Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LA PIÈCE DES VOIX DES DÉFUNTS
LA PIÈCE DES VOIX DES DÉFUNTS

LA PIÈCE DES VOIX DES DÉFUNTS

Pièce n°1886
Écrite par Allyss Obsidienne
Explorée par Carlynn Vagamova

J’errai dans les couloirs pendant ce qui me sembla être des jours. Je me sentais si seule, ici. Moi qui avais, dans le passé, vécu une vie faite de rires et de voix entremêlées, j’étais à présent en quête d’une âme vivante, peu importe qui, quoi, j’avais simplement besoin d’un peu de compagnie. Seulement, les corridors restaient désespérément vides. Je n’osais pousser la moindre porte, de peur de tomber encore sur une hécatombe d’étoiles ou une prison morbide. Je voulais voir quelque chose d’heureux. La lumière du jour, un sourire sur un visage ou mes frères et sœurs. Peine perdue.

Quand je me décidai à pousser cette porte fleurie, je ne m’attendais pas à grand-chose mais j’avais trouvé les bouquets jolis. Je ne connaissais pas les plantes qui ornaient la chambranle en bois mais elles avaient apporté du baume à mon cœur. De l’autre côté de la porte, les mêmes fleurs décoraient de beaux piliers de marbre blanc qui formaient deux colonnades encadrant une allée carrelée. Aucune décoration hormis les fleurs, aucun meuble, aucun tapis, aucune lampe, la pierre sculptée semblait émettre sa propre lumière, faible, mais existante malgré tout. Je ressentis une forme d’apaisement. L’endroit était gigantesque, mais aucune étoile n’y était enfermée.

J’avançai dans l’allée. Le marbre entendait le moindre de mes pas. Au fur et à mesure que le silence m’enveloppait, je commençais à devenir sensible à des bruits que je ne percevais habituellement pas. Les battements de mon cœur. Le frottement de mes cheveux sur mes oreilles. Le clignement régulier de mes yeux. Je continuais d’avancer, avec l’impression de m’enfoncer dans une dimension autre, lointaine, que l’esprit ne peut atteindre. Je laissais derrière moi mes problèmes, mes questionnements et mes deuils. Je finis par ne plus rien entendre du tout. L’allée n’avait pas de fin. Le pilier d’après était semblable à celui d’avant, j’aurais pu croire que je tournais en rond sans m’en apercevoir. J’aurais pu tomber dans un gouffre que cela n’aurait rien changé. Marcher signifiait tomber, ici. Comme un satellite autour d’une planète qui, pour se placer en orbite, doit se situer assez proche d’elle pour tomber éternellement. J’avais la même impression. Une gravité universelle me forçait à marcher dans ce décor vide, sans but.

Quand une lumière apparut devant moi.

Je ne m’arrêtai pas. Je marchai devant la lumière, je la traversai ; la lumière n’est pas matière. Cette lumière-là n’était pas une source de lumière, elle en était l’expression, je savais que je pouvais passer en son travers comme un fantôme ; n’était-ce pas ce que j’étais devenue, à force de marcher comme une âme en peine ?

La lumière me rattrapa et grandit. Elle grandit encore, grandit, grandit, jusqu’à atteindre une taille démesurée. Il m’apparut qu’il s’agissait d’une sphère. Comme une étoile. Et j’entendis un chant. La voix mélodieuse, qui articulait des mots dans une langue que je ne connaissais pas, venait d’une forme humaine, lumineuse elle aussi. La forme flottait dans les airs, à côté de la sphère qui évoluait tranquillement devant moi. Un souffle de vent agita mes cheveux, chose surprenante dans ce lieu qui semblait si figé jusqu’à présent. Une autre forme humaine, bleue celle-ci, s’approchait de moi. Un instrument de musique que je connaissais bien se mit à s’exprimer. La forme continuait de s’approcher, je continuais de marcher, sans peur, attendant qu’elle me rattrape. Qui était-elle ? Que voulait-elle ? Elle me semblait si familière…

D’autres silhouettes lumineuses apparaissaient. Des humains, des humaines, des chats, des plantes, d’autres animaux, un éléphant, une armoire vivante comme j’en avais déjà vu par le passé, tout cela se démultiplia jusqu’à former une gigantesque foule qui m’entourait et évoluait au même rythme que moi. Toutes ces entités s’exprimaient. Elles chantaient, elles jouaient de la musique, elles parlaient, elles s’exprimaient d’une manière ou d’une autre, je ne comprenais pas leurs mots mais j’avais l’impression de percevoir leurs intentions. De la douceur, du calme mais, surtout, une sorte de tristesse, une tristesse grise et nostalgique, que je ne comprenais pas bien. Leur présence m’apaisait et, en même temps, déclenchait chez moi un manque profond de tous ceux que j’avais aimés. Comment pouvais-je me sentir si seule, accompagnée de toutes ces âmes ?

C’était cela. C’étaient des âmes. Toutes ces formes lumineuses étaient les âmes de défunt-e-s, qui chantaient la vie après la mort, cette existence fantomatique, sans matière, sans gravité, faite de fusion et de photons discrets. C’était donc à cela que je ressemblerais lorsque mon cœur cesserait de battre ? En avais-je envie ?

Elles ne me laissèrent pas répondre à la question. L’âme bleue me prit par la main – du moins, c’est ce que je crus – et je m’élevai dans les airs, plus légère qu’une plume de jeune oiseau. La symphonie des voix se fit plus forte à mes oreilles et d’autres silhouettes me rejoignirent. Ensemble, nous nous dirigeâmes vers la grande sphère lumineuse, si pâle en comparaison d’une étoile – mais c’était exactement cela. L’évidence fulgura au moment où je traversais la surface immatérielle de la sphère. J’étais en présence du fantôme d’une étoile. Même, plus précisément, il s’agissait de l’âme de l’étoile que j’avais voulu libérer. Alors, elle était morte… Curieusement, aucune larme ne se mit à couler sur mes joues. Le calme m’habitait toujours. Les voix diverses des âmes m’empêchaient de sombrer. Elle m’élevaient jusqu’au sommet des colonnades, tout doucement, sans que je ne comprenne leur objectif. Mais je me laissais porter. Quand soudain, tous les fantômes se précipitèrent sur moi. Alors, un voile noir recouvrit mes yeux. Puis, mon esprit explosa.

Je me retrouvai projetée à des années-lumières de là. La symphonie tonnait, à présent, tonnait dans mes oreilles, mélodieuse et cacophonique, calme et en colère, rassurante mais terrifiée. Je vis, en quelques fractions de secondes, des milliers, des centaines de milliers d’âmes défiler sous mes yeux, aux formes multiples, incompréhensibles, trop rapides pour pouvoir accorder une attention précise à une seule d’entre elles. Je vis, plus loin, une étoile exploser et le temps s’accélérer pour me montrer sa transformation en nébuleuse. Je ressentis l’âme de l’étoile que j’avais connue enfermée câliner mon esprit. Je compris que c’était ce qu’elle aurait voulu devenir. Une belle nébuleuse, aux couleurs fantastiques. Le Château, ou ses maîtres, lui avaient volé cet avenir. Cette vie après la mort. Car l’Univers a fait de la mort une chose splendide, la mort est le terreau fertile de la vie. Je le sais, à présent, je l’ai toujours su mais le chagrin m’empêchait de le voir. L’étoile s’incrusta un peu plus dans mon esprit et je la sentis sourire. Puis je me sentis tomber et heurtai durement un sol froid.

Il n’y avait plus de formes. Plus d’âmes. Plus de chants. Le marbre blanc n’était que marbre blanc. Mais plusieurs choses avaient changé.

L’allée avait à présent une fin. Une grille ouvragée en fer, ornée de fleurs aux boutons lumineux.

Et je n’étais plus seule. L’étoile était restée auprès de mon esprit.

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