Pièce n°2190
Écrite par Allyss Obsidienne
Explorée par Carlynn Vagamova
Je ne voyais vraiment pas comment m’en sortir. Je n’avais plus de forces, plus d’espoirs, plus d’envies. Je gisais simplement dans un couloir quelconque, sombre et froid, comme tous les couloirs que j’avais parcourus jusqu’à présent. Je n’avais rien trouvé à manger depuis des jours, je buvais l’eau des flaques créées par les fuites multiples et j’avais terriblement froid. J’avais fini par m’effondrer contre un mur, vaincue par l’idée selon laquelle je ne vivrais pas plus longtemps – après tout, à quoi bon ?
Je m’endormais presque quand j’entendis une porte s’ouvrir. Je n’eus pas la force d’ouvrir les yeux. Des pas retentirent sur les pavés, des pas distingués, dans des chaussures élégantes. Je n’ouvris pas les yeux. Le monde était déjà loin. Je n’aurais jamais dû quitter Vega – la vie n’avait ensuite été qu’un long cauchemar.
Mais les pas se stoppèrent tout près de moi. J’entendis le froissement d’un tissu épais, un peu rêche – une robe ? – accompagné d’un parfum caressant, équilibré, puissant.
– Venez, ordonna une voix aux accents graves. Vous ne pouvez pas rester là, vous allez mourir d’inanition.
Précisément. Aucune surprise dans cette constatation.
Des mains épaisses se glissèrent délicatement sous mes aisselles et me relevèrent comme si je n’étais qu’une poupée de chiffon. Je me décidai à ouvrir les yeux mais les gardai rivés sur le sol humide, soudainement trop honteuse pour oser affronter mon reflet dans les yeux de ma providence. Je me laissai guider jusqu’à la porte que j’avais entendue s’ouvrir et pénétrai dans une nouvelle pièce.
Une chaleur intense m’envahit, presque brûlante sur ma peau écorchée. L’atmosphère était sèche, échauffée par un feu que je devinais grâce aux lueurs dansantes et aux crépitements du bois. Je fus doucement déposée dans un fauteuil, dans lequel je me laissai aller, sans forces. La personne qui m’avait sauvée s’éloigna quelques instants avant de revenir, détentrice d’un mug de lait chaud et d’une épaisse couverture. Je m’enroulai dans le tissu avec soulagement et tendis une main tremblante pour obtenir le breuvage fumant, qui libérait une odeur plus qu’alléchante. Un appétit vorace me prit soudain et j’engloutis le lait d’une traite, sans prendre garde à la chaleur qui me brûlait la langue et la gorge.
– Hey, doucement, m’intima la voix grave. Vous allez trop vite, il faut y aller petit à petit.
– J’ai faim, croassai-je pour seule réponse.
– Ça arrive. J’ai du pain au four.
En effet, je repérai une odeur de boulangerie caractéristique. Cela me fit saliver, si fort que c’en fut douloureux. Je pris une grande inspiration, pour m’emplir de la fragrance gustative et de l’air chaud et accueillant. Et aussi pour me donner du courage. Je levai les yeux et observai ma sauveuse.
Une femme à la peau sombre, les cheveux noirs nattés en longues tresses, la mâchoire volontaire, me faisait face. Vêtue d’une longue robe chaude et d’un tablier plein de farine, elle dégageait à la fois un air de cuisinière et de princesse. J’en savais quelque chose, pour avoir été dans le dernier rôle.
– Comment vous appelez-vous ?
La question me fit sursauter. Premièrement, car personne ne m’avait jamais demandé comment je m’appelais ; tout le monde savait qui j’étais sur Vega. Deuxièmement, car je me rendais compte à présent que je venais finalement de rencontrer quelqu’un – enfin, je pourrais parler et entendre quelqu’un me répondre. Le soulagement fleurit par vagues dans mon cœur et me permit de me tranquilliser. Peut-être avais-je tort de faire confiance en cette femme, mais je n’avais pas d’autre choix. Plutôt mourir accompagnée et le ventre plein que seule et affamée dans un couloir moisi.
– Carlynn Vagamova.
– Joli nom. Alwan, pour ma part. Vous avez l’air blessée, il faudrait vous soigner. Que vous est-il arrivé ?
– J’ai essayé de sortir.
Alwan hocha la tête, semblant comprendre les implications de ce que je venais de dire. Elle entreprit d’inspecter mes doigts, gonflés et tuméfiés autour du verre encore chaud auquel je m’accrochais.
– C’est cassé, Carlynn. Il va falloir les immobiliser le temps que les os se ressoudent.
– Je crois que mes doigts ne sont pas les seuls à être cassés.
À partir de là, Alwan se transforma en médicienne appliquée. Avec mon accord, elle examina mon corps brisé et s’occupa de crémer, bander, immobiliser chaque contusion, chaque entorse, chaque fracture qui se présentait à elle. Au terme de ces soins, au cours desquels je pus engouffrer une miche de pain entière, je me sentais épuisée mais rassurée. Ma sauveuse me conduisit dans sa propre chambre et me proposa son lit. Je n’eus pas la force de protester. Je me couchai et Alwan me laissa seule.
Sur la petite table de nuit, je remarquai quelques bibelots : un collier cassé, un dé en bois et, plus curieux, un coquillage strié de violet. Intriguée, je tendis ma main la plus fonctionnelle pour m’en emparer. C’était un gros coquillage, dont la brillance jurait avec l’atmosphère feutrée et boisée des lieux. Je le retournai, m’interrogeant sur l’animal qui avait pu y vivre, quand je remarquai le petit papier plié coincé dans l’orifice. De plus en plus perplexe, je bataillai avec mes doigts bandés et gonflés pour saisir le pli, puis l’ouvris. Une phrase y était inscrite : « Carlynn, rendez-vous au bal ». Mais je n’eus pas le temps d’analyser cette injonction sibylline ; je m’endormis instantanément.
Ah bah ça fait plaisir de voir un peu de douceur pour Carlynn ! Alwan semble avoir bon fond, j’espère que ce sera vraiment le cas. Est-ce que c’est elle qui a laissé le message dans le coquillage ? Est-ce qu’elle est une Facette de Théomance ?