne pas être oubliée.
Mon regard commence à se brouiller tandis que j’essaye de nous protéger du chaos. Au milieu des perles, des gens à terre, de ceux qui courent derrière les perles, des hurlements du Château et des murs qui s’effondrent, je crois voir aux pieds de Théomance fleurir un perce-neige. J’espère qu’elles retrouveront des jours meilleurs. Qu’elles se retrouveront. Ensemble.
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Ah bah d’accord. Moi qui pensais que Ombre avait fait la paix avec ses compagnons, c’est pas du touuuuut le cas TT_TT
Il n’empêche que c’est agréable de relire une pièce 2000, ça prolonge le moment. Le buffet m’a beaucoup intrigué, il faudra caler les fameux biscuits nébuleux dans le livre de recettes ! Et j’avoue que c’était rigolo d’imaginer Ombre, une canne dans les mains, en train de chercher une victime sur laquelle se venger XD