Pièce n°2225
Écrite par Sol'stice
Explorée par Analayann
En compagnie de Devhinn, Jad de Salicande & Ombre
Fait partie de la saga << < Chutes prophéties et assimilées > >>
À l'occasion de la pièce palier 2000, les membres de l'association du Château ont créé la trame d'une pièce collective, le souvenir d'un bal et d'un mariage, que chacun·e peut écrire et explorer du point de vue de son ou ses personnages. La musique a été composée par Dan Lazar.
Un rêve. Je marche depuis ce qu’il me semble des heures au milieu d’une foule qui n’a pas de fin ni de visage. Comme dans un rêve. Je me souviens de la fatigue – la fatigue, la fatigue – qui me pesait dessus et embrumait mes pensées, et de Jad qui me parlait d’une pluie de coquillages. Ce devait déjà être un rêve. Mais ça fait longtemps que je ne sais plus faire la différence entre mes rêves et mes visions. Les deux finissent toujours par ressembler à des cauchemars. Je marche, je marche encore. J’ai abandonné tout à l’heure – si ça a encore du sens – les chaussures aux lanières fines qui m’enserraient les chevilles et les talons qui claquaient sur le parquet. Celui-ci est lisse, tiède, sous mes pieds nus et je me faufile sans bruit entre les robes à froufrous parfumés, les longs drapés des capes et tous les tissus doux à frôler. Comme une mer brillante et colorée à travers laquelle je erre sans but. Tous ces gens-là ont un but, eux. Ils sont là pour quelque chose. Ils attendent. Et moi, je marche sans que personne ne me regarde. Comme si, pour une fois, c’étaient les autres qui ne voyaient pas. Et pourtant je me sens épiée. Observée, vulnérable dans une tenue qui n’est pas la mienne, une longue robe qui laisse trop de ma peau dégagée. Dans les longues rangées de vitraux qui bordent les lieux, il y a un unique carreau rouge – rouge, écarlate, sang – comme un œil posé sur moi sans jamais ciller. Si quelqu’un se donnait la peine de me regarder, il pourrait voir sans peine les runes que l’échancrure dans mon dos révèle et rien que d’y penser j’ai la nausée. Je m’enserre de mes propres bras, couvre du bout de mes doigts mes omoplates en une protection illusoire. Ma peau est propre et lisse. Plus de trace de crasse, de sang, de la griffure du notic qui me déchirait du coude jusqu’au poignet. J’ai senti, je crois, la douleur s’estomper avant de m’endormir. Je marche encore. Si je m’arrête… Je ne sais pas ce qu’il se passerait si je m’arrêtais. Je n’ai jamais quitté mes visions – rêves, cauchemars – par moi-même. Je marche quand même. Pour m’échapper, pour fuir… J’accélère. Je n’ai rien à quoi me raccrocher, rien de familier, rien pour me rassurer. Pas de poche – pas de pièce, pas de miroir. Rien que des personnes anonymes dans une foule d’inconnus sans visage. Je n’ai pas de visage non plus. Un masque le cache, étire ses plumes noires autour de mes yeux. Je les ai frôlées tout à l’heure, et j’ai eu l’impression de me brûler les doigts. Je n’ose plus les toucher depuis. Y penser noue des sanglots dans ma gorge. Je voudrais qu’Ombre soit là, je voudrais l’appeler, ellui, Jad, Devhinn, quelqu’un, peu importe, et qu’iel me sorte de là. J’étouffe. Mes mains fouillent dans mes cheveux, cherchent le lien qui retient le masque. Pour le dénouer, pour le déchirer et le lancer loin et enfin respirer. Une présence dans mon dos. Quelqu’un qui se colle à moi, qui m’entoure de ses bras, pose ses mains sur les miennes pour les arrêter. Un murmure à mon oreille, une pensée au bord de mon esprit.
— Ne fais pas ça.
Ombre.
Ombre !
— Ombre…
— Je suis là, mon Oublieuse.
Sa promesse fait éclore le soulagement dans ma poitrine. Je ne suis plus seule. Je me suis arrêtée de marcher. Je ne suis plus seule ? Toujours enroulé-e autour de moi, protection contre le monde autour, je sens Ombre se faire interrogatif-ve.
— Tu ne comprends pas, d’habitude, je suis seule dans mes visions. Là, tu es là… Attends, ça veut dire… ça veut dire que les autres aussi ?
Je me hisse sur la pointe des pieds, scrute autour, le cœur battant d’espoir. Jad et Devhinn sont là, quelque part.
— Il faut qu’on les retrouve.
Ombre ne répond pas tout de suite à mon souffle.
— Si tu le dis.
— Viens.
Je glisse ma main dans la sienne, savourant la sensation de ses doigts entre les miens. Iel se laisse entrainer lorsque je reprends ma progression, protection dans mon sillage qui rend tout plus supportable. J’ai un but maintenant.
J’erre toujours, mais mon errance a changé. Elle a gagné un cap dans sa tempête, qui guide mes pas. J’ai gagné Ombre qui les accompagne. Je serre un peu plus fort sa main dans la mienne. Ne pas lea lâcher. Jamais. À ses côtés, je suis prête à me laisser dériver par le flot de la foule qui s’est mise en mouvement, nous emportant inexorablement. L’attente a pris fin, je crois. Sur ma peau découverte dansent les frissons de la magie, omniprésente dans les airs. Tous les regards que je croise ou presque étincellent d’argenté. Mais ce n’est jamais le bon argenté, ce ne sont jamais les bons yeux. Jusqu’à cet instant. Jusqu’à ce que je reconnaisse le frisson le long de ma nuque, la magie qu’il contient. Je la reconnaitrais entre mille. Les deux secondes que met Ombre à s’écarter quand je me retourne sont un supplice. Et puis…
Jad est là, devant moi.
Quelque chose remue dans ma poitrine. Ça n’a plus rien à voir avec les sanglots de tout à l’heure. Non, ça grandit, comme un fourmillement, tandis que je ne peux détacher mes yeux de lui. C’est bien lui. Lui, comme dans le souvenir gravé dans ma mémoire trop vide. Lui, ses yeux noisette et les étincelles argentées plus brillantes, brillantes que jamais. Lui, les grains de beauté qui marquent sa peau. Lui, le soulagement que sa présence me procure. Lui, les cheveux clairs autour de sa tête comme une auréole. Je ne contrôle pas tout à fait le geste, instinctif, qui me fait monter la main vers ses cheveux – courts, ils étaient longs avant non ? – et je le retiens avant de les toucher. Je reste la main suspendue à mi-hauteur – à hauteur de sa joue, je pourrais presque la frôler si je tendais les doigts.
— Ah ! Vous êtes là !
Ma main retombe en même temps que je me tourne vers Devhinn. Il arrive, trébuche hors de la foule et s’arrête près de nous, l’air légèrement essoufflé, comme s’il avait dû lutter pour nous rejoindre. Je lui souris, je souris, sans pouvoir me retenir, enveloppé dans la bulle, dans la promesse que si nous sommes tous-tes les quatre, rien ne peut nous arriver. Le rêve ne virera pas au cauchemar. Je ne comprends pas pourquoi il me dévisage en fronçant les sourcils, jusqu’à ce qu’il demande :
— Analayann… tu vois ?
Je cligne des yeux, acquiesce tandis que Jad répète en prenant mon visage entre ses mains comme il en a pris l’habitude pour examiner les yeux. Pour la première fois, je vois les siens près des miens.
— Tu vois ? Tu es guérie ?
— Ça serait trop facile, grince Ombre en se plaquant à nouveau contre mon dos.
Je soupire :
— D’habitude, ça m’arrive quand je me retrouve dans une vision… et je crois que ça en est une. Même si c’est la première fois que je n’y suis pas seule ou que je change de tenue ou qu’il y a… tout ça.
D’un geste de la main, mon tout ça englobe tout ce qui nous entoure. La salle immense, la foule nombreuse qui la peuple, la magie qui flotte dans l’air, tout le reste.
— Ça pourrait être une vision, oui. Je…
La fin de la phrase de Devhinn reste en suspens. Jad confirme à son tour :
— Il y a une grande magie à l’œuvre ici, j’en suis certain.
Un frisson parcourt la foule autour de nous, une onde brouillant la surface d’une étendue d’eau dont les courants se resserrent. Insidieusement, les gens se rapprochent, nous éloignent. Instinctivement, je m’accroche au bras de Jad, à la main d’Ombre sans pouvoir retenir Devhinn. Il glisse hors de portée, aussitôt englouti par les rangs anonymes. J’avale une goulée d’air douloureuse. À peine retrouvé-es, déjà séparé-es. La foule fluide est soudainement compacte – écrasante, oppressante – et m’empêche de me, nous, lancer à sa poursuite. Quelque chose se passe, dans le large espace vide qui s’est dégagé autour. Un cercle que tout le monde observe. Une estrade, un tribunal, une arène. Je redoute qui s’y avancera, cellui qui y sera jeté-e. Nous, peut-être. Ombre, sentant l’anticipation affoler mon cœur, épouse encore un peu plus ma silhouette de la sienne pour me rassurer. Les pulsations du sien, lentes, mesurées, ramènent un peu de calme dans ma poitrine. Elles s’accordent avec la musique latente, celle qui habille les murs depuis tout à l’heure et qui prend de l’ampleur, encore, encore, grandissant au rythme des pas des deux personnes qui s’avancent dans le cercle. Fascinée, je les regarde se faire face, se positionner, leurs mains trouvant leur place sur le corps de l’autre, les yeux dans les yeux à travers leur masque. L’une d’elles me fait face. Je la connais. Je la connais, je la connais. Je l’ai déjà vue, il y a longtemps, récemment. Je l’ai déjà vue, dans une belle robe, dans une cérémonie aux règles qui m’échappent. Je la connais. La certitude me vrille les tympans sans que je ne parvienne à comprendre d’où elle vient. Je la connais. J’ai déjà vu son regard, les étincelles de magie en eux, la mélancolie et la tristesse qui les habitent même si elles ne sont encore que des bourgeons aujourd’hui.
— Émérence…
Le nom s’écoule de mes lèvres, devient conviction quand je répète, agrippée au bras de Jad :
— C’est Émérence !
Il avait l’air ailleurs, captivé par la danse ou quelque chose à côté. Déboussolé, il fronce les sourcils, scrute la danseuse que je lui désigne.
— Tu crois ?
J’en suis sûre. J’en suis tellement sûre que c’en est douloureux, écrasant tout le reste : une nouvelle vision du passé d’Émérence. Celle-là a l’air plus ancienne encore que la précédente. Bien avant ses enfants, bien avant Aden, bien avant son union avec le Château. Dans un autre passé d’un autre temps où elle aimait quelqu’un d’autre – car comment ne pas être persuadée qu’elles s’aiment ? Je me demande ce qu’il s’est passé, après, quels malheurs les ont séparées, pourquoi Émérence s’est tournée vers le Château. Elle avait déjà l’air si triste, en remontant l’allée de cette cathédrale. Les sons de l’orgue de mes souvenirs – mais est-ce seulement mon souvenir ? – s’éteignent en même temps que ceux qui portaient la valse d’Émérence et de sa partenaire. Perdue dans mes pensées, j’ai oublié d’admirer leur danse. Celle-ci se conclut sur une révérence, avant qu’elles ne se perdent à nouveau dans la foule qui s’empare alors de l’espace dégagé. Je prends une profonde inspiration, desserre enfin mes doigts crispés sur le bras de Jad et regarde autour. Toujours pas de trace de Devhinn.
— Analayann…
Mon regard revient aussitôt sur Jad et je le vois hésiter un instant, décontenancé par la force avec laquelle je le dévisage. Je ne peux pas m’en empêcher. Je vois, je le vois. Je refuse d’en perdre une seule miette. Il se racle la gorge, se lance :
— M’accorderais-tu cette danse ?
J’écarquille les yeux, dans l’incompréhension la plus totale. Il a un petit geste de la tête vers les paires qui tournent au rythme de la musique qui a repris. Je ne sais pas danser ! J’étouffe la protestation instinctive avant qu’elle ne jaillisse. Ravale avec elle mes doutes et mes peurs.
— Avec plaisir !
Pourvu qu’il n’entende pas le tremblement de ma voix. Pourvu qu’il ne sente pas le tremblement de ma main lorsqu’il la saisit, délicatement, pour m’entrainer vers les autres danseur-euses. Avec ce qui ressemble à un profond soupir, Ombre s’écarte de moi. Sa fraicheur – son réconfort – me manquent aussitôt, comme la protection de sa présence contre les runes, à nouveau à la vue de tous-tes. La préoccupation passe dans les yeux de Jad tandis que je frissonne – de l’absence d’Ombre, de mon dos découvert.
— Attends, prends ma cape.
Il dégrafe sa cape et la passe autour de mes épaules dans un grand bruit de drapé de tissu. Puis, délicatement, il attache la boucle qui appuie au creux de ma gorge, gêné par sa canne qu’il passe sans cesse d’une main à une autre jusqu’à ce qu’Ombre tende la main :
— Ça va t’encombrer. Bonne danse. Et tâche de ne pas lui marcher sur les pieds, avertit-iel.
La reconnaissance pétille dans ma poitrine tandis qu’Ombre s’écarte en nous laissant tous-tes les deux, et l’appréhension qui s’était un instant effacée revient affoler mon cœur. Sur l’invitation de Jad, je pose une main sur son épaule, l’autre dans celle qu’il me tend. Je sens la sienne se placer dans le creux de mon dos, pressant contre ma peau le tissu doux de la cape. La chaleur de sa paume traverse ce dernier quand il m’enjoint à avancer de quelques pas, sortant des spectateur-ices pour nous mêler aux danseurs et danseuses en bordure.
— Attention… on y va.
À son signal, j’entame un premier pas mal assuré, puis un suivant, imitant ses mouvements. Il me guide, de quelques mots, d’une pression au creux du dos ou sur mes doigts, et nous entraine dans de lentes arabesques sur le parquet. Celui-ci s’illumine sous nos pas et la magie qui le parcourt chatouille mes pieds nus. Elle se reflète aussi dans les étoiles du masque de Jad et fait briller ses yeux plus fort. J’essaie de ne pas trop les regarder, j’ai peur de trébucher sinon. Alors je me laisse porter par la musique, par notre danse, par l’incroyable sentiment de légèreté qui remplace tout le reste. Pourvu que ce rêve ne s’arrête jamais. Dans un élan de la musique, les deux mains de Jad me prennent à la taille et me soulèvent. J’écarquille les yeux alors qu’il me fait tournoyer au-dessus du sol, m’agrippant à lui de toutes mes forces sous la surprise. Je ne peux cependant résister longtemps au sourire qui éclaire son visage et trouve écho sur le mien, alors que ma robe et sa cape flottent autour de moi, que le décor tourne, effaçant le carreau rouge, et que j’ai l’impression que je pourrais m’envoler.
Je suis curieusement essoufflée lorsqu’il me repose. Ça n’a duré que quelques instants, ça aurait pu être une éternité. Lui ne montre aucun signe d’effort, comme si toutes les épreuves subies par son corps n’avaient pas lieu ici. Le cauchemar est ailleurs. Il reprend ma main pour les derniers pas sur la musique qui arrive à son terme, s’amenuisant sans tout à fait s’éteindre. Autour, les paires se saluent et nous les imitons. Mes joues me brûlent et j’ai le cœur qui bat à mille à l’heure. Je garde la tête baissée quelques secondes encore, le temps de retrouver mes esprits. Quand je me redresse, Jad a les pommettes colorées.
— Il fait chaud, non ? On pourrait aller boire quelque chose.
C’est vrai qu’il fait chaud, emmitouflée dans sa cape. Une agréable chaleur me berce. J’acquiesce et il me reprend la main pour m’entrainer vers le buffet non loin. Sa paume est chaude aussi. Je le laisse choisir la table vers laquelle il veut se diriger, dépassée par les plats débordants de mets.
— Attends…
Une coupe et l’odeur qui s’en dégage m’intriguent. Je m’arrête, m’approche. Saisis entre mes doigts un petit biscuit en forme d’étoile avec un glaçage sombre, bleu, presque noir. Sous les lumières vacillantes des chandeliers, il me semble voir quelque chose scintiller à l’intérieur. Je me retourne.
— Jad…
Mais Jad n’est plus là. J’ai lâché sa main sans m’en rendre compte et il a disparu. Il n’y a à nouveau plus que des visages anonymes, plus que des inconnus. Leur omniprésence m’oppresse. Je ne me suis jamais sentie aussi seule au milieu de tant de gens.
— Jad ?
Je guette une réponse. Aucune ne me parvient, à travers la musique qui continue de faire danser comme si de rien n’était, les conversations assourdissantes de la foule, le sanglot qui se noue dans ma gorge. Un cauchemar… Quelque chose d’humide tombe sur ma main. Une larme, la première parmi les autres qui dévalent mes joues et brouillent ma vue, irrépressibles. Elles se mélangent au biscuit, écrasé dans mon poing tremblant. Les miettes tombent par terre, le glaçage colle, comme un bout de nuit incrusté dans ma peau avec toutes ses étoiles. Mes pleurs redoublent.
— Tenez.
Un mouchoir m’est tendu. Je dévisage, surprise, la personne qui me le propose. Elle arbore une moue ennuyée mais insiste jusqu’à ce que je saisisse le bout de tissu. La surprise a pris le pas sur la peine – toujours présente dans ma poitrine, pour l’instant assourdie.
— … Mer… merci.
J’essuie rapidement mes joues en évitant de toucher mon masque, frotte ma main, tachant d’un peu de nuit le mouchoir aussi coloré que la tenue de l’inconnue. Quand je veux lui rendre son bien, désolée de l’état déplorable dans lequel il est désormais, elle refuse.
— Gardez-le.
Je m’attends à ce qu’elle parte aussitôt – qu’elle m’abandonne aussi subitement qu’elle est apparue – mais, curieusement, elle s’attarde, sans se départir de son semblant de grimace. Plus je l’observe, derrière son masque au profil de loup, plus elle me semble familière. Mais est-ce réel, ou seulement un tour de mon esprit parce qu’elle est devenue malgré elle mon repère dans ma détresse ? Est-ce que je la connais ? – la question ne franchira jamais mes lèvres car, avec un dernier plissement de lèvre et sans un mot, quelque chose d’indéchiffrable dans le regard, elle se détourne et me laisse là. J’entrouvre les lèvres pour avaler une goulée d’air, mais je ne pleure plus. Il reste sur mes doigts une fragrance sucrée et mélancolique. Dans mon poing, le tissu est humide. Je n’ai pas envie de le lâcher. J’aimerais pouvoir le glisser dans une poche, le garder pour toujours, aux côtés de la petite pièce d’Emmanuel et du miroir avec sa glace fendillée. Ma respiration butte et je trébuche, bousculée. Un nouveau mouvement anime la foule, une nouvelle marée qui les entraine tous-tes vers un seul endroit. Je lâche la table à laquelle je m’étais rattrapée et je me laisse porter. Si tout le monde va là-bas, alors les autres y seront aussi, n’est-ce pas ?
Nouvelle attente, dans des rangs plus serrés, plus compacts. J’ai du mal à respirer mais je ne sais pas si c’est le monde ou l’angoisse de n’avoir retrouvé personne. Un nouveau cercle vide s’ouvre au milieu, identique – une piste de danse, un autel. Je resserre les pans de la cape de Jad autour de moi. Protection, réconfort. Attente, encore. En face de moi, le carreau rouge – rouge, rouge, sang. Comme le sang sur le rebord de mon miroir, le miroir de Jad. Le sang de Jad, le sang de… de… Oh non, non non non… Je me redresse sur la pointe de mes orteils, cherche dans la multitude de masques un en forme de loup, un connu parmi les anonymes. C’était elle, c’était forcément elle. Si un Paradoxe a sauvé Jad, alors elle aussi, il doit l’avoir sauvé. Comment ne l’ai-je pas reconnu plus tôt ? Pourquoi ne l’ai-je pas retenue ? Tous les masques se ressemblent, se brouillent. Était-ce vraiment elle ? M’aurait-elle reconnue, elle aussi, si c’était elle ? Pourquoi ne m’a-t-elle pas reconnue ?
— Nous sommes réuni-es ici en ce jour pour célébrer l’Union de deux magiciennes…
Quelqu’un, un homme, a pris place dans le cercle. Il préside, anime la pantomime, présente les deux personnes qui s’avancent et ôtent leur masque. Les deux mêmes femmes que tout à l’heure – magiciennes, promises, condamnées. Émérence. Forcément, forcément que c’était elle. Je le savais. Je suis triste. Je sais déjà ce qui l’attend. Théomance. Celle qui aime Émérence, celle qu’Émérence aime. Celle qui disparaitra. Elle s’est placée juste devant le carreau et celui-ci dessine une auréole rouge – rouge, sang, écarlate – dans ses cheveux presque blancs. Mauvais présage. Je me demande ce qu’il va lui arriver. Pourquoi elle n’aura pas le droit d’être heureuse. Pourquoi leur amour leur sera refusé.
— … qu’il ôte son Masque sur le champ ou reste Occulté jusqu’à la Fin des Temps.
— Moi ! Moi j’ai quelque chose à dire.
Le Château. Il est là, dans le cercle, dans ma tête. Il parle, parle parle, ses mots résonnent, cognent dans ma tête, dénués de sens. Le Château. Son rire. Transie, je me recroqueville, cherche à disparaitre sous la cape de Jad comme si elle pouvait me protéger de lui. Une plainte m’échappe. Tous les rêves finissent par virer au cauchemar. Le monde n’est plus qu’un halo rouge – sang, rouge, sang – dans lequel le reste s’efface. Les paupières closes, les mains plaquées sur les oreilles, tout pour qu’il se taise, pour qu’il disparaisse. Mais il est toujours là.
Une présence sous la cape avec moi, des bras qui m’enlacent, qui me consolent. Des pensées contre les miennes, qui font rempart. Ça va aller, ça va aller. Ombre. J’aimerais pouvoir me rouler en boule comme ellui. Iel me serre dans son étreinte, avale tout le reste pour ne laisser plus que les battements de son cœur et un air de berceuse aux paroles perdues. Je suis là, mon Oublieuse, je suis là, ça va aller. Je te protègerai. Iel essuie mes larmes, m’assure qu’il n’est plus là, qu’il est parti. Iel se trompe. Il est toujours là, dans ma tête, dans mes souvenirs. Dans le long couloir aux cris d’agonie. Dans chaque rire qui hante mes pas. Dans chaque promesse de malheur. Dans chaque instant de solitude. Dans chacune des fissures qui craquent, s’agrandissent, entrainant avec elles le reste du monde dans un dernier hurlement de rage.
Ensemble, mon Oublieuse. Toi et moi, ensemble.
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Bruh, oui, pas vraiment la joie pour Analayann. La fin est terrible pour elle mais la pièce me fait plaisir dans le sens où j’ai l’impression qu’on retrouve une belle alchimie entre le groupe (bon Devhinn, excepté, qui est parti je ne sais où XD). Ombre est moins menaçant.e, plus enclin.e à « partager » Analayann et la danse avec Jad, quoi que bien différente pour tous les deux, à l’air d’avoir été un beau moment pour cette dernière aussi. J’espère qu’en se réveillant, Analayann se rappelera son premier sentiment : entourée de ses compagnons, elle peut tout encaisser.