Pièce n°1996
Écrite par Sol'stice
Explorée par Analayann
En compagnie de Devhinn, Jad de Salicande & Ombre
Fait partie de la saga << < Chutes prophéties et assimilées > >>
Le noir est revenu. Et avec lui, la brûlure dans mes yeux aveugles. Je gémis, ferme les paupières, les plisse le plus fort possible dans l’espoir de contenir la souffrance et les larmes ensanglantées qui s’en échappent.
— Analayann ?
Jad m’attrape le bras alors que je vacille, Devhinn l’imite peu après. Ombre reste hors de portée. Sa main a glissé de la mienne et je ne la retrouve pas dans l’obscurité qui m’a avalée.
— C’est rien…
— Ça a recommencé, n’est-ce pas ?
J’acquiesce à la question de Devhinn, la gorge nouée. J’ai peur qu’en décrivant ma vision, elle se grave à tout jamais dans mon esprit. L’odeur du sang – celui de l’homme mort sur les pavés de la cathédrale, celui qui perle de mes yeux – me donne la nausée. Jad essuie mes joues d’un geste délicat. J’inspire profondément, remue mes orteils dans la terre battue, fraîche et humide sous mes pieds.
— On… on est où ?
— Sous terre, je pense, me répond Devhinn en acceptant la diversion. C’est sombre… et moite. Le plafond n’est pas très haut mais la pièce a l’air très grande, bien qu’on ne voit pas très loin parce qu’il y a beaucoup de… choses. Des objets qui s’empilent de partout. Traverser ça ne va pas être facile. Tu lui partages ta vision, Ombre ?
— … Non.
Le refus d’Ombre, comme la distance qui nous sépare, me fait mal, je crois, à travers celle qui me lacère le visage. Devhinn interroge, avec un accent acéré au bord de la voix :
— Comment ça ?
— On ne sait toujours rien des raisons qui font qu’elle perd ainsi la vue ni de leurs conséquences. Qui sait ce qui peut arriver si on mélange deux magies que l’on ne maîtrise pas ? Autant éviter… pour le bien d’Analayann.
Ombre… Alors que Devhinn concède que c’est plus prudent, je voudrais tendre la main vers ellui, mes pensées plombées par la fatigue, par le brouillard qui en émousse le bord, mais déjà iel s’éloigne en éclaireure-euse :
— Bon, on y va ?
Dans l’habitude que nous avons construite, Devhinn s’apprête à m’entraîner à ses côtés, avant de retenir son mouvement.
— Le passage est trop étroit pour être à trois de front.
Jad affirme aussitôt sa prise sur mon bras sans pour autant trop serrer.
— Ça va aller ? s’enquiert-il.
Une nouvelle fois j’acquiesce. Seulement alors, il se met en marche et moi avec lui.
S’il n’y avait pas Jad pour guider chacun de mes pas, je serais perdue, incapable d’avancer dans le capharnaüm omniprésent. Impossible de faire un seul pas sans que mon pied ne trébuche contre une boîte, que mon genou ne tape contre un coin de meuble, que mon coude n’accroche un empilement qui s’effondre sur le reste. Devant, Ombre nous ouvre la voie, appelant par intermittence pour nous indiquer par où passer – pour nous enjoindre à nous dépêcher. J’ai l’impression de l’entendre de plus en plus loin.
Attends-nous, Ombre, s’il te plaît… — Iel n’entend pas ma supplique silencieuse tandis que je heurte quelque chose qui se brise au sol en éclats de céramique. Jad m’aide à éviter les débris aux bords affûtés. Quelque part, en écho, une pile instable glisse, en entraînant une autre dans sa chute. Finirons-nous enseveli-es nous aussi ? Leurs soupirs – de papier froissé, de verre brisé, de métal tordu – se répètent au gré des effondrements dans le lointain et se mêlent aux craquements sporadiques du plancher de bois au-dessus de nos têtes. Ils me font sursauter au milieu du murmure des respirations de mes compagnon-nes, du glissement discret d’Ombre, du frottement des vêtements de Devhinn quelques pas derrière nous, des objets qu’il accroche, de ses maugréements inaudibles. Pense-t-il à Aden lui aussi ? À sa présence proche et au danger qui plane sur nous ? L’odeur du sang – rouge, fantôme, pas tout à fait – revient flotter un instant.
— Je comprends pas comment on peut accumuler autant de trucs… râle Ombre, soudain plus proche. Il y a vraiment tout et n’importe quoi ! Y’a intérêt à ce qu’il y ait bien une sortie quelque part.
— On n’a pas le choix, on ne fait jamais demi-tour dans le Château.
— Je sais ! s’agace Ombre à la réponse pragmatique de Devhinn. Mais on fait comment si c’est un cul-de-sac ? On creuse un trou dans un mur ? Quoi que, avec tout le bordel, on trouverait peut-être quelque chose d’utile…
— Oh bah c’est que c’est en…
— … arrêtez…
Mon gémissement les interrompt alors que ma migraine reprend le dessus avec le ton qui monte. Je suis fatiguée.
— Tu veux faire une pause ?
Je hoche piteusement la tête à l’inquiétude de Jad qui, sans lâcher mon bras, passe l’autre autour de mes épaules.
— On va s’arrêter un peu, d’accord ?
Je n’entends pas les réponses de Devhinn et d’Ombre, seulement l’invitation de cet-te dernier-ère :
— Venez ici, y’a un espace un peu plus dégagé.
Le coin de terre où iel se trouve est assez grand pour que l’on y soit tout-es les quatre sans se marcher dessus, îlot au milieu de l’immensité. Bruit de frottement et d’efforts, puis la main de Devhinn sur mon épaule :
— Là. Tu peux t’asseoir.
Jad m’aide à trouver le carton que Devhinn a traîné, à m’installer dessus, s’accroupit devant dans un plissement de tissu. Ses paumes trouvent mes joues, ses doigts effleurent mes yeux qui ont arrêté de pleurer. La douleur lancinante reflue sous le contact frais. Même s’iels ne disent plus rien, je sens les regards qu’Ombre et Devhinn s’échangent comme un picotement sur la peau sans pouvoir savoir les mots qu’ils portent.
— On va chercher s’il y a une sortie pas loin pendant que tu te reposes, Analayann. Tu viens, Jad ?
À l’invitation, Jad se redresse et, instinctivement, j’attrape ses manches.
— Ne pars pas !
— Je ne pars pas, me rassure-t-il en se baissant à nouveau à mon niveau. Je vais juste fouiller un peu avec les autres, je ne serai pas loin, d’accord ?
Je ne peux que le laisser s’éloigner, m’abandonner seule, dans le noir. Mes doigts désormais vides se referment sur le carton – humide et couvert de poussière – qui me sert de siège, seul repère qu’il me reste. Ma respiration se fait toute petite pour ne manquer aucun son, aucun indice de ce qu’il se passe autour. Leur exploration est majoritairement silencieuse, rythmée par leurs déplacements, les bruits des objets qu’ils déplacent, ponctuée de quelques remarques. Principalement de dégoût face à l’état déplorable, souvent de décomposition avancée, de ce qu’ils trouvent.
— Rhaaaa c’est répugnant, y’a du sang séché de partout ! J’espère que je vais pas tomber sur un truc crevé…
La réponse d’Ombre à Devhinn – plus loin que celui-ci – m’est inaudible, Devhinn se contente de pousser un grognement en retour. Jad, resté plus proche, juste sur ma gauche, a un éclat de rire incongru en ces lieux :
— Eh, trop drôle ! J’avais la même encyclopédie quand j’étais petit, je m’en rappelle…
Bruit de pages que l’on tourne rapidement, pressé par l’excitation d’un souvenir qui remonte, puis le calme qui revient. Trop de calme, trop longtemps, quand les seuls sons qui me parviennent sont ceux de la pièce.
— Jad ? appelé-je avec un frisson au bout de longues, interminables minutes. Ombre ? Devhinn ?
Silence. À tâtons, je me lève comme je peux, prends appui sur le mobilier instable à côté de moi pour appeler plus fort :
— Jad ! Ombre ! Devhinn ! Vous… vous êtes où ? Répondez, je vous en supplie…
Je guette les voix de mes compagnon-nes.
En vain.
J’ignore combien de temps je reste immobile, le cœur battant, à scruter le moindre bruit, le moindre espoir. Les craquements du parquet me font tressaillir, les effondrements lointains d’un nouvel empilement ressemblent à des soupirs, mais je refuse de me laisser déconcentrer. Le frottement d’un tissu, le murmure des pages que l’on tourne, des marmonnements incompréhensibles. Iels sont là, à les écouter, juste à portée. Silencieux sans que je ne sache pourquoi. Inatteignables. Je ne les trouverai jamais dans l’obscurité qui est la mienne. Ma main se pose sur ma poche sans oser y pénétrer, serre la pièce d’Emmanuel à travers le tissu. Est-ce la bonne chose à faire ? Serais-je seulement capable de me rendre utile avec une vue d’emprunt ? Un gémissement – leaquel-le de mes compagnon-nes vient de gémir ? – me hâte à prendre ma décision.
Je retiens un hoquet, éblouie, lorsque je referme mon poing sur la piécette de cuivre. Du sang séché tombe de mes cils lorsque je les frotte d’un revers de main. Les paupières plissées, je m’habitue à la luminosité – faible dans la pénombre, trop pour mes yeux plongés dans le noir – et scrute autour de moi. Les lieux sont, si cela est seulement possible, encore plus encombrés que ce que j’avais imaginé. Ils ont les couleurs ternes de leur odeur de moisi et de leur goût de poussière. À part le tout petit espace où je me trouve, il est difficile de trouver où poser les pieds au sol sans piétiner quoi que ce soit entre les piles qui ont peut-être été organisées un jour mais qui ressemblent aujourd’hui à un raz-de-marée prêt à tout ensevelir. Le bruissement d’une page sur la gauche me rappelle pourquoi le métal de la pièce est en train de se réchauffer contre ma paume. Arrachée à ma contemplation hébétée, je reprends mon souffle et mes appuis et me dirige, au jugé, d’un pas mal assuré, vers la source du son. Il me faut contourner deux bibliothèques croulant sous les livres dépareillés et les bocaux rendus opaques par la crasse avant d’apercevoir Jad. Assis par terre en tailleur dans un recoin exigu, une carabine ensanglantée en bandoulière dans le dos, il lit l’immense livre ouvert sur ses genoux. Il ne devrait pas pouvoir lire… si ? Je serre plus fort la pièce dans mon poing.
— Jad ? appelé-je, la voix mal assurée.
Il m’ignore, tourne une page en se balançant légèrement sur les côtés, comme le ferait un enfant. De temps en temps, il pointe des illustrations qui recouvrent les pages, suit une ligne du doigt, articule en silence chaque mot et, pas une seule fois, ne lève la tête vers moi tandis que je m’approche comme je peux, me glissant entre deux guéridons dont débordent des boîtes de disques. J’ai tout juste la place de m’accroupir à côté de lui pour le secouer, d’abord doucement, puis de plus en plus fort.
— Jad. Jad ! Eh oh, Jad, réponds-moi !
— Hmm… Laisse-moi tranquille, Saphira ! Tu vois bien que je suis occupé !
Le soulagement d’enfin recevoir une réponse est entaché par la glaciale réalisation que ce n’est pas à moi qu’il s’adresse. Il y a dans sa voix des tonalités enfantines et des échos de passé. Quand je le secoue à nouveau, il chasse ma main avec agacement.
— Je vais le dire à maman !
Je gémis, tords le bord de mes manches ensanglantées dans son indifférence. Les yeux perdus entre la réalité et ailleurs, il feuillette joyeusement son livre. C’est un sortilège ? Mais c’est lui qui s’y connaît le mieux, en magie… Peut-être que les autres auront une solution. Ou peut-être qu’il leur arrive la même chose.
— Je dois les retrouver… Pardon, mais sinon tu n’accepteras jamais de me suivre…
Je me relève en saisissant fermement le livre et recule en tirant d’un coup sec.
— Eh !
Jad a beau protester, l’ouvrage lui glisse des mains, le meuble dans mon dos m’empêche de basculer en arrière dans mon élan.
— Rends-le-moi !
Jad bondit sur ses pieds avec une célérité que le détachement avec la réalité dont il faisait preuve jusqu’à maintenant ne laissait pas présager. J’esquive de justesse son geste pour récupérer le livre, recule à tâtons hors du recoin où nous nous trouvons. Jad me suit comme il peut, dérapant sur les boîtes et les disques brisés, s’arrête quand je fais de même. Debout, il me dépasse d’une bonne tête et j’ai l’impression de retrouver le pantin dénué de volonté propre qui nous avait poursuivi-es entre les établis.
— Arrête, Jad… s’il te plaît…
Il tourne aussitôt son regard – pas tout à fait présent – dans ma direction, tend la main. Je recule, il avance d’autant, butte contre une boîte débordant d’affiches et de posters et tombe à genoux. Mon cœur cogne fort contre mes côtes. Je vois, mais pas lui. Je vois. Pas lui. L’inversion de la situation devenue habitude me donne le vertige.
— Mon livre, chouine-t-il en restant par terre. Tu m’as pris mon livre… Maman, Saphira elle… elle m’a pris… elle…
J’écarte l’imposant ouvrage que j’ai plaqué contre ma poitrine. Le titre – L’Encyclopédie décrivant le monde qui nous entoure, volume 1 – s’étale en lettres d’or sur la couverture est richement décorée. Un bref résumé de toute la géographie du monde qui fut, qui est et qui sera vante encore le sous-titre. Mon attention alterne entre le livre et Jad. Je ne pourrais jamais emmener la pièce, le livre et Jad en même temps. Lâcher la pièce revient à me condamner à l’obscurité et abandonner Jad n’est même pas envisageable. La seule solution qu’il me reste… Tout doucement, sans un bruit, je pose l’encyclopédie sur le meuble le plus proche. Puis, à mi-voix pour cacher le mensonge que je m’apprête à dire, j’appelle :
— Jad ? Je vais… je vais te rendre ton livre, d’accord ? Mais d’abord… tu dois venir avec moi. D’accord ?
La proposition lui fait aussitôt relever la tête et il me dévisage – non, il ne me voit pas vraiment – avec espoir.
— C’est vrai ?
Il y a quelque chose, dans sa voix aussi perdue que si je venais de lui arracher ce qu’il a de plus précieux au monde, dans ses yeux suppliants où dansent les paillettes argentées à l’éclat terni, qui me brise le cœur. Je renonce presque, en équilibre au bord de la vérité. Mais je ne peux pas le laisser ici, je ne peux pas le laisser seul, je ne peux pas me retrouver seule.
— Promis.
C’est une autre promesse que je viens de lui faire. À mon tour de veiller sur lui. Je lui attrape la main, l’aide à se relever. Sa poigne est loin d’être celle, rassurante, qui m’a tant guidée. Au contraire, elle est timide, hésitante, à l’image de l’enfant qui semble s’être emparé de lui. Il se laisse faire quand je le tire doucement vers l’avant, le guidant comme il l’a fait pour moi depuis notre entrée dans cette pièce et bien souvent avant. Le voir passer devant l’encyclopédie qu’il recherche sans s’en rendre compte, aveugle à mon mensonge et à ce qui l’entoure, me met les larmes aux yeux. Je les ravale en entreprenant de contourner les bibliothèques dans l’autre sens. Et je me rends compte à quel point se déplacer ainsi est dur, à quel point il a été patient avec moi. À quel point chaque pas est une épreuve, chaque obstacle, insurmontable. Revenir sur mes pas – j’espère que je reviens bien sur mes pas – est interminable et il me semble qu’une éternité s’est écoulée quand je retrouve enfin mon siège de carton. Et quoi maintenant ? Je n’entends plus ni Ombre ni Devhinn et malgré leur immensité j’ai la sensation que les lieux se referment sur moi et m’étouffent.
— Analayann ?
— Oui, Jad ?
Puis je réalise. Analayann. Pas maman, pas Saphira. Je me retourne brusquement. Sa poigne a changé dans la mienne, l’expression de son visage aussi. Si sa confusion est clairement visible, ses yeux ne sont plus tout à fait ailleurs.
— Analayann, qu’est-ce qu’il se passe ? Je… Pourquoi est-ce que… ? J’y vois rien ! Qu’est-ce qu’il se passe ?!
Je n’ai pas le temps de reprendre mes esprits ou de lui apporter les fragments de réponse que je possède. Un gémissement lancinant s’élève, se mue en cri déchirant :
— MAXIME ! NOOOOOOOON !
— Devhinn !
Le cri s’est tu, mais il a cédé la place à une respiration lourde de sanglots, hachée par la panique et la terreur. Elle se répercute sur le plafond et entre les meubles, et j’entraîne Jad derrière moi pour en remonter la piste jusqu’à sa source. Jusqu’à Devhinn. Mais Jad tire sur ma main en gémissant. Alors qu’il semblait avoir recouvré sa lucidité, le hurlement de Devhinn l’a replongé dans l’état dans lequel je l’ai trouvé. Enfantin, perdu. En dehors de la réalité. Même sans me voir, ses yeux m’implorent. Il a peur, il ne veut pas avancer. Inconsciemment, mes doigts se resserrent sur les siens. Si je le lâche… S’il disparaît… Mais je dois retrouver Devhinn, vite.
— Jad ? me résous-je à lui demander. Tiens… là, accroche-toi là. Et… et ne bouge pas, d’accord ? Je… Je reviens. … tu restes ici, hein ?
Le hochement de sa tête est timide, mais affirmatif. Il s’accroche de toutes ses forces au coin de table contre lequel je l’ai échoué et je dois me faire violence pour me détourner de lui. Trouver Devhinn. Je dois trouver Devhinn.
Moins malhabile dans mes déplacements que je suis seule – seule, seule, seulement temporairement – je ne mets pas longtemps à l’atteindre, guidée par ses gémissements.
— De… Devhinn ?
Un instant, je songe à ouvrir le poing, à laisser échapper la pièce pour m’offrir la bénédiction aveugle de fuir ce que je vois. Au contraire, je le serre, le métal s’enfonçant dans ma peau. Je n’ai pas le droit d’abandonner Devhinn. Il est là, juste là, assis sur une chaise plantée au milieu du reste, pantelant. Le regard dans le vide. Agrippé à l’assise de sa chaise comme s’il ne devait jamais s’en lever, là où le sang – rouge, rouge, rouge, frais, trop frais, à l’odeur écœurante – imbibe le bois. Le visage tordu par l’horreur, les joues trempées de larmes qui viennent noyer ses lèvres remuantes. Maladroitement, je franchis les derniers pas qui me séparent de lui, le secoue sans repérer aucune blessure qui justifierait le sang ou la souffrance qu’il manifeste.
— Devhinn ? Devhinn !
— … non, non… Maxime… il ne peut pas… vous l’avez tué ! … non, pitié…
Peine perdue. Il est, lui aussi, égaré ailleurs et ma voix échoue à transpercer le voile de l’illusion qui le retient. Celle qui emprisonnait Jad avait des accents de souvenirs et je redoute de découvrir si c’est le cas pour lui également.
— Devhinn, réveille-toi ! C’est fini, tu n’es plus… tu n’es plus là-bas, c’est fini…
Si Jad tenait à son encyclopédie, la seule chose à laquelle Devhinn s’accroche, c’est la chaise sur laquelle il est assis. Je le tire, le pousse, essaie de le faire se lever, m’arc-boute contre lui sans réussir à le faire tomber. Jad a retrouvé ses esprits en étant séparé suffisamment longtemps de son livre. Ça devrait marcher pour Devhinn. Il faut que ça marche pour Devhinn. Malgré mes efforts, il ne décolle pas une fesse et ses sanglots redoublent lorsque je pousse avec plus de force, en écho à une douleur passée que je réveille. Depuis que je l’ai rencontré, il a toujours fait plus âgé, bien plus âgé que les seize ans qu’il arbore. Là, à cet instant, il a pour la première fois l’air d’être un gamin, un ado pas tout à fait adulte, terrifié. Une litanie suppliante, en grande partie inintelligible, s’écoule de ses lèvres comme le sang – rouge, rouge – qui goutte sous la chaise. Je dois le sortir de là. De ma main libre, j’entreprends d’ouvrir, un à un, ses doigts. Ils serrent si fort le bois de l’assise qu’ils le déforment, s’y incrustent comme les veines des planches dans sa peau. Tétanisés, aucun de ses muscles n’est capable du moindre mouvement. J’ai besoin de mes deux mains. Je ne peux pas me permettre de revenir dans le noir. Je siffle de frustration et de désespoir, le goût du sang sur mes lèvres. Coince la pièce entre ces dernières. Au goût du fer s’ajoute celui du cuivre. La lumière reste. Mes deux mains désormais libres font céder un doigt, puis un autre. Je lutte longtemps, une éternité, la respiration rendue sourde par l’effort, par la peine lancinante que provoquent ses sanglots. J’espère que Jad va bin, qu’il est toujours là. Enfin, la main gauche de Devhinn lâche sa prise, la paume incrustée d’échardes se crispe aussitôt en un poing plus serré encore d’où s’échappent quelques larmes de sang. Pas suffisantes pour expliquer le sang poisseux qui goutte de la chaise comme s’il exsudait du bois lui-même. Mes pieds collent dans la flaque écarlate au pied du siège lorsque je change de côté. La texture des trois doigts de cire est perturbante et leur force bien supérieure à ceux de chair, déformant le bois sous la contrainte de leur pince. Si Ombre nes les avait pas mentionnés, je ne les aurais jamais remarqués à travers la vision approximative que l’iel me partage. Devhinn nous avait promis des réponses, mais une fois de plus nous n’en avons pas eu le temps. Un soupir, un grognement – de fatigue, de frustration – vient buter contre mes lèvres closes. On n’a jamais le temps. Le Château ne nous en laisse pas.
— … Ma… Maxime… pas possible… ce n’est pas… non… non… pitié… je ne sais rien ! Je vous le jure ! Je ne sais… sais pas qui est le Château… pitié…
La supplique de Devhinn s’achève en une nouvelle plainte qui déchire l’air et me glace le sang. Sur son avant-bras, à hauteur de mes yeux, la glyphe rougeois, comme le fer incandescent qui l’a marquée dans sa peau. Elle pulse, irradie d’une chaleur glaciale. Et puis, brusquement, la main de Devhinn cède. Un entassement de cadres et de bric-à-brac s’écroule quand je la percute en basculant en arrière, sans que le vacarme ne fasse réagir Devhinn.
— Analayann ? Ça va ?
— Jad ?
Je m’empresse d’ôter la pièce de ma bouche pour l’appeler à mon tour, incertaine face à son ton vacillant. Du bruit le précède, tâtonnant, s’accrochant à ce qu’il peut, percutant tout ce qui se trouve sur son chemin pour me rejoindre. Je me relève aussitôt, attrape ses mains tendues. Jad s’accroche à mes manches, je fais de même avant de le lâcher à regrets. Il tourne alors ses yeux aux paillettes ternes vers Devhinn, l’entendant sans le voir.
— Qu’est-ce que… ?!
— Il… c’est le même sortilège que toi, je crois, mais… Il va pas bien du tout. Il faut… il faut retrouver Ombre et… et partir de là… Le plus vite possible.
Jad met quelques secondes, secoué, avant d’acquiescer et de me laisser le guider jusqu’à Devhinn. Même si plus rien ne le retient, celui-ci n’a pas bougé. Il n’oppose cependant aucune résistance lorsque je le tire et il se lève, instable sur ses appuis.
— Est-ce que tu peux… merci.
Jad accepte de me lâcher pour se tenir à Devhinn, s’appuyant autant l’un que sur l’autre pour rester debout. La panique me submerge. Ils sont si vulnérables, et je ne vaux pas mieux. Je ne vais jamais y arriver, je…
— Analayann ?
— Hum ? Rien…
Rien qu’un autre mensonge. La pièce d’Emmanuel dans mon poing, je prends de l’autre main celle de Jad et reprends nos errances entre les amas d’objets, vers là où j’estime être Ombre.
Notre progression est lente et accidentée. Devhinn ne manifeste pas le moindre brin de lucidité, le moindre indice de son retour à la réalité. Il se laisse traîner par Jad en trébuchant, avec l’accablement d’un condamné que l’on jette dans un cachot. Il a protesté au début, de paroles incohérentes et de noms que je n’ai pas reconnus, maintenant il ne fait plus que gémir, le pas traînant. Et s’il n’échappait jamais au sortilège ? Et si je ne retrouvais jamais Ombre ? Et si je nous condamnais tout-es ?
— Analayann, tu sais…
Jad m’arrache à mes doutes – et s’ils devenaient réalité ?
— Ce livre… C’est… c’est ma sœur qui me l’a offert, quand j’étais petit. Je passais des heures à le lire, sur le tapis de ma chambre. J’avais l’impression… d’être de retour là-bas, à l’époque… De revivre mes souvenirs comme si j’y étais.
Des souvenirs. De sa vie d’avant, avant le Château, avant tout ça, tout le reste… Je ne sais plus exactement ce que je lui réponds. Il a, sans le vouloir, réveillé la douleur latente de l’absence de ma mémoire, de tout le rien qui l’habite à la place de mon passé. Mon corps continue d’avancer, bon gré mal gré, entre les obstacles interminables, mon esprit plonge dans les méandres de mes interrogations. Des souvenirs. Si j’en trouvais, moi aussi, une trace ici, à quoi est-ce qu’ils ressembleraient ? Seraient-ils doux et nostalgiques, comme ceux de Jad ? Ou douloureux et torturés, comme pour Devhinn ? Une langueur mélancolique s’empare de mon cœur en songeant au rendez-vous manqué avec mon passé. Peut-être ai-je aperçu l’objet lié à mon avant et je ne le saurai jamais. Je m’en moque, que ce soit un sortilège ou une malédiction, j’aurais aimé le croiser tout de même.
— Analayann ? Quelque chose ne va pas ?
Je me suis arrêtée au milieu de nulle part, les yeux dans le vague, attirés par les reflets dorés sur les bijoux qui débordent d’une coupole. Dessus est délicatement posée une délicate bague de fleurs tressées. Si je la touchais, elle tomberait en poussière. Comme le reste.
— … Non, rien… Rien du tout.
Je m’humecte les lèvres, rassure Jad qui s’inquiète de notre immobilité, de mon silence. Mais je ne repars pas tout de suite. J’écoute. Le soupir d’une pile qui s’effondre, ailleurs, une vieille radio qui crachote dans le lointain, le grésillement d’un talkie-walkie. Un crépitement, le murmure d’un tissu. Ombre.
Je lea trouve dans un recoin, auprès de l’ombre d’un feu qui lea projette sur les murs irréguliers autour. Leurs reliefs lea trouent comme autant de déchirures qui percent son obscurité.
— Ombre !
Mon empressement déséquilibre Jad et Devhinn, je n’ai pas le temps de ralentir pour m’excuser quand je m’agenouille aux côtés d’Ombre. Iel ne m’entend pas non plus. Le noir de ses yeux est éteint et ses doigts courent avec un bout de fil obscur au-dessus des béances que le décor ouvre en ellui. C’est le murmure du frottement de ce dernier qui m’a guidé jusqu’ici. Ce n’est pas moi, ce n’est pas moi, c’est ma faute, non, pas de ma faute, la leur, oui, la leur, la leur… semble-t-il chanter, les mots impalpables se mélangeant aux flaques sombres sur le sol. Les pensées d’Ombre me sont absentes, je ne rencontre que le vide en tendant les miennes vers les siennes.
Ombre … — Le contact de sa peau est gelé – bien plus froid que la fraîcheur à laquelle je suis habituée, bien plus glacial que ce que je sais Ombre être capable de supporter. Il me mord la peau, comme avant qu’iel n’attache ses pas aux miens, avant que je ne m’habitue à sa présence. Je refuse pourtant de retirer ma paume, cherchant à couvrir de sa chaleur celle qui fait défaut à Ombre. À côté de moi, Jad s’est mis à claquer des dents, la chair de poule s’est emparée des bras de Devhinn. Le froid dont émane Ombre déborde, dégouline, empoisonne l’air que l’ombre de feu ne saurait réchauffer. … pas moi, pas moi, leur faute, uniquement leur faute… La poigne de Jad se resserre sur mon bras lorsqu’il sent ma respiration s’emballer. Ça va aller semble promettre la pression réconfortante de ses doigts. Et les promesses de Jad ne sont pas des mensonges, elles. Je tends la main vers le fil que tient Ombre. Si je lui retire, iel échappera au sortilège, n’est-ce pas ? Ça va forcément marcher. Ça doit marcher. Le fil est encore plus froid que tout le reste – … leur faute, leur faute, pas la mienne, non non non, pas moi… – et engourdit immédiatement mes doigts. Je retiens cependant mon instinct pour le lâcher et tire dessus. Ombre résiste, se décale autour du feu avec un grondement qui fait onduler les flammes noires et son corps projeté.
— S’il te plaît, Ombre…
… c’est pour t’aider… — Une nouvelle fois, je tire, Ombre se décale d’autant et je dois m’y mettre à deux mains, la pièce entre les lèvres, pour l’empêcher de se sauver. Je gémis, le fil me scie les doigts, brûlant de froid.
— C’EST PAS MOI QUI LES AI TU-ÉS !
Le cri d’Ombre me submerge, le bloc indiscernable de ses pensées me percute.
… pas moi, pas moi, pas moi qui les ai tu-és, pas moi… — Je vacille, tiens bon. Donne un nouvel à-coup. Et Ombre lâche dans un ultime hurlement perçant, me faisant basculer en arrière dans les tisons enflammés d’ombre. Les flammes obscures grimpent le long de la jambe de mon pantalon, remontent ma manche. J’écarquille les yeux, le cœur battant.
— Analayann ? s’inquiète Jad, mais je suis incapable de lui répondre.
Une bourrasque claque contre ma peau, Jad s’affaisse contre moi. Sous le souffle, mes vêtements se sont éteints. Des escarbilles sombres volent, s’accrochent aux objets qu’elles frôlent et s’embrasent aussitôt. Vorace, l’incendie sans lumière et sans chaleur se répand en une poignée de secondes. Hors de contrôle.
— Analayann, qu’est-ce qu’il se passe ?! s’affole Jad.
J’ai uniquement la certitude que tout va s’écrouler d’une seconde à l’autre. Et nous ensevelir. Au-dessus de nous, le plafond grince, les empilements craquent. C’est de ma faute. Au milieu des flammes d’obscurité, Ombre s’est recroquevillé-e sur ellui-même, sans adopter la forme de sphère que je lui connais. En m’étirant, je l’atteins.
Ombre ! — Mes doigts frôlent les siens, inertes.
Tout s’effondre.
Mais puisqu’on vous répète que ce n’est pas une bonne idée de se séparer dans le Château TT_TT
En vrai j’aime bien cette pièce par l’importance qu’y joue Analayann. Ça me fait plaisir de la voir ainsi secourir le groupe, surtout que ça n’a pas été une mince affaire et qu’au vu de la tension qui règne en ce moment dans l’équipe, elle aurait très bien pu ne sauver que Jad et abandonner les autres.
Ce que cachait Ombre jusqu’à présent se dévoile de plus en plus au groupe… assez pour qu’iel accepte enfin de leur parler et qu’ils cherchent ensemble une solution ?