Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LE JARDIN AUX SIMPLES
LE JARDIN AUX SIMPLES

LE JARDIN AUX SIMPLES

Pièce n°1887
Écrite par Najcha
Explorée par Isil

La porte me conduit directement à l’extérieur. Comme souvent cependant, le ciel apparaît brumeux : impossible de savoir si le soleil y trône réellement et si, derrière les murailles, on retrouve les montagnes du Deuxième Plus Haut Point du Monde. Je m’étale sur un banc de pierre, dont le grès terne me procure une délicieuse sensation de froid – voilà si longtemps que je n’ai pas eu froid…

Je suis ravie de profiter enfin d’une pièce vide, sans âme humaine – ni âme tout court, ne jamais négliger le potentiel désobligeant des êtres bizarres qui peuplent ce Château. De la brume. Des plantes au pire inoffensives, au mieux nutritives. Du silence. Et surtout, pas trop de questions. Je n’avais jamais rencontré personne d’aussi vénal et intrusif que ce drôle de personnage obsédé par ma mère et mon prénom.

Je me redresse et m’engage sous le porche qui marque l’entrée du jardin. L’arche de pierre, construite il y a vingt ans ou trois millénaires, est devenue lierre et ses feuilles me chatouillent la nuque. Dans le jardin, de très étroits chemins serpentent entre de petites sections de terre, où n’est plantée, avec soin et une petite pancarte indiquant son nom latin, qu’une unique espèce par lopin. Je cueille quelques feuilles de menthe que je mâchonne avec délectation tandis que les senteurs mouillées m’envahissent les narines. Le climat de cette pièce-ci est humide. Les bouquets d’herbe se succèdent, je joue au funambule sur les minuscules tomettes qui délimitent les parcelles, je me repais du calme, des odeurs et de cette profusion qui fait refluer en moi toute la nervosité caractéristique des explorateur-ices. Je le cultiverais bien, ce jardin. Rester là, prendre ma retraite, disparaître de la surface et, aux yeux du Château, devenir une plante verte…

Un second banc m’accueille en plein coeur du jardin. Je m’y installe et avise les espèces qui m’entourent. Tous les fruits d’un plan grimpant de tomates cerises finissent dans mon gosier en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, tandis que je déchiffre les panneaux. Filago vulgaris, Centaurea cyanus, Myrtus communis

Toutes ces herbes ont un nom.

Moi pas.

Je voudrais chasser cette vilaine idée introduite par l’insupportable de tout à l’heure, mais impossible. Je sais que le corps que je possède s’appelle Najea, sans pouvoir parvenir à la source de cette connaissance. Mais la certitude me reste chevillée au corps et mes lèvres murmurent le prénom : Na-jea, Na-ja…

J’ai beau connaître ce prénom, je ne le reconnais pas. Il me semble plaqué sur un corps auquel je ne m’identifie déjà à peine, il me rattache à quelqu’un qui n’était pas ces yeux enfermés dans cette urne, m’impose une histoire sans me permettre d’accéder à la mienne.

J’ai besoin de m’appeler et je n’arrive plus qu’à faire ce que me demandait ma précédente rencontre, y penser, y penser… Elle a raison, je dois trouver mon prénom – mais pas ma mère, pitié.

Autour de moi, les feuilles se mettent soudain à bruisser. Les massifs s’agitent et ploient sous un courant d’air dont je ne parviens pas à identifier l’origine. Mais il y a pire : le courant d’air murmure…

D’abord j’ai l’impression qu’il grince, mais je vois bien à quelques dizaines de mètres la porte qui ne frémit pas. Il ne grince pas, il parle.

I… sil… I… sil… Isil…

C’est peut-être un mot, dont la sonorité me semble familière bien que je n’en connaisse pas l’origine. Il se répète, de plus en plus rapide et soudain il me semble venir de mon dos. Je me retourne : rien. Les branchages ploient, le vent me fait face, mais je ne vois personne. Je tente d’affronter le vent et emprunte un sentier de tomettes, qui me conduit jusqu’à un puits, lui aussi noyé sous le lierre. Il semblerait que ce soit lui qui exhale un tel souffle. Je me penche et découvre… dans l’eau, deux grands yeux qui me regardent. Pitié, je ne veux pas être déjà éjectée de ce corps et passer trois décennies supplémentaires dans un puits !

Mais ce ne sont pas que deux yeux, l’eau plissée dévoile toute une silhouette, et au centre du visage, comme une corne de brume dans laquelle on soufflerait.

Le souffle s’inverse… et me voilà aspirée.

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Un commentaire

  1. Alors ça peut paraitre évident mais j’aime beaucoup lire les pièces où ces dernières sont longuement décrites. Celle-ci était top dans ce sens là !
    J’avoue que je m’attendais à retrouver la fameuse psy mais Isil est attachante aussi. Elle m’a fait beaucoup rire avec son envie de devenir une plante verte XD
    C’est Théomance qui l’appelle, pas vrai ? Hâte de découvrir quel peut être le lien entre les deux !

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