Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LE DORTOIR DE L’ÉQUIPE 4 DU SERVICE BUANDERIE
LE DORTOIR DE L’ÉQUIPE 4 DU SERVICE BUANDERIE

LE DORTOIR DE L’ÉQUIPE 4 DU SERVICE BUANDERIE

Pièce n°2236
Écrite par Quokka Cola
Explorée par Ifa
En compagnie de Ama'
Fait partie de la saga << < Le Cygne Gris > >>

Pièce du Casteltober 2025 - Jour 24 : ver

Ancasta est dans un dortoir plongé dans une lumière douce. Maintenant il n’y a qu’un seul soleil au dehors, et il est loin de se coucher. Sa lumière me donne chaud. Des arcs-en-ciel se dessinent sur les murs, sur le sol, et sur le visage d’Ancasta. Il y a quelque chose de collé sur la vitre qui est responsable de ces éclats de couleurs diffractés. Il y a six lits superposés dans la pièce, soit douze couches. Sous les lits du bas se trouvent des coffres de rangement. Il y a d’autres coffres au pied des lits, recouverts par des coussins pour s’asseoir. Des armoires au mur entre les lits sont entrouvertes. Elles laissent entrapercevoir du linge.

– Ce lit est le tien, dit Ancasta.

Elle pointe l’un des lits les plus proches de la fenêtre. Celui à gauche, en bas. Les draps sont blancs. Accrochée au lit du haut se trouve une cage en tissu. A l’intérieur, quelques vers luisants doivent éclairer la pièce la nuit. Elle ouvre ensuite l’armoire à côté.

– Tu pourras trouver ici de quoi t’habiller pour le travail. L’uniforme est constitué d’une jupe ou d’un pantalon prune, selon ce que tu préfères, ainsi que d’un haut noir. Souvent, les lavandières choisissent d’ajouter un tablier, surtout pour celles qui travaillent au tri.

Elle grimace.

– Le linge ne nous arrive pas toujours dans des conditions… correctes. Il y a aussi de quoi t’habiller en dehors du travail, je sais que les jeunes aiment beaucoup les jeans, alors j’ai pris soin d’en inclure un dans ton trousseau, puis il y a de quoi te changer pour la nuit.

Ce qu’elle me montre ressemble à ce que j’ai sur le dos. Elle ferme les rideaux, et la pièce devient sombre, mais je la vois parfaitement quand même. Elle tend la main vers moi et dépose dans la mienne deux comprimés.

– Pour la douleur, elle souffle.

Je devrais demander des indications supplémentaires, mais je souffre le martyr et je prends les médicaments sans discuter. Puis elle me laisse dormir (ou plutôt me pousse à aller dormir, elle était prête à me border).

Je dors d’un sommeil sans rêve. Lorsque je me réveille, j’entends des chuchotements autour de moi et des rires étouffés. Je sens quelqu’un se pencher au-dessus de moi, et ouvre les yeux par réflexe. Je me maudis aussitôt. Les femmes qui sont dans la pièce avec moi vont voir mes yeux jaunes, et au mieux elles me craindront, au pire elles me détesteront.

Pourtant, personne ne réagit. C’est comme si j’avais des yeux normaux. Je vis ma première rencontre avec mes nouvelles collègues comme un moment brumeux. Tout le monde semble heureux de me rencontrer, me pose mille questions sur mes origines (je ne les connais pas, donc je leur parle du village aux champs de lavande), évite prudemment de m’interroger sur ma capture ou sur l’interrogatoire que j’ai subi et s’extasie sur mes beaux yeux bleus.

J’ai les yeux d’Ama’. J’ai les yeux d’Ama’. Par miracle, mon regard jaune semble ne pas être revenu. Pourtant, il ne m’a pas quitté ces derniers jours.

Mes collègues sont sensiblement de la même tranche d’âge. Les présentations d’usage m’apprennent que les plus jeunes ont 14 ans et la plus âgée en a 26. Apparemment, c’est loin d’être une coïncidence car Ancasta met souvent les lavandières du même âge dans les mêmes dortoirs, pour éviter que les discussions nocturnes des plus jeunes ne gênent les plus âgées. Il n’y a pas d’hommes dans le service. Ancasta veut éviter les évènements… fâcheux. La plupart des travailleuses viennent de territoires occupés par l’Ordre. Certaines sont venues travailler seules pour soutenir leurs familles restées au village (la paie est meilleure dans les quartiers officiels de l’Ordre), d’autres ont aussi des frères ou des pères intégrés dans les rangs militaires de l’Ordre. Et puis, évidemment, il y en a des comme moi qui ne sont pas venues volontairement, qui ont été arrachées à leurs foyers ou qui n’ont jamais été libres.

L’esclavage semble très en vogue au sein de l’Ordre. Je ne sais pas trop quel est mon statut aujourd’hui. Les filles l’ignorent aussi, mais m’indiquent que les esclaves sont souvent marqués par un tatouage ou un bijou, comme une boucle d’oreille. Et de toute façon, ça n’a pas vraiment d’importance au sein du service buanderie. Ça en aurait ailleurs, mais pas chez Ancasta.

Batia, une jeune fille de 17 ans aux longs cheveux blonds, m’informe du fonctionnement de l’Ordre, du moins dans les grandes lignes. L’Ordre est dirigé par le Lord. Je ne sais pas de qui il s’agit, mais le titre me donne des sueurs froides, comme si je devais le connaître. Encore un souvenir qui préfère s’ignorer. Je vois les filles fermer les yeux quelques secondes, comme si elles faisaient une petite prière silencieuse. En dessous de lui, les Généraux commandent et agissent en seigneurs et maîtres. La plupart dirigent des armées. Par exemple, Lord Aden dirige les Echos (c’était donc lui le Fils que mentionnait Lord Glaciem ?). La branche de l’Ordre dont nous dépendons est celle de Lord Glaciem. Sa Grâce n’a pas vraiment d’activités militaires car il dirige plutôt une majeure partie des services scientifiques de l’Ordre, mais il commande tout de même un vaste réseau d’informateurs, de recruteurs et d’espions.

Et pour faire tourner toute cette machine, il y a les petites mains.

Entre temps, tout le monde s’habille. J’imite les autres et enfile le haut noir, la jupe pourpre, le tablier  et les souliers sombres. On dirait des chaussons, les semelles sont très fines. Les filles disent que c’est parce que nous sommes toujours en intérieur. Lilée, une des jeunes filles de 14 ans, offre de remonter mes cheveux en un chignon. Je voudrais refuser car j’ai peur qu’elle voie de trop près les marques des coups subis pendant ma captivité, mais elle semble voir mes cheveux emmêlés comme un défi. De ses mains habiles, elle les démêle et les enroule en tresses et torsade autour de mon crâne.

Je suis toujours sur mes gardes, mais je me sens plus détendue. Tout le monde est gentil. Personne ne semble me voir comme une menace, mais plutôt comme quelqu’un de perdu qui a besoin de trouver sa place. Je suis soulagée. Pour l’instant, je parle peu, mais personne ne se préoccupe de ma réserve.

Ancasta entre dans le dortoir, houspille les filles pour qu’elles aillent manger un bout avant d’aller travailler, mais me retient dans la pièce. Le tourbillon s’enfuie en riant et je reste encore chamboulée et déséquilibrée.

– Ne pars pas tout de suite. Il faut d’abord que tu te fasses enregistrer, pour pouvoir revenir en arrière.

– Revenir en arrière ? je demande.

Elle sourit.

– Ça fait toujours un choc aux anciens explorateurs. Le Lord est l’unique personne qui contrôle si les habitants du château peuvent revenir en arrière ou non. Tu sais, visiter une pièce où ils ont déjà été… La plupart des habitants du château ne sont pas soumis aux règles strictes des aventuriers. Et les membres de l’Ordre peuvent pour la plupart revenir en arrière. C’est plus pratique pour les tâches quotidiennes. Quelqu’un des ressources humaines & autres (RHA) va venir te chercher tout à l’heure. Profites-en pour te reposer un peu. Tu as vécu des choses bouleversantes ces derniers jours.

Revenir en arrière ? Cela expliquerait pourquoi tant d’habitants du château pouvaient aller et venir à leur guise et pas moi. Ancasta s’apprête à partir, puis se retourne comme si elle avait oublié quelque chose. Elle me tend un flacon, rempli de petits comprimés couleur fer. Je reconnais l’un des deux que j’ai pris hier.

– De la part de sa Grâce, dit-elle. Pour les yeux.

C’est donc ce comprimé qui était responsable de la disparition de mes yeux jaunes. Ancasta me regarde avec douceur, sans bouger, comme si j’étais une bête sauvage blessée qu’il ne fallait pas effrayer. Je prends le flacon et souffle un « merci ». Était-ce son idée à elle ? Ou bien celle de sa Grâce ? La reconnaissance perle au bord de mes yeux en deux larmes solitaires mais je m’empresse de la refouler. Avec toute la bienveillance dont font preuve les lavandières, j’en avais presque oublié la réalité de la situation.

Je suis au sein de l’Ordre. Dans deux semaines, Il viendra me lier à lui et je ne pourrai plus jamais fuir. Il m’a traquée pendant des mois, s’est invité dans mes rêves, m’a faite torturer pendant une semaine, m’a brutalisée à l’aide de son aura, m’a menacée, et a pris ma perle et mon sachet de lavande. Ce n’est pas parce qu’il ne veut pas m’utiliser comme une arme et préfère m’éloigner des champs de bataille que tout va bien. La vérité, c’est que s’il n’y avait pas eu Ama’, il l’aurait sans doute fait. Vu la douleur qui m’assaille à chaque fois que j’essaie de me souvenir d’avant les champs de lavande, je sais que l’Ordre m’a utilisée pour tout détruire et tout brûler, a usé et abusé de moi. Si Lord Glaciem préfère ne pas le faire aujourd’hui, c’est que quelque chose a changé, et qu’il a peur que j’échappe à son emprise. Et ce quelque chose de nouveau, c’est Ama’. C’est mon âme.

Je pense que les lavandières sont sincères. Mais je ne pense pas qu’Il soit bienveillant. Il est calculateur. Et lorsque je souris aux filles, que je prétends être heureuse et être quelqu’un d’innocent et incapable de violence, je sais que je le suis aussi.

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3 commentaires

  1. Booon, je suis content que le bon accueil du service buanderie se poursuive. Ça fait du bien un peu de douceur au milieu de tout ce qu’a vécu Ifa. Par contre ouais, l’échéance de 2 semaines c’est ultra proche…
    Content d’en découvrir « officiellement » plus sur le fonctionnement de l’Ordre, que ce soit sa hiérarchie ou les fameux retours en arrière !

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