Pièce n°2229
Écrite par Lev
Explorée par Lou
Fait partie de la saga << < Cercles Concentriques > >>
À l'occasion de la pièce palier 2000, les membres de l'association du Château ont créé la trame d'une pièce collective, le souvenir d'un bal et d'un mariage, que chacun·e peut écrire et explorer du point de vue de son ou ses personnages. La musique a été composée par Dan Lazar.
Je me sens légère.
Toutes mes affaires ont disparu : mon sac, les vêtements que je portais et auxquels je tenais déjà beaucoup, le contenu de mes poches, les trésors glanés au fil des pièces explorées, la dague que le Collectionneur m’avait offerte. À la place, je suis vêtue d’une tenue étrange. Mon haut en velours comporte des manches bouffantes, bleu royal, fendues de longues ouvertures laissant apparaître, à chaque mouvement, une doublure de soie rouge vif. Je porte aussi une sorte de pantalon flottant, structuré par des panneaux fendus comme les manches. Aux poignets, aux chevilles, les volumes se resserrent par des rangées denses de petits boutons recouverts de tissu. L’ensemble est complété par de hautes bottes noires, lacées de fines lanières de cuir.
Le plus étonnant reste ce masque que je sens sur mon visage, lourd contre mon front et mes pommettes. En essayant de l’ôter, j’ai provoqué un tel malaise dans la foule, que, pour apercevoir son reflet, j’ai préféré vider l’un des plateaux miroitants posés sur la table du buffet en déplaçant les petits-fours qu’il contenait sur la nappe étoilée. C’est un masque de métal poli, luisant, sculpté en tête de loup. Ou de chien, peut-être ? Je suis presque certaine qu’il s’agit d’un loup.
Malgré tout, je ne me sens pas ridicule. Les costumes et les masques des autres convives du bal rivalisent sans peine avec le mien. Je croise des masques de chats, d’oiseaux, de chats-oiseaux, des visages façonnés en soleil ou en lune, des masques dorés, argentés, pailletés, à plumes, en velours, en dentelle, en céramique… Certains recouvrent entièrement le visage, d’autres ne cerclent que le regard. Il y a aussi des casques de scaphandrier, d’astronaute, des chapeaux extravagants qui dissimulent les yeux, des voiles épais dont les lourds plis estompent les visages. J’ai même aperçu une femme qui portait autour de la tête un bocal à poissons rempli d’un liquide opaque, de la même couleur laiteuse que sa robe, taillée dans une matière lisse et luisante.
Il y a de quoi s’occuper pendant des heures à dresser une liste des masques et des tenues aperçus, à observer la foule qui s’agite dans la salle, qui tournoie et virevolte sur la piste de danse, éclate en rires sonores, bruisse, scintille et chatoie.
Des heures… ou une éternité. Tout à l’heure, j’ai essayé de quitter la pièce, ou du moins d’en rejoindre une extrémité, me dirigeant vers les immenses vitraux qui jettent sur le parquet vitrifié une lumière éclatée en une multitude de losanges laiteux. Sans jamais faire demi-tour, je suis revenue sur mes pas. Message compris.
Je me sens légère, donc, car rien de tout ceci n’est réel. Ce serveur, muet derrière son masque, dont j’ai vidé le plateau en buvant d’un trait chacune des flûtes qu’il contenait, l’une après l’autre, tandis qu’il restait là, immobile, servile. Cette magicienne aux longs cheveux bruns à qui j’ai tendu le dernier verre, dressant une comparaison audacieuse entre les reflets argentés de la boisson et les éclats dans ses beaux yeux. Les vitraux et leur lumière pâle, parfaitement uniforme — à l’exception de ce carreau unique, dans un coin, qui est soudainement devenu rouge — le parquet dont les lames s’illuminent sous les pieds de ces deux danseuses là-bas, les conversations qui se sont tues lorsqu’elles sont apparues, les soupirs admiratifs, les murmures joyeux. La petite peluche extrêmement mignonne de la pièce précédente, vêtue d’un costume avec une cape noire et un masque avec de petites oreilles pointues, qui, pour me saluer, m’a serrée la main avec gravité — m’obligeant à m’accroupir pour me mettre à sa hauteur.
Tout cela est parfaitement factice, alors j’ai mieux à faire que de regarder le spectacle : rester campée près du buffet. Plateau par plateau, flûte par flûte et coupe par coupe, je m’efforce d’entamer sérieusement les réserves de nourriture et de boissons mises à disposition. Les mets proposés me sont étrangement familiers, ou du moins ils ne me paraissent pas tout à fait exotiques. Il y a un instant, à la première bouchée d’une pâtisserie ronde, saupoudrée de sucre glace — pâte d’amande, fleur d’oranger, cannelle — mes yeux se sont brusquement embués de larmes. J’ai reposé la pâtisserie entamée sur un coin de la nappe, puis je me suis dirigée vers l’autre bout du buffet.
On me percute soudain de plein fouet. Le choc chasse l’air de mes poumons et je fais volte-face, prête à apostropher vertement le maladroit qui m’a heurtée.
Les invectives se meurent sur mes lèvres alors que je me retrouve face à un homme qui n’a vraiment pas l’air méchant. Son masque lui recouvre presque entièrement le visage, ne laissant apparaître que sa bouche, pincée dans une expression contrite. Derrière les ouvertures, ses yeux sont très bleus et un peu humides : une odeur salée, légèrement âcre, se dégage de lui, semblable à celle que laissent les larmes sur la peau.
Je ne sais pas à qui appartient le rêve dans lequel je me trouve, qui a fabriqué la scène qui se déroule sous mes yeux, mais il manque franchement de rigueur. Le buffet s’est reculé : nous nous trouvons au beau milieu de la pièce, perdus parmi une multitude de paires de danseurs et de danseuses qui tourbillonnent autour de nous.
Je me détourne pour me fondre de nouveau dans la foule, mais il me retient par le bras. Je me fige. Que veut-il ? Que je lui arrache sa main ?
L’air change autour de nous, s’alourdit, devient étrangement immobile. Il prend un parfum bizarre, que je peine à identifier — quelque chose de frais, de floral, mêlé à une note métallique, un peu acide. Ma peau se hérisse. Je regrette déjà la légèreté d’il y a un instant.
— Ils nous regardent, murmure-t-il à voix basse, sans tout à fait chuchoter.
Je sais. J’ai vu. Des dizaines de paires d’yeux se sont braquées sur nous. Plus l’instant s’étire entre nous, plus leur attention se resserre, plus l’atmosphère s’épaissit. Les conversations se poursuivent, la musique continue, mais les sonorités prennent une tonalité rigide, mécanique, dissonante. Les corps des danseurs qui nous entourent, les lèvres des convives en conversation, ne semblent désormais bouger que par automatisme tandis que leurs yeux demeurent obstinément rivés sur nous, brillants, immobiles. La même chose s’était produite un peu plus tôt, lorsque j’avais essayé de retirer mon masque. Dans ce rêve, dans cette illusion, il y a des règles tacites. Et chaque fois que nous les transgressons, à chaque geste interdit, on nous le fait sombrement comprendre.
Je voudrais qu’il me lâche. Ses doigts se crispent sur mon bras.
— Nous devrions faire comme eux.
— Danser ?
Je lève les sourcils. Il me supplie du regard. Je soupire. Je ne sais pas très bien ce qui pourrait nous arriver si nous perturbions davantage ce qui est semble être le cours naturel des choses, la séquence prédéterminée des événements. Peut-être pas grand chose, mais j’avoue que la multitude d’yeux dans mon dos me glacent, et je n’ai pas vraiment envie de le découvrir.
J’attrape la main qu’il avait posée sur mon bras et entrelace nos doigts, soulagée de regagner le contrôle, d’être celle qui impulse le contact. Ma main glisse dans son dos, je nous rapproche, et c’est moi qui nous entraîne sur la piste de danse.
Un pas, deux, puis trois.
Nos souffles s’accordent l’un à l’autre avant de se caler sur le rythme de nos pas, sur le tempo de la musique. Les gestes sont précis et fluides, rythmés par une cadence que je sens pulser à mes tempes et battre jusque dans ma gorge.
Je lance le pied gauche. Premier, deuxième, troisième temps. Mes doigts se resserrent autour des siens juste assez pour annoncer la rotation, ma main dans son dos guide l’angle de son buste, lui indique quand pivoter. Demi-tour. Il s’applique, quitte à fixer un peu trop ses pieds. Premier, deuxième, troisième temps. Nous frôlons les autres duos en décrivant des arcs de cercle maîtrisés autour d’eux.
La valse dans laquelle je nous entraîne n’est pas tout à fait la même que celle que pratiquent les autres danseurs, les mouvements un peu plus libres, les rotations un peu plus marquées. Mais la différence est subtile, je crois, et les regards se sont dissipés.
La musique enfle et s’accélère, exaltée, le battement se précipite, nous virevoltons de plus en plus vite. J’ai envie d’éclater de rire. Quelque chose bruisse au fond de ma mémoire, essaie de se rappeler à moi, mais je n’y prête aucune attention. Je ne pense plus qu’à mes jambes, à mes bras, à mon corps qui tourne encore et encore, comme une toupie.
Peu à peu, la musique s’apaise, nous ralentissons, et j’essaie de me dégager. Il me retient, et je grimace, découvrant mes dents, surprise par une pulsion soudaine, brutale : l’envie de le mordre. De planter mes crocs. Pour qu’il me lâche, pour me permettre de fuir.
— Quoi encore ? C’est bon, non ?
J’ai sifflé ces mots entre des dents serrées à se fendre, d’une voix acide.
D’un geste discret du menton — une main toujours résolument crispée autour de la mienne, l’autre sur mon épaule — il m’indique un couple de danseurs à notre gauche. Deux regards fixes, qui restent posés sur nous sans ciller, en dépit des tourbillons de la danse. Je frissonne.
Je reprends sa main et nous fais pivoter pour nous extraire de ce regard pesant. Je suis redescendue sur terre. Danser ne m’amuse pas dès que cela ressemble à une contrainte : je n’ai jamais aimé qu’on m’impose quoi que ce soit.
La musique a diminué en intensité et la valse requiert moins de concentration. Pour passer le temps, nous échangeons quelques mots. Ma désinvolture le déroute ; il creuse, questionne, tente de comprendre ce qui me traverse. J’esquive sans effort et ramène la conversation vers lui. Il me parle de sa quête d’une petite danseuse. J’arque un sourcil. Je connais si bien les quêtes insensées que le Château impose, mais celle-ci me paraît particulièrement absurde. J’éprouve un fugace amusement à le regarder se démener, confus et décontenancé, pour m’expliquer pourquoi il cherche cette danseuse, pourquoi il est important qu’il la retrouve, pourquoi sa fascination pour elle n’avait rien de malsain. Je me retiens de lui jeter une bouée de secours.
Enfin la musique se tarit véritablement, les danseurs se séparent, nous pouvons enfin souffler. Nous nous dirigeons vers le buffet. Un mouvement au niveau de la poche de sa veste me fait sursauter ; quelque chose gigote à l’intérieur, un éclat de rouge apparaît dans un bruit de grelot. Alors bon ! Un lutin. Il ne manquait vraiment plus que ça.
Je salue mon étrange compagnon de danse et son lutin — avec la curieuse impression de ne pas dire adieu, mais simplement au revoir — et m’éloigne.
Plus loin, une jeune fille sanglote près d’une table, le poing crispé, tremblant, autour d’un biscuit réduit en miettes. Je songe un instant à la contourner pour m’emparer de l’un de ces biscuits si tentants, mais quelque chose m’en empêche. Sans réfléchir, je lui tends un mouchoir.
— Tenez.
Ses pleurs s’interrompent.
— Mer… merci.
Surprise, elle me dévisage derrière son masque à plumes, puis s’essuie maladroitement les joues, la main poisseuse de miettes, avant de tenter de me rendre le mouchoir. Je m’entends lui dire de le garder.
Un silence suspendu. Nous nous observons, mutuellement confuses. Le regard qu’elle pose sur moi n’est pas tout à fait celui d’une inconnue. Il s’attarde, un peu pesant, insiste. Quelque chose s’agite dans mon esprit ankylosé, cogne, cherche une issue, comme de l’eau que l’on secoue dans une bouteille.
Mon cœur s’emballe, un malaise profond m’envahit et je tourne les talons avant qu’elle ne puisse prononcer un mot de plus, fuyant vers une autre extrémité du buffet infini.
J’adresse une prière silencieuse à qui veut l’entendre pour ne plus tomber sur quelqu’un qui, comme moi, n’est pas censé être ici : le jeune homme de tout à l’heure, avec son lutin et sa danseuse, la fille qui pleurait, peut-être même l’adorable peluche de la pièce précédente. Je voudrais, juste pour ce soir, passer inaperçue, n’être qu’une convive parmi les autres. Je n’ai pas envie de m’interroger sur les raisons mystérieuses qui nous ont conduit à être ici, sur les choses sinistres qui se trament en filigrane. Je préfère ignorer le carreau rouge, les inconnus perdus dans la foule, les regards qui s’accrochent sur moi lorsque mes mains frôlent mon masque, les fausses notes dans la musique de l’orchestre, ces failles discrètes qui traversent la pièce.
L’air est lourd. Il a de nouveau cette odeur acide et métallique qui me chatouille les narines et m’irrite la gorge. J’avale ma salive avec difficulté pour tenter de dissiper cette sensation désagréable puis j’essaie d’attraper, sur le plateau tout proche d’un serveur, une flûte de quelque liquide pétillant pour me rincer la gorge.
Mes doigts se rétractent au dernier moment alors que je suis assaillie par une puanteur insoutenable. Le serveur est en train de pourrir. Les mains qui tiennent le plateau se décomposent en lambeaux putrides, la chair tuméfiée éclatant comme un fruit trop mur au niveau des articulations, laissant apparaître l’os grisâtre. Derrière les ouvertures de son masque, je ne distingue que des orbites aveugles, et pour cause : deux globes oculaires vitreux flottent dans les flûtes posées sur son plateau.
Je suis prise d’un violent haut-le-cœur, mais cette vision d’horreur vacille alors que l’image d’un serveur normal se superpose à celle du serveur zombie. Un bref instant, les deux versions coexistent : les mains sont simultanément saines et putréfiées, les yeux à la fois dans les flûtes et dans leurs orbites. Puis, je cligne des yeux, et il n’y a plus aucune trace de décomposition. L’odeur disparaît si vite que je croirais avoir rêvé si je ne percevais pas, sur le bout de la langue, son arrière-goût nauséabond.
Un peu troublée, je m’éloigne. J’avise le buffet d’un œil désabusé. Je n’ai vraiment plus faim. Ni soif, d’ailleurs.
Je m’éloigne de quelques pas du buffet, et soudain, l’obscurité l’engloutit dans un hoquet humide. Je cligne des yeux. Les tables du buffet ont disparu et les extrémités de la salle se sont rapprochées : les vitraux qui nous surplombent semblent encore plus gigantesques. La pièce était tellement vaste un instant auparavant qu’elle me semble presque étriquée dans ses nouvelles proportions. La lumière qui l’inonde est devenue un peu laiteuse, presque maladive.
Je me mêle à la foule qui se densifie vers le centre de la salle, où les deux femmes qui dansaient ensemble tout à l’heure sont rassemblées autour d’une vasque. Elles se serrent, s’enlacent, se tiennent tour à tour le visage, les épaules et les mains, avant de poser leurs fronts l’un contre l’autre. Contrairement à tous les autres convives, elles ont ôté leurs masques. Un officiant se tient à leur côté, semblant les guider à travers un rituel complexe. Leurs visages sont crispés par la concentration, tendus par l’effort.
Je tente de me rapprocher, me frayant un chemin à coups de coudes et d’épaules, mais une foule dense et compacte me fait obstacle. Leurs dos me barrent la route sans qu’aucun visage ne se tourne vers moi. La foule ne m’est pas hostile, elle m’ignore complètement. Muette, insensible à mon agitation, elle me repousse mollement, par simple inertie.
Je suis trop loin pour comprendre ce que les deux magiciennes se disent. Cette impossibilité m’étonne autant qu’elle me frustre : d’ordinaire, mon ouïe ne me fait jamais défaut. Mais l’air ici a une consistance différente : il semble plus épais, presque visqueux. Les paroles me parviennent par bribes disjointes, étouffées par leur laborieuse traversée d’une atmosphère lourde et figée. Je parviens, à la volée, à saisir leurs prénoms, Théomance, Émérence — ce dernier nom me trouble, j’enterre le sentiment — et le sens de la promesse qu’elles se font, des objets qu’elles tiennent : un lourd coquillage, un collier de perles.
Des éclats de voix résonnent un peu plus près. Je me hisse sur la pointe des pieds pour jeter un regard par-dessus l’épaule du jeune sorcier dégingandé qui me bloque la vue. Là-bas, à l’orée de la foule, là où elle s’écarte autour des magiciennes, un homme s’agite. Il a retiré son masque.
Je me frotte les yeux. Est-ce ma vision qui se trouble ? La silhouette de cet homme se dédouble, vacille comme derrière un rideau d’air chaud. En me concentrant, je parviens à distinguer deux images distinctes de lui qui se chevauchent, s’entremêlent, chacune luttant pour se superposer à l’autre, de sorte à ce qu’elles ne semblent former qu’une seule image aux contours flous. C’est un peu étrange, mais cet homme me procure la même sensation que l’unique carreau rouge qui orne les vitraux. Un malaise prégnant. Une répugnance presque physique, mêlée à une fascination morbide. Je dresse l’oreille pour saisir le discours qu’il hurle en direction des deux magiciennes, ne parviens à en saisir qu’un mot sur deux. Ses paroles transpirent le ressentiment, et je commence à me désintéresser lorsqu’elles prennent une tournure différente, plus personnelle.
« Vous » — et je sais, intuitivement, que je fais partie de ce vous — « rienàfairelà croyez changer les choses ? Comment unseulinstant penser vaincre arrogants vous êtes ramassisde pleutres enfermés théories courage combattre dixans Qui ? Savez-vousvraiment qui fidèle ? »
Il se tourne alors dans ma direction, et il me semble que son regard se plante droit dans le mien lorsqu’il poursuit :
« Vous vous trahirez tous ! » — il se détourne, je l’entends de nouveau moins distinctement — « Sacrifié chair sang m’arrêter pasvous Tout décidé, vous savez tout ça a déjà eu lieu. »
Les derniers mots de son discours résonnent en moi comme un tintement de cristal, comme l’impact d’une goutte d’eau sur une surface liquide, comme le craquement sec d’un arbre arraché à ses racines, comme si on les avait chuchotés directement au creux de mon tympan : « Et ça aura encore lieu après. Encore, toujours, ça recommence. Quelle importance, après tout ? »
L’odeur sature l’air, plus forte que jamais. Elle mêle la morsure de l’air froid, le goût de l’acier, tranchant contre ma langue, dans mon nez, à une acidité chimique qui pique le fond de ma gorge, au parfum vert de tiges et de feuilles fraîchement coupées, à l’âcre de la sève. C’est une odeur sèche, vive, électrique. Elle accélère les battements de mon cœur, met mes sens en alerte, elle signale : quelque chose va se passer. L’air est lourd, immobile mais pas stagnant, chargé d’attente.
L’homme hausse les épaules, remet son masque et se fond de nouveau dans la foule. Le rituel reprend comme s’il ne s’était rien passé. Personne n’a réagi, mais l’officiant semble avoir pris dix ans.
L’air est tellement lourd. Mon souffle est court, mon cœur bat la chamade. Je me suis mise en mouvement et je fonce aveuglément dans la foule, bousculant, sans plus hésiter, les personnes qui me barrent la route. Je chute, je me relève. J’ai besoin de comprendre ce qui se passe, d’entendre ce qui se dit. Quelque chose va se passer.
Je relève brusquement la tête. Émérence a crié. J’aperçois le carreau rouge derrière la nuque de Théomance, à travers son auréole de cheveux clairs, à travers les bijoux en écailles translucides qui ornent son dos nu.
Bruit de verre brisé, de perles qui roulent au sol. Violent kaléidoscope de lumière qui éclate derrière ma rétine. Tout implode autour de moi. La réalité se comprime comme un chiffon qu’on essore, comme un lourd rideau qu’on écarte. Le choc me projette à terre ; une sensation douloureuse éclate dans mes tympans.
Je me relève avec peine. Mes oreilles bourdonnent. Sonnée, je titube vaguement vers l’avant. Ma vision est trouble, parsemée de taches sombres, les sons se sont évanouis. Un éclat de lumière attire mon regard : une perle a roulé vers moi, bute contre mon pied. Je me penche pour l’attraper, d’un geste maladroit, ralenti par l’air devenu épais, par la douleur qui se diffuse dans tout mon corps.
J’ai à peine le temps de la glisser dans ma poche que la pièce se désagrège entièrement autour de moi. Le sol disparaît. Je bascule dans le vide.
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Whaaa elle était intense comme pièce. Il y a une foule de détails qui est donnée, c’est trop bien.
La légèreté du début est bien rendue, c’était rigolo de voir Lou s’en foutre de tout (même de Quokka !) et juste se poser à côté du buffet avec la seule idée de tout dévorer XD
J’ai trouvé ça rigolo aussi que Lou rencontre successivement Loan et Analayann XD
D’ailleurs, juste un au revoir pour ce premier ? Ils vont se recroiser ?