Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LA CABINE DE DOUCHE À DROITE DE CELLE D’ANALAYANN
LA CABINE DE DOUCHE À DROITE DE CELLE D’ANALAYANN

LA CABINE DE DOUCHE À DROITE DE CELLE D’ANALAYANN

Pièce n°1890
Écrite par troispetitspoints
Explorée par Ombre
En compagnie de Analayann
Fait partie de la saga << < Chutes prophéties et assimilées > >>

Je ferme la porte derrière moi. Le claquement, bien plus fort que ce que je souhaitais, résonne en écho entre les parois de mon crâne. Le bruit me fait sursauter, avec plusieurs secondes de retard.

Je sens mon visage se déformer et ma carapace craquer. Mon souffle s’accélère et un vent de panique balaye une partie de mon esprit.

Elle

Juste de l’autre côté. La paroi qui nous sépare n’est qu’une fine couche de plastique. Je fixe l’ensemble rouillé qui y est accroché. À la périphérie de ma vision, l’espace vide, là où la paroi de la cabine s’arrête, et donne sur sa cabine. Si je le regardais, je pourrais probablement la voir un peu, voir ses mouvements tâtonnants. Peut-être même que ça me rassurerait, calmerait la panique qui m’envahit.

Mais je suis incapable de déplacer mon regard. Incapable de bouger. Incapable tout court.

La paroi se déforme légèrement, Analayann doit s’y être appuyée un court instant, le temps d’allumer le jet de son robinet, dont quelques gouttes viennent s’écraser sur le sol de ma cabine. Mon corps entier se cabre de surprise, ma vue s’extrait du point qui la tenait engluée et parcourt frénétiquement la pièce. Je retiens un cri, mais pas la substance grisâtre que l’angoisse fait s’échapper de mes lèvres.

Dans un dernier sursaut de lucidité, je lui verrouille pour de bon mes pensées, ma vue, tout.
Seul-e. Enfin seul-e.
Je me laisse tomber au sol, et enfonce mon poing dans la bouche pour étouffer un hurlement. 

***

Recroquevillé-e contre le mur de la douche, au plus loin du jet que j’ai tout de même allumé pour couvrir les sanglots, quelques gouttes atterrissent sur les mains enserrant les genoux. Un tic agite l’œil gauche, tous les sept battements de cœur.

Qui suis-je? Suis-je tout court?

Sentant un nouveau rebond d’angoisse monter, je lève le bras et augmente la puissance du jet d’eau. Ma tête se révulse en arrière, et je dois une nouvelle fois mordre mon poing pour ne pas hurler trop fort.

Des gouttes parsèment mes manches et mon col, je frissonne, autant de froid que de l’idée d’enlever les textiles qui me couvrent.

Il le faut pourtant. Les jets des autres coulent depuis un moment, la buée a envahi toutes les cabines, passant sous les parois. Je n’ose pas regarder l’interstice en bas de ma cabine, de peur de la voir, de peur d’être vu-e également.

Tremblant-e, je fais passer ma tunique par-dessus ma tête, et l’observe un moment. En dix ans ici l’usure l’a affinée, certains endroits menacent de se déchirer. Elle porte encore les mille raccommodages que je lui ai déjà apportés avant. Le fil à ombre est un artéfact rare que je doute pouvoir trouver dans ce Château. Je devrai sans doute finir par abandonner cette tunique et enfiler l’ombre de vêtements réels. Ils n’auront cependant pas la même solidité, et au moindre accroc, au moindre accident, ma peau serait visible.

Baissant les yeux, je promène mon regard sur ce qui me sert de corps, auquel je ne me suis pas confronté-e depuis bien longtemps. Du bout du doigt, je frôle mon bras, mon vrai bras, ma vraie peau, mon vrai moi.
La peau pourtant intacte de mes mains en fait frémir tant. Que diraient-ils en touchant celle que mes vêtements dissimulent constamment?

J’effleure de l’index cette peau de chagrin, parcheminée des larmes accumulées, des sangs qui y ont coulé, cette peau cent fois maudite du regard des mourant-es, n’ayant eu pour crime que d’avoir été attaché-es à mes pas.

J’effleure une première brèche, juste au-dessus du coude. Je tourne autour un moment, sur la peau toujours douloureuse dont les fils partent, puis pose mon pouce sur le fil d’ombre avec lequel j’avais raccommodé l’accroc. Ce n’est pas un accroc à vrai dire, mais plutôt un trou qui traverse mon bras de part en part.

Ce geste fait ressurgir le souvenir d’une ombre au salon d’une maison vide, agrippant sa main gauche au rebord d’une table.
Elle raccommode le trou dans sa chair, tissant chaque extrémité de la béance qui ne se comblera pas.
Son travail fini, elle expose son bras à la lumière de la lune qui ne passe presque plus la faille dissimulée.

Elle est satisfaite. Elle n’a pas crié. Elle n’a pas tremblé. Les points sont solides. Ça ne se voit presque pas. Elle s’améliore.
Sur ses jambes dénudées se distinguent des béances similaires, raccommodées de même, il y a plus longtemps, plus maladroitement.

C’est fini. Elle lâche l’aiguille, jette un œil au corps humain affaissé dans un coin.
Celui dont elle s’est séparée – encore
Celui qu’elle a échoué à aider – encore
Celui qu’elle a tué – encore

C’est fini. Place au supplice.

Elle se glisse dans le coin de la pièce, se laisse glisser le long du mur, et lâche les vannes de la douleur. Cette dernière l’envahit d’une traite, la possède, la dévore
Sa vue mue en kaléidoscope de formes et de couleurs saturées. Hallucinations de douleur.
Ça va passer. C’est fini.

Demain, elle aura oublié la douleur, oublié sa culpabilité. Demain, elle réenfilera ses vêtements longs, oubliera ses béances, oubliera le cadavre de son Accompagné-e. Comme les autres fois. Demain elle fuira, retournera à l’errance. Bientôt elle se réattachera, se promettra de ne plus détruire, détruira, tuera, se trouera, se recoudra.

Jusqu’à n’être que vide et béance, jusqu’à se dissoudre entièrement
Demain, elle recommencera. D’ici là, tout n’est que douleur

D’entre ses dents s’échappent quelques sons feutrés, écho des rugissements internes. Toute oreille n’y aurait perçu qu’un faible feulement, mais il n’y a personne.

Plus personne hormis elle.

Elle.

Elle?

Elle parle plus fort. Je ne sais pas combien de fois elle a tenté de m’appeler avant.

« Ombre ! S’il te plaît Ombre…
— Ta douche fait trop de bruit, je ne t’entendais pas.

Ni merci ni pardon ni merde. Analayann s’en remettra. Pour l’instant, elle ne s’en offusque pas, ou se garde bien de me le montrer, ou peut-être s’en fiche, débordée par sa vulnérabilité.

—Heu… As-tu besoin de savon ? »

Par l’interstice sous la paroi, sa main. Un pain verdâtre dessus. Ses doigts tremblent un peu. Les miens, quand je saisis la savonnette, sont stables. Nos peaux se frôlent, et je ne sais de nous deux qui retirent sa main le plus vite.

Me traverse l’idée que je vrille complètement, ou qu’on me fait vriller ; qui ? Le Château, un de ses sbires, de ses ennemis, une des entités profitant du flot continu des explorateurs pour bouffer leur raison ?
Ces souvenirs en sont-ils vraiment, ou n’est-ce qu’une illusion, une vision, un délire induit ou personnel ?

« C’est bon pour vous ? »

La voix de Devhinn me sort de ces interrogations. Qu’importe les réponses. Je serre le poing, broyant le savon jusqu’à ce qu’il se délite entièrement.

Peu importe qui je suis, qui j’ai été, quelle est la réalité. Je désagrègerai cette dernière jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien.

Les gouttes atterrissant sur ma main sont soudain glacées. Analayann et Jad crient de surprise, bientôt leurs douches se coupent, j’entends Analayann claquer des dents.

Toute, toute petite humaine. Sans moi elle serait morte mille fois, avec moi elle mourra aussi.
Comme l’homme du souvenir, comme tant, dix, vingt, cent, mille auparavant. Je pourrais compter les trous sur mon corps pour savoir combien, combien en ai-je accompagné-es, combien en ai-je tué-es, combien de vies ai-je eues et déniées ?
Combien d’ombres forment qui je suis depuis le Cathedrhall, de combien suis-je composé-e ?
Ce “je” existe-il réellement ?

Je n’en sais rien et me fous de la réponse. Je vrille jusqu’à m’en foutre de vriller.

Une porte s’ouvre. Il va falloir y aller. Désagréger la réalité. Tout désagréger. Me désagréger.

Je renfile la tunique, masquant de nouveau les béances.
Je me relève, jette un œil à mes chevilles. À gauche, la nouvelle plaie s’est élargie, et l’infection a viré au vert vif.
À droite, la cicatrice m’ayant lié-e à Analayann a commencé à nécroser. Les morceaux noircis ne repousseront pas et contamineront les tissus voisins.

Je replace mon pantalon correctement, m’essuie les mains pleines de savon sur la serviette inutilisée.
Je place un sourire sardonique sur mes lèvres, ouvre la porte et sort de la douche, bien plus dégueulasse qu’en y rentrant.

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Un commentaire

  1. Bonne ambiance dit donc…
    J’avais pas réalisé que Ombre avait eu tant d’accompagnés avant et j’espère très fort que quand elle dit qu’ils sont morts à cause d’elle, ce n’est pas au sens littéral du terme ^^

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