Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LA SALLE VIP
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LA SALLE VIP

Pièce n°1948
Écrite par troispetitspoints
Explorée par Ombre
En compagnie de Analayann, Devhinn & Jad de Salicande
Fait partie de la saga << < Chutes prophéties et assimilées > >>

Habitué-es à l’absurdité architecturale du Château, nous ne nous étonnons pas d’atterrir directement dans la nef. Par sa taille, je conclus qu’il s’agit probablement d’une cathédrale.

Un souvenir ancestral me remue

Une autre cathédrale, à vocation bien moins spirituelle et bien plus mortifère, la seule pièce que tous les explorateur-ices auront visitée

Souvenir de mes pas dans ce Cathedrhall, il y a dix ans, cent ans, mille jours, seul-e

Seul-e

Seul-e

Avant elle

Il n’y aura pas d’après, ni pour elle, ni pour moi

Ni pour nous

« C’est très grand, commence Devhinn, à destination d’Analayann. On est dans une église je crois.

Sans blague, quelle perspicacité

—La méchanceté gratuite on va s’en passer Ombre.

—Oh, désolé-e, j’ai pensé à voix haute. »

Un soupir traverse le groupe. Ma fade excuse, bien que sincère, a dû passer pour une énième ironie. Si je ne différencie même plus ce que je pense de ce que je dis… Je prends la suite de Devinnh, montrer que je prends ma part dans le groupe.

Et bien plus encore

Jusqu’à tout engloutir

« Il y a des bouteilles dans chaque bénitier.

Jad me regarde de travers, je n’ai peut-être pas pointé l’élément le plus neutre

— Heu… Il y a beaucoup de cierges, devant les chapelles, et sur les lustres au plafond. Je me demande comment ça se fait que la cire ne tombe pas sur nos têtes.

Cette fois-ci, c’est Devinnh qui me dévisage, agacé. Ils doivent penser que je me fiche d’elleux, ce qui a certes beaucoup été le cas depuis quelque temps.

— Et…

—Je vais prendre la suite, me coupe Devhinn. Ça semble être une nef d’église, on est au niveau de l’autel, mais il n’y a rien dessus. Il n’y a pas de banc, mais il y a une grande table au fond, et autour des gens…

—Habillés en rouge, le coupe Analayann. »

Elle tremble, sa respiration est rapide. Jad pose sa main sur son épaule, elle sursaute, puis la poigne réconfortante de Jad semble lui faire reprendre un peu de calme.

Elle, apaisée

Lui, stabilisé

Eux

Sépare-les, déchire-les

À cette voix qui me hante se mêle un autre murmure, une culpabilité pour l’instant dérisoire, mais qui, je le sais, peut se muer en gouffre d’un instant à l’autre.

Pourquoi les séparer ? Toi qui ne fais que la tirer depuis des pièces, toi qui ne lui prends la main que pour la lui forcer ? Toi donc la seule évocation de tendresse te fait flamber de rage ? Peut-être est-ce encore temps de l’épargner. De les épargner.

De l’autre bout de la pièce, un des hommes en rouge, nous fait signe. Nous nous approchons. J’ai lâché la main d’Analayann.

Au bout de quelques pas, ses doigts cherchent les miens, agrippent le vide. Son geste n’a pas échappé aux deux autres, qui se tournent vers moi, à la recherche de la haine qui me hante. Ils croisent tous les deux mon regard hagard, que je tourne de suite vers le sol.

« Ombre ? »

Je ne réponds pas à l’Oublieuse. Elle tend la main pour demander la mienne.

Je pousse doucement le coude de Devhinn vers les doigts conjurants d’Analayann.

Disparaître

Le silence n’a pas le temps de s’installer, car nous arrivons au niveau de la table. Une dizaine de personnes y sont installées, des hommes, des femmes, un golem à deux bouches et un grand lièvre portant d’épaisses lunettes violettes qu’il me semble avoir déjà vues. Tous portent une soutane rouge foncé. Dans quelle cérémonie avons-nous mis les pieds ?

Devhinn tourne son regard partout, à la recherche d’une porte. Le portail de la nef est clos, avec un bruit léger le loquet se ferme seul. Devhinn grimace comme si le son l’avait assourdi.

« Ah, enfin vous voilà. »

Encore un lieu où nous semblons attendu-es. Les personnes assises se relèvent.

Notre groupe se tient sur la défensive. Trois membres de l’assemblée portent un talkie-walkie à leur ceinture. Également, aucun-e de nous ne portant de soutane, nous risquons de nous faire questionner.

« Bien. Je déclare le concile ouvert. Merci d’avoir répondu présent-e à la convocation des Vaticans Immédiatement Papables. Nous voilà réuni-es aujourd’hui pour élire un nouveau Papi, le précédent ayant, comme vous le savez, chu de sa chaire.

Un silence recueilli suit ces paroles. Les Vaticans baissent la tête, Jad et Analayann les imitent. Devhinn la garde droite pour regarder autour de lui, et je ne me gêne pas pour me dévisser le cou et regarder la fameuse chaire, suspendue au plafond, à une vingtaine de mètres de hauteur.

— Le nouveau Papi sera le guide spirituel de tous les immortels et vieux croûtons du Château, et aura sous son autorité tous les EHPAD et maisons de retraites de ce territoire. Que chaque Vatican dépose son hostie dans la mitre. »

Tout cela n’a ni queue ni tête. Si dans cette antre de vieillesse le chef se nomme Papi et les cardinaux sont rebaptisés Vatican, qu’est ce que sont les hosties et la mitre ?

Je ne suis pas déçu de la réponse. Solennellement, chaque Vatican déchire un morceau de sa soutane et le dépose dans un vieux haut de forme. Jad tient plus fort l’épaule d’Analayann, paniqué. Il n’aura pas la force de s’enfuir. Notre tour arrive bientôt et nous n’avons pas d’hostie ou de tissu rougi… Rougi. Je viens de comprendre. Je saisis la manière dont les soutanes ont été teintes et pourquoi la teinte ne semble pas uniforme.

C’est le tour de Devhinn, qui ne semble pas avoir eu le même éclair de génie que moi.

« Déchire ta manche plutôt que le col. »

Ma voix est à la limite du théâtrale, j’essaye de jouer le rôle du leader arrogant-e prenant ses subalternes pour des idiots. Mais est-ce un rôle finalement ?

Je lui désigne sa manche gauche, maculée de sang. Il semble comprendre, Jad également, et les deux déchirent un morceau des vêtements, qui ne seront pas restés ni propres ni complets bien longtemps.

La panique semble avoir plongé Analayann dans un état second, je ne sais pas depuis quand elle perçoit le rouge des sangs que nous poursuivons ou versons, mais cette couleur semble la révulser. Hypnotisée par la terreur que ces rouges lui infligent, elle tire machinalement sur un fil de son pull, maculé du sang d’un nothic, et le dépose dans le chapeau rapiécé.

Ne reste que moi, et c’est à mon tour de paniquer. Je suis coincé-e. Je n’ai rien de taché hormis mes vêtements, déjà très abimés et que je dois préserver à tout prix.

Les secondes s’écoulent, sous le regard des Vaticans et de mes compagnons. Je ne bouge pas.

Devhinn s’impatiente, peut-être pense-t-il que la peur me paralyse également, ou peut-être a-t-il peur que je fasse tout capoter. Il tend le bras vers moi et attrape ma manche. Je m’esquive en grondant, mais trop tard, un bout d’étoffe se détache. Je le lui arrache des mains et le replace sur mon bras. Il me regarde, choqué, il a vu une de mes béances, qui, même recousues, se détachent très nettement.

Perplexe, il tend le bras vers moi, mais je recule en feulant. Puis d’un geste brusque, je lui arrache la carabine qu’il porte sur son dos. Jad et lui reculent, effrayés par ma fureur, les mains en l’air. J’essuie rageusement les larmes qui me sont montées aux yeux et dépose l’arme dans le chapeau. Elle est si imbibée de sang qu’elle aurait pu compter pour tout notre groupe.

«  Bien, reprend l’homme du début. Il est temps de voter. Qui ne souhaite pas se présenter en tant que Papi ? »

Trois mains jaillissent immédiatement, donc celle du lièvre. Nous échangeons quelques regards, Analayann lève sa main en premier, et nous l’imitons, soucieux de ne pas nous retrouver à la tête des EHPAD du Château.

« Les candidats sont au nombre de sept ? Le chiffre de l’imperfection, comme par hasard ! »

Je n’y comprends plus rien. Nous nous signalions pour justement ne pas être candidat !

Pas le temps de poser des questions, les modalités du vote sont rappelées :

« Je vais piocher une hostie. Son ou sa propriétaire choisira le nouveau Papi. »

Très équitable comme manière de voter, et nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Même s’il parlait de piocher, l’homme se penche au-dessus du chapeau, farfouille, prend tout son temps pour choisir, grommelle « non celui-ci c’est celui du golem… Celui-ci c’est celui de Bonté, hors de question… La carabine de l’autre qui n’est pas seul-e, là, non… »

L’autre qui n’est pas seul-e, apparemment il s’agit de moi. L’expression me perturbe. Parle-t-il de mes compagnons ?

Je secoue la tête. Je ne peux pas attacher d’importance à quelqu’un qui triche. Est-ce encore de la triche à ce stade ?

Enfin, il brandit un morceau d’étoffe, le jauge, vérifie que son propriétaire est bien celui qu’il pense.

« Le hasard a parlé ! Chère collègue, veuillez choisir le prochain Papi. »

Il désigne du doigt une des femmes de l’assemblée. Devhinn tique, comme s’il la reconnaissait.

Elle se lève, et je comprends la réaction de Devhinn. À la taille de la femme est accroché un talkie-walkie, je me doute de la suite. Avec un grand sourire, elle désigne quelqu’un, qui est bien sûr la troisième personne à porter un talkie-walkie.

« Je prendrai le nom de Métro 1er. En première décision en tant que Papi, j’informe tous mes sujets, mais surtout mes chers collègues, qu’une offre supérieure a été faite dans le cadre de notre mission actuelle que vous connaissez. Il s’agit toujours de le retrouver, mais il ne faudra finalement pas le livrer aux elfes.

—D’où provient cette offre, demande celle qui l’a élue.

—Et mon titre ?

—Excusez-moi cher Papi. D’où vient l’offre dont sa Vieillerie nous informe ?

—D’un certain Aden. Il faudra me le livrer, je m’occuperai de la suite de la procédure. »

Nos quatre mâchoires manquent de se décrocher. Analayann se met à trembler, puis à claquer des dents. L’évocation du nom d’Aden la plonge dans une crise d’angoisse n’ayant eu d’égale, jusque-là, que celle provoquée par son hippophobie. Jad se place devant elle, tenant ses mains, tant pour dissimuler ce que ce nom a provoqué chez elle que pour tenter de la rassurer.

Devhinn, peut-être le plus choqué de nous, met davantage de temps à réagir. Lorsqu’il sort de sa stupeur, il ne peut bégayer qu’une suite hasardeuse:

“Qui… Quoi que d’où mais et d’où qui…”

L’électrice de la nouvelle Papie se tourne vers nous, et pose la main sur son talkie-walkie. Au vue de la panique qui souffle sur notre groupe, je ne sais pas si d’autres ont vu son geste. En tout cas, Devhinn, certainement pas. Son teint alterne blanc et rouge. Il rouvre la bouche. De peur que ses mots ne nous mettent dans une situation délicate, je lui fiche mon coude dans les côtes. Il grimace mais semble déterminé à en savoir davantage.

Je soupire, et glisse mes mains dans son cou. Que ne faut-il pas faire pour les forcer à la boucler.

Bien sûr, son attention et sa fureur se détournent vers moi. Je ne porte pas attention à ses récriminations, accusations d’égoïsme et qu’est ce que je suis gamin-e et ça doit bien me faire rire alors que…

Derrière lui, les Vaticans retirent un à un leur soutane. Bien sûr, sous celles des contrôleurs se dissimulaient les uniformes que nous commençons à connaître. Devhinn ne décolère toujours pas contre moi. Pas grave, j’en ai l’habitude.

Les trois talkie-walkies commencent à grésiller. Dans la bouillie de mots, je distingue “quatre individus”. Impossible d’être sûr-e qu’il s’agit de nous, mais dans le doute, et devant les regards soupçonneux de la nouvelle Papie, je panique.

Le lièvre nous sauve la peau en se dirigeant à petits bonds vers un des vitraux. Au-dessus de ce dernier, un panneau “sortie de secours” clignote faiblement. Je reprends la main d’Analayann, trop paniquée pour s’opposer à ma poigne, et saisis celle de Devhinn.

“Dépêche ou on va mal finir, je lui siffle entre mes dents.”

Jad saisit la carabine dans la mitre avant de nous suivre.

“Ombre, mais qu’est ce qui se passe, on allait tout savoir et toi…

Tout en poussant la porte, je murmure :

—La Papie… Son ombre… C’était aussi une ombre libre.

—Et ?

—Les ombres libres sont mauvaises, Devhinn. On est mauvaises.”

Une odeur d’humidité nous saisit à la gorge lorsque nous franchissons la porte.

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