Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LES TRIBUNES SUPÉRIEURES DE LA CATHÉDRALE
LES TRIBUNES SUPÉRIEURES DE LA CATHÉDRALE

LES TRIBUNES SUPÉRIEURES DE LA CATHÉDRALE

Pièce n°1973
Écrite par Sol'stice
Explorée par Analayann
Fait partie de la saga << < Chutes prophéties et assimilées > >>

Aden. Le nom me noue la gorge quand je me laisse emporter à travers le vitrail. Il était – il est – là, tout proche. L’idée de le croiser au prochain détour de couloir noie mon esprit et bloque l’air hors de mes poumons. Je peine à sortir la tête de la vague de terreur qui s’est abattue sur moi, et à réaliser où je suis. De retour dans la cathédrale. Perchée au milieu de la foule colorée et bruyante sur l’un des balcons qui surplombe la nef noire de monde. La main vide.
 — Ombre ?
 Mon appel n’est qu’un croassement dans le brouhaha de la musique et des cris.
 — … Jad ? Dehvinn ! Vous… vous êtes où ?
Seule. Je suis seule. J’avale une goulée d’air douloureuse. Seule, et Aden n’est pas loin, et… Dans l’emballement irrépressible des mes pensées, je fouille frénétiquement la foule du regard, redoutant de voir son visage surgir. Voir. Je vois. Je suis seule et je vois.
 — Oh non… non non non…
Une vision. Un autre lieu – ou presque – dans un autre temps. Quelque chose entre le gémissement désespéré et le ricanement ironique m’échappe et se noie dans le vacarme, insensible à ma présence. Une profonde inspiration – qui tremble un peu, je souffle lentement. Une vision. Rien de tout cela n’est réel – ne l’est plus. À travers les secousses des épaules anonymes pressées contre les miennes, je distingue une procession en train de remonter l’allée centrale vers le chœur de la cathédrale. Je me dresse sur la pointe des pieds pour mieux voir, pour comprendre ce que je fais ici
 Une femme tient deux jeunes enfants par la main. Son ventre arrondi laisse deviner l’arrivée prochaine d’un troisième et ses pas la mènent vers l’autel. Là-bas l’attend quelqu’un que je n’arrive pas à voir dans la marée mouvante de la foule. Celle-ci avale de son bruit les paroles de la personne qui officie la cérémonie en cours. Le plus jeune des enfants tire sur la robe de sa mère, qui se penche vers lui. Émérence. Bien plus jeune que la seule fois où nous nous sommes rencontrées, bien plus radieuse dans un passé qui lui épargne encore de connaître les épreuves qui l’attendent. Émérence, enceinte d’Aïden, qui se penche pour rassurer Alden sans pour autant lâcher la main d’Aden – à nouveau, je gémis – avant de reprendre sa progression vers le chœur où l’attend… Mon gémissement se mue en plainte. Le Château. Le Château, le Château, le Château, le Château, le Château… La litanie frappe comme mon cœur contre mes côtes. Je veux reculer, fuir, le plus loin possible, mais la foule retient prisonnière, spectatrice immobile et impuissante. Mes paupières closes ne suffisent pas à effacer le fragment de passé.
 — MORT AU CHÂTEAU !
 Je rouvre brusquement les yeux au cri de l’homme qui vient de surgir de la foule. Le bruit de celle-ci se mue en hurlements. Les sons et les couleurs se brouillent, chaos, tout se mélange, j’ai peur de mourir écrasée par les piétinements paniqués. Puis le monde se stabilise, la foule en émoi retrouve le silence et un semblant de calme. Le sang s’écoule dans les rainures des pavés. L’épée du Château chuinte en glissant dans son fourreau. Ses fidèles affolés se pressent autour de lui, autour d’Émérence et des enfants. Alden pleure à gros sanglots terrifiés, accroché au jupon moucheté de rouge de sa mère. Les yeux désormais vides de l’homme me fixent sans vie. Aden est assis par terre, le sang imbibant sa tunique tandis que ses épaules tressautent. Il ne pleure pas. Il rit. Il rit en levant ses paumes rougies, en les essuyant sur le tissu blanc de sa tenue en deux grandes traces écarlates. Il rit, du rire le plus terrifiant que je n’ai entendu, d’un rire issu de souvenirs que je n’ai plus, de promesses de mort et de souffrance. Et quand il relève la tête, quand il porte son regard qui n’a rien d’enfantin sur la foule anonyme, quand il croise le mien au milieu de cette dernière, j’ai beau savoir que je ne suis pas vraiment là, je suis persuadée que c’est à moi que son sourire est adressé.

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Un commentaire

  1. Ouaip, bah il est aussi effrayant qu’à la première lecture.
    Il sonne différemment par contre en ayant lu tous les antécédents d’Aden et j’en viens à me demander si ce dernier n’est pas une plus grande menace pour les explorateurs que le Château lui-même…

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