Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LA SALLE DES INSTANTS
LA SALLE DES INSTANTS

LA SALLE DES INSTANTS

Pièce n°1891
Écrite par Sol'stice
Explorée par Loan

 Le faible éclairage dissimule les détails du nouveau lieu et m’incite m’avancer plus encore, à pas prudents, sur l’étroite corniche où je semble me trouver. C’est grand, très grand, comme une immense sphère creuse qui s’étale loin au-dessus et au dessous de moi. De ce que je vois, la corniche se prolonge de part et d’autre pour épouser la forme courbe des murs dont elle fait probablement le tour. La seule lumière est diffuse et pourtant se propage dans tout l’espace en rebondissant sur les parois. Je pose ma main contre cette dernière, fraiche. Un miroir de la taille de ma paume. Des milliers de miroirs qui tapissent l’intégralité de la sphère et reflètent le peu de clarté. Ma pression, même légère, fait bouger le miroir, dans un tintement presque inaudible et pourtant familier. Interpelé, je baisse les yeux vers le lutin qui a sorti la tête de ma poche et son grelot produit un son similaire. Je n’ai pas le temps de m’interroger sur cette étrange coïncidence que des bruits de pas décidés font vibrer la corniche, accompagnés d’une voix forte :
 — Position à rectifier en BX-36 et BY-68, ajustement couleur nécessaire pour les rouges des rangées 136-k à 156-u. Netteté demandée du secteur 45° à 57°. Ouverture dans une minute et trente secondes.
 Je ne comprends rien à ce que la personne raconte, mais aussitôt s’est-elle tue que des dizaines, des centaines de tintements identiques à ceux du miroir et du grelot de mon lutin s’élèvent dans toute la pièce. La luminosité change et je réalise que c’est parce que, un peu partout, les miroirs bougent. Les pas approchent encore, je crois discerner une silhouette. Un autre tintement, tout proche, détourne mon attention.
 — Qu’est-ce que…
 À mes pieds, un lutin, si semblable et pourtant si similaire à celui qui dépasse de ma poche, grimpe agilement le long de la paroi en prenant des appuis que je ne vois pas entre les miroirs octogonaux. Il parvient avant que je n’ai pu réagir jusqu’à ma main, toujours posée sur l’un d’eux, et se tourne vers moi. Malgré le peu de visage visible sous sa capuche et ses yeux entièrement noirs, je devine qu’il me lance un regard courroucé.
 — Pa… pardon !
 Je me hâte de m’excuser et retire mon bras. Avec un tintement de grelot énervé, il ajuste le miroir que j’ai décalé, délicatement, avec une application et une précision impressionnantes. Le mouvement provoque à nouveau le son de grelot.
 — On est bon ? Ouverture imminente, moins de vingt secondes. Allez, vite, en BX-3…
 La voix s’arrête nette, juste là, tandis que la personne en fait de même en m’apercevant.
 — Que… qu’est-ce que… qu’est-ce que vous faites ici ?!
 Je grimace, bien en peine de trouver comment expliquer simplement ma situation. J’ai passé une porte qui m’a amené là est probablement un peu léger.
 — Je…
 — Tenez, mettez-ça, me coupe-t-iel. C’est dangereux, vous savez ? Il ne faut pas venir ici, sans être équipé. BX-36, on est bon ? Parfait, pile dans les temps, l’ouverture est amorcée. Mettez les lunettes je vous dis ! Dépêchez !
 Maladroitement, j’enfile l’étrange paire de lunettes qu’iel me fourre dans les mains avec autorité et impatience. Je cligne des yeux pour m’habituer à ma nouvelle vision. J’ai l’impression que tout est plus clair. Le lutin, satisfait de son ajustement, a disparu quelque part en se glissant dans un interstice invisible entre les miroirs et je m’aperçois que tous les bruits de grelots ou de miroirs se sont tus. A la place, un grondement sourd accompagne l’apparition d’une tache de lumière, éblouissante, à un endroit de la sphère. Tout s’éclaire, vite, très vite. Je plisse les yeux, lève les mains pour me protéger, effrayé à l’idée de devenir aveugle, mais curieusement ma vison s’ajuste et la luminosité reste supportable. Je peux ainsi voir les différents panneaux qui coulissent, comme le diaphragme d’une caméra, pour ouvrir le passage à la lumière. Celle-ci pénètre à grands flots dans la sphère. Elle se reflète sur les miroirs, rebondit, se diffracte, dans un kaléidoscope étourdissant. Les yeux écarquillés, j’ai l’impression d’apercevoir des milliers d’image, des bouts de scène figés, à travers les yeux d’autant de personnes.

 Et puis, aussi fluidement que le diaphragme s’est ouvert, il se referme, clot le passage à la lumière. L’éblouissance décroit, la pénombre revient. Une nouvelle fois, ma vision s’ajuste, me permettant de continuer d’y voir à peu près normalement, et je réalise que ce sont les lunettes les responsables de cet exploit. Dès que le grondement se tait, la personne à côté de moi clame avec la même force que précédemment, me faisant sursauter :
 — Images acquises ! Données envoyées pour le traitement, instructions d’ajustement dans trois minutes. Dépêchez-vous de polir, n’oubliez pas la lentille.
 Et à nouveau la sphère bruisse de tintements.
 — Bon, maintenant qu’on a un peu de temps, vous allez m’expliquer ? Vous faites quoi ici ?
 Je sursaute à nouveau, surpris qu’iel s’adresse directement à moi. Des lunettes, plus imposantes que les miennes, lui mangent le visage mais ne m’empêchent pas de voir le sourcil qu’iel lève face à mon silence.
 — Vous pouvez fermer la bouche, vous savez ? Vous n’êtes pas d’ici, j’imagine. Je peux comprendre que ce soit un spectacle incroyable, mais je le répète, c’est dangereux. Si vous n’aviez pas eu les lunettes pour vous protégiez, vos yeux serez grillés à l’heure qu’il est, et votre cerveau avec. Quoi que, on peut se demander si ce n’est pas quand même le cas…
 Iel tapote de l’ongle sur l’un des verres qui a sauvé ma vision et lâche un rire. Je me sens piquer un fard, balbutie :
 — Je… ! C’est que… une porte et… j’ai passé une porte… je sais pas… 
 Nouveau rire, qui fait tressauter les épaules et gonfle la poitrine. 
 — Ça a l’air compliqué, ta vie, gamin. Voilà ce que je te propose : on essaiera de trouver comment te faire sortir d’ici après le prochain Instant, mais faut que je bosse en attendant, alors tu me suis, tu m’écoutes, et surtout tu touches à rien, ok ?
 Je hoche la tête en déglutissant. Iel acquiesce à son tour et reprend la progression sur la corniche que j’avais interrompue. Juste avant de lui emboîter le pas, je m’aperçois que le lutin de tout à l’heure a réapparu et frotte désormais délicatement la surface des miroirs avec ce qui ressemble à un chiffon de nuage. Il insiste particulièrement sur celui que j’ai touché et me lance un autre regard courroucé. Ses yeux sombres s’arrondissent de surprise en remarquant le lutin à ma poche et il interrompt sa tâche pour répondre au salut que mon compagnon lui adresse. Afin de me foudroyer à nouveau sans un mot. J’ai compris. Ne surtout pas toucher les miroirs. 

 Il me faut maintenant trottiner pour me porter à la hauteur de maon guide qui progresse d’un pas pressé. Iel consulte des données sur une tablette fine comme une plaque de verre translucide d’une main tout en donnant des instructions aux lutins devant lesquels on passe et qui s’activent de partout.
 — On… on est où, ici ? parviens-je à demander, tournant la tête dans tous les sens pour tout voir.
 — La salle des Instants. C’est ici qu’à chaque Instant, on acquiert les images transportées par la lumière, développe-t-iel sans ralentir. Tu l’as vu, elle arrive par ici dès que le diaphragme s’ouvre, puis les miroirs la décomposent et la capturent. Et entre deux Instants, on ajuste les miroirs pour que tout soit prêt pour le suivant.
 Je fronce les sourcils, essaie de relier les éléments remplis de jargon.
 — On est… dans un œil ? De… de qui ?
 La question semble absurde, parce qu’iel souffle du nez et répond comme s’il s’agissait d’une évidence.
 — Du monde. Deux minutes avant ouverture ! reprend-iel, bien plus fort. Courbure de 14° pour les rangées 1002-p et supérieures, on augmente le vert pour les degrés 15, 18 et 42, aucune correction de position nécessaire, bien joué tout le monde. Une minute et quarante secondes avant ouverture.
 Iel marche toujours, et moi dans ses pas. Le bruit du grelot de mon lutin rythme ces derniers, en harmonie avec le son qui remplit la sphère. Accroché au rebord de la poche, il observe avec fascination l’univers qui nous entoure et je dois avouer que celui-ci est merveilleux. Maon guide a remarqué sa présence et a ce que j’interprète comme.un hochement de tête approbateur, dur à dire dans son rythme rapide de marche.
 — Vous avez de la chance, vous savez. C’est pas donné à tout le monde de gagner leur confiance. Moi et eux, c’est pas pareil, on travaille ensemble depuis toujours, mais vous… il a choisi de vous suivre. C’est pas rien, j’espère que vous vous en rendez compte.
 Timidement, sans oser trop rien dire, j’acquiesce, observe mon lutin dont le grelot continue de tinter doucement. Les sons des miroirs et des autres lutins se taisent progressivement, murmures qui s’amenuisent et disparaissent juste au moment où le grondement du diaphragme prend le relais. Cette fois, je n’ai pas peur d’être aveuglé et ouvre pleinement les yeux pour profiter du spectacle. Iel vérifie une dernière fois que tout est bon et baisse sa tablette avec la satisfaction que tout soit prêt dans les temps.
 — Et… et c’est comme ça tout le temps ?
 Iel me sourit.
 — Pas de repos pour les Instants, 24 fois par seconde, jamais aucun retard, depuis la nuit des temps jusqu’à ce que ces derniers s’arrêtent.
 — 24 fois par seconde ?! je m’étrangle alors que la luminosité croît.
 Iel rit et le tressautement de ses épaules est avalé par l’avalanche de luminosité.
 — Qu’est ce que tu croit ? Le temps ne passe pas pareil ici qu’ailleurs.
 Et je ne réponds rien, avalé par les milliards d’éclat lumineux qui rebondissent et éclatent sur les miroirs.

Instant de lumière, instant d’éternité.

 Quand le noir revient, le sourire n’a pas quitté les lèvres de maon guide.
 — C’est beau, quand même… J’avais oublié à quel point c’est un spectacle incroyable, merci de me l’avoir rappelé. Bon c’est pas tout ça, mais va falloir comment te faire sortir d’ici.
 Et iel a déjà repris sa marche décidée et ses instructions. Je lea suis, obligé de trotter pour tenir le rythme.
 — Il faudrait essayer de trouver une porte, je pense, hasardé-je, peu sûr de moi.
 — Une porte ? Quelle drôle d’idée. Il n’y en a pas ici.
 — Pourtant… Je suis bien arrivé là.
 Geste sans mot qui me donne raison. À la fin de sa séquence d’instructions, iel informe les lutins de notre quête mais rien ne vient perturber le bruissement des grelots et des miroirs. Les centaines de minuscules ajustements de ces derniers font danser les bribes de lumière rémanente. Un éclat différent des autres attire mon attention, tout prêt. Dans le reflet d’un des miroirs, presque à hauteur de mon visage, quelque chose trouble le reflet. Je reconnais, je crois, les écritures qui couvraient les murs du hammam, j’ai l’impression de les entendre murmurer. Sans réfléchir ni pouvoir retenir mon impulsion, je pose ma paume sur le miroir. Tintement outré du lutin juste à côté, exclamation de maon guide.
 — Qu’estce que tu fais ?! Je t’ai dit de ne rien touch… Qu’est ce que… ?!
 Sous ma peau, je sens le miroir s’illuminer, les écritures s’éclairer. Je les entends murmurer sous mes doigts. Le miroir bouge, légèrement, et ses voisins avec lui, comme un battant de porte qui s’entrouvre. Je sais ce qu’il me reste à faire. Alors que la pénombre cède progressivement sa place à la clarté, je me glisse dans l’ouverture et me retourne pour lea saluer. 
 — Bon ben… j’y vais.
 — File, faudrait pas laisser de la lumière s’échapper par le trou. Et ne nous oublie pas trop vite.
 — Ça, il y a peu de chance ! 
 Déjà, le halo de la lumière éblouissante qui entre à flot par l’ouverture grandissante du diaphragme lui dessine une auréole. Je crois deviner un geste de la main de sa part. Puis la porte se referme.

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