Pièce n°1888
Écrite par Jad de Salicande
Explorée par Jad de Salicande
En compagnie de Analayann & Devhinn
Fait partie de la saga << < Chutes prophéties et assimilées > >>
J’entends la porte se refermer derrière moi, et je souris sans m’en rendre compte lorsque que je reconnais l’objet accroché au mur : un pommeau de douche. J’appuie sur le bouton situé en dessous et de l’eau jaillit, d’abord froide, puis tiède, puis agréablement chaude. Je me dépêche de me déshabiller en jetant mes vêtements par terre sans trop faire attention – je compte bien ne plus jamais les remettre.
Je me glisse sous le jet d’eau en soupirant de contentement. Le nombre de fois où j’ai pris une douche dans ma vie se compte sur les doigts de ma main. Je me souviens du calvaire que c’était lorsque nous devions faire chauffer de l’eau au feu avec ma mère et ma sœur, avant de se laver dans un bac au moins une fois par semaine pour se décrasser. Les seules fois où j’ai pu prendre de vraies douches sans avoir à chauffer l’eau moi-même était lorsque le fils du maire m’invitait à dormir chez lui avec quelques camarades de classe. L’odeur du savon à la fleur d’oranger me revient à l’esprit et me donne envie de rester ici en fermant les yeux pour l’éternité.
Il me manque une chose cruciale pour terminer ce rituel de propreté : un savon. Je tente ma chance auprès de Devhinn, et je prononce à demi-mot :
— Eh, dis, tu as un savon ?
Le bruit du jet de sa douche ne s’interrompt pas. Est-ce qu’il m’a entendu ? J’ai un peu peur de lui redemander, peur qu’il se mette en colère une fois de plus pour une raison relativement mystérieuse. Néanmoins, mon envie de prendre cette douche et d’être propre reprend le dessus donc j’insiste :
— Devhinn ?
Mes oreilles attendent une réponse de sa part donc ma surprise est grande quand je lève ma tête et que mes yeux voient une tâche verdâtre tomber du ciel. Je n’ai pas le temps de réagir et je peux juste ressentir la douleur lorsqu’elle heurte mon front – pile poil à l’endroit de ma blessure. Je ne peux m’empêcher de pousser un cri de douleur. Je lui demande juste un savon ! Il avait juste à me répondre non si ça le dérangeait tellement – ou ne pas me répondre, et partir en courant, comme il le fait si bien.
— Désolé. Ça va ? me demande-t-il
— C’est bon oui. Merci.
Je laisse exprimer toute mon amertume dans ma réponse. Bien m’en a fait : je l’entends couper l’eau juste après, et elle devient glacée pendant quelques secondes. Je lâche un nouveau cri de douleur. Mon rêve de douche ressourçante se transforme peu à peu en cauchemar.
— D’ailleurs, Jad… Je suis désolé, hein. Eno c’était mon gamin, fin, le gosse dont je devais m’occuper, pas mon fils à proprement… Bref. Je pensais pas qu’il se passerait tout ça.
Je n’en crois pas mes oreilles. Mon esprit se vide et je fixe le mur en face de moi – est-ce qu’il est porteur ?
— Si je me souvenais, je te jure que je vous expliquerai tout.
Ré-entendre sa voix me sort de ma torpeur. Je me dépêche de lui répondre :
— Écoute, contente toi de faire attention au groupe d’accord ?
Je grimace, car ma réponse est très froide, mais je n’arrive pas à l’excuser pour l’instant.
— Quand on sort, je vous dis ce que je sais. Autant que possible.
Je ne réponds pas et je l’entends commencer à se sécher de l’autre côté de la paroi. Je tourne physiquement le dos à notre paroi commune et je fais attention à ne pas penser à ce qu’il vient de se passer. Je ne sais pas comment réagir. Il nous demande si on est prêt à s’en aller mais je ne suis plus concentré sur ses paroles. Un doute m’assaille : est-il lui aussi amnésique ? Est-ce une façon pour lui d’éviter de se confronter à son passé ? Une goutte de sang tombe sur le sol de la douche – cela me détourne de mes pensées.
Je commence à me savonner vigoureusement et à laver mes cheveux longs, hirsutes et emmêlés. Combien de temps ai-je passé dans le cachot pour qu’ils poussent autant ? En passant ma main sur mon dos ou mon ventre, je suis soulagé de constater que je n’ai pas de cicatrices particulières, même si mes côtes sont plus saillantes que lorsque je suis arrivé dans le Château. J’essaie de ne pas trop perdre de temps à me savonner, surtout lorsque j’entends Annalayann tâtonner du côté de la paroi d’en face.
— Analayann, je demande, pour déterminer si elle a besoin d’aide.
Elle ne me répond pas mais j’entends sa respiration s’accélérer et adopter un rythme saccadé.
— Analayann ! Ça va ?
Elle tousse de l’eau, comme si elle avait avalé de travers, mais ça me rassure. Si une personne s’étouffe mais qu’elle émet du son d’une manière ou d’une autre, ça veut dire qu’elle respire toujours.
— Je… oui oui, ça va.
— Tu es sûre ?
— Hmmhmm.
Je décide de lui faire passer le savon par dessous la paroi (parce que je ne souhaite faire de mal à personne).
— Je vais te faire passer le savon. Si tu t’approches de la paroi et que tu tends la main dessous… Plus par là…
Nos mains s’effleurent lorsqu’elle parvient à trouver le savon. Je ne sais pas pourquoi, mais cet infime contact reste gravé dans ma mémoire épidermique, comme s’ il me permettait de revenir à un endroit plaisant et sécurisé.
Je prends du temps à me rincer, savourant les minutes silencieuses et reposantes : je sais très bien qu’une fois sorti de cette cabine de douche, je vais devoir interagir avec Devhinn, Ombre, et je ne sais quelle autre créature du Château ou énigme impossible à résoudre.
Je me résous à sortir de là. Je me sèche avec la serviette et m’habille de vêtements neufs et surtout propres. Je suis un peu dégoûté de remettre mes chaussures mais ce sont les seules que j’ai. Je m’apprête à sortir lorsque j’entends la voix d’Annalyann prononcer doucement :
— Je vais… je vais changer la pièce de vêtements. Je risque de la toucher. Désolée…
Ma vue s’assombrit jusqu’à devenir noire d’un seul coup. Noir. Humide. Battements d’ailes, bruissements, froid Je. Veux. Tout. Savoir.
J’écarquille mes yeux sous l’effet de la peur soudaine qui m’envahit. Je suis de nouveau dans le cachot, de nouveau enfermé à la merci de cette créature…
La vue me revient aussi soudainement qu’elle avait disparu. J’essuie une goutte d’eau qui a coulé le long de ma joue — j’aurais pu passer plus de temps à me sécher. J’ouvre doucement la porte opposée de celle par laquelle je suis entré, peu pressé de continuer cette aventure interminable.
Ouaip, bah l’ambiance n’est clairement pas au beau fixe entre les membres de l’équipe. Espérons qu’ils parviennent à surmonter leurs griefs. Et je suis content qu’au final, cette douche se passe plutôt bien.
J’aime beaucoup la manière dont cette scène de douche nous permet d’en apprendre plus sur le personnage de Dad et son passé… C’est un exercice vraiment difficile, je trouve, dans cet univers, d’arriver à rester ancré dans la description d’une pièce tout en dévoilant peu à peu les personnages.Je trouve que c’est super réussi dans cette pièce, qui est très agréable à lire.
Haha, *Jad, on peut remercier l’auto-correcteur pour ce lapsus un peu amusant