Pièce n°1912
Écrite par Lev
Explorée par Lou
Fait partie de la saga << < Cercles Concentriques > >>
M’extirpant avec peine du placard à balais, j’étire soigneusement mes vieux membres endoloris et puis je m’époussette, à la fois pour faire bonne figure et prendre connaissance de ma propre tenue.
Mes mains descendent le long de mon torse, rencontrent le tissu rêche, un peu rigide, d’une veste de travail. Dessous, c’est un enchevêtrement confus de tissus — laines, lins, cotons — superposés, rapiécés, noués entre eux. Un pantalon un peu trop grand est ceinturé à ma taille par une grosse cordelette en cuir, à laquelle pendent de nombreuses sacoches et un fourreau. Mes poches, ainsi que les sacoches et le fourreau, sont vides.
Quelque chose me trouble. Je me renifle instinctivement. Une odeur tenace de placard à balais colle à ma peau et mes vêtements, mais je décèle autre chose sous la couche âcre de renfermé et de poussière : l’effluve discrète d’un parfum herbacé et médicinal, douceâtre jusqu’à l’écoeurement, et étrangement familier. Je fais la grimace.
En parlant du placard : en y réfléchissant deux secondes, j’ai l’intuition un peu gênante que je ne m’y trouvais pas par hasard, que quelqu’un m’y a rangé — au même titre que ce vieux plumeau qui en est tombé quand je suis sortie et qui se trouve là, à mes pieds. Je le ramasse machinalement pour l’examiner. Sur son manche sont gravées, en jolies arabesques entrelacées, les lettres E et C. J’agite le plumeau devant mes yeux, m’amusant de la façon dont ses poils soyeux se trémoussent. La poussière soulevée par le mouvement me fait tousser, alors je repose le plumeau par terre.
En réalité, j’ai menti, tout à l’heure. Je ne me souviens pas de rien. Je me souviens de l’essentiel.
Je me souviens de l’endroit dans lequel je me trouve, comme je me souviens, intuitivement, comment respirer, ou comment mettre un pied devant l’autre pour marcher. Je sais, sans avoir à y réfléchir réellement, comment fonctionne le Château, de la même manière que je sais que si l’on lance un objet en l’air, il tombe, ou que, quelque part, loin dehors, le Soleil chauffe. Je me souviens de cette routine, celle à laquelle je participe à ce moment même, cette fuite en avant infinie : tituber dans une pièce ; si besoin, y survivre ; l’étudier, en analyser les moindres contours ; la décrire ; essayer de comprendre ; puis pousser une porte ; recommencer. Ça ne s’oublie pas vraiment.C’est comme monter à vélo. Même si je ne suis jamais montée à vélo. Et que je n’ai qu’une très vague idée de ce à quoi ressemble un vélo.
Et puis je me souviens de lui. J’y reviendrais plus tard.
C’est tout le reste que j’ai oublié, tout ce qu’il y a entre ces points saillants de mon existence. D’abord, qui je suis, moi. Et puis, l’enchaînement précis de lieux, de personnes et d’évènements qui m’a conduit à ouvrir les yeux, amnésique, dans ce placard à balais. Et si je sais ce que je dois faire ici — pousser des portes, l’une après l’autre — je ne sais pas exactement à quelle fin.
Autour de moi, donc — puisqu’il faut mettre en marche les rouages de cette habitude mécanique que, même dans mon état, je n’ai pas oubliée — des dizaines et des dizaines de fusils soigneusement accrochés à la verticale, ou bien appuyés contre le mur, ou bien entassés sur un comptoir. À ma gauche, deux porte-armures en bois sont habillés d’ensembles complets et rutilants. Dans un coin, un large râtelier déborde de tout un assortiment de choses qui coupent et piquent et taillent : des épées longues, courtes, larges et effilées, des dagues, des couteaux, des sabres, des glaives des rapières des cannes-épées des couteaux à beurre. Un peu plus loin, par manque de place ou de rangements, un amas quelque peu désordonné de casques, heaumes, cottes de maille et autres pièces d’armure. Et puis, au fond, une rangée d’étagères fléchissant sous le poids de centaines de boîtes de munitions, de baumes d’entretien et de chiffons lustrants pour faire briller le métal.
Cette énumération m’a coupé le souffle. Une armurerie, et bien fournie, de surcroît. Je laisse échapper un sifflement admiratif.
— Pas mal, non ?
La voix vient de derrière. Elle est radieuse. Je me retourne sans hâte.
Un petit monsieur se tient là, poitrail bombé de fierté sous un veston violet. Il enroule distraitement sa longue moustache, élégamment recourbée, autour de son doigt.
— Je les collectionne, me glisse-t-il, comme une confession, et un sourire enfantin illumine ses joues pleines.
J’acquiesce d’un air entendu.
— Regardez ça, par exemple, poursuit-il en traversant la pièce en deux-trois enjambées sautillantes.
Arrivé auprès du mur, il agrippe la poignée d’une arme rangée dans son support et la tire vers lui d’un geste vif et précis. Un chuintement métallique, long et froid, accompagne le geste. Il se tourne de nouveau vers moi, tenant entre ses mains potelées un long sabre couleur sang, et ses yeux sont remplis d’étoiles.
— Ça, par exemple — il s’interrompt pour glousser dans sa moustache — ça, c’est une petite merveille. Croyez-le ou non, ce sabre appartenait à Rehain Filrouge, vous savez, ce célèbrissime commandant de la grande Rébellion Gobeline, il y a trois cent cinquante ans.
Je suis prise d’un vertige inexplicable.
— Trois-cent-cinquante ans ?
— Oui ! Un vrai morceau d’Histoire… avec un grand « H » !
Le petit bonhomme hoche la tête avec une satisfaction non dissimulée, et sans attendre davantage de questions, saisit une autre arme et se lance dans une tirade que je n’entends que d’une oreille.
— La lance de Vychara… faite de laiton… c’est avec cette lance qu’elle aurait occis le géant Klhamar. Le choc provoqué par sa chute créée les montagnes du Dos de Molrath. Ensuite… le Prince de Sang… pendant les Guerres de Sang… Kaldamon… Taerentius…
J’ai besoin de m’asseoir. Ce n’est pas que ce monsieur m’ennuie, mais le torrent d’informations qui se déverse sur moi me ramène à la vacuité abyssale de mon esprit. Je suis née aujourd’hui. Ma mémoire est un mince filet d’eau dans lequel il n’y pas de prises pour des rébellions gobelines ou Vychara ou Taerentius.
— Hmm, dis-je, poliment, tentant de reprendre mes esprits alors que le monsieur me présente un long fusil à pompe un peu cabossé.
Mon murmure d’approbation ne doit pas suffire à le convaincre de l’attention que je lui prête, parce qu’il s’interrompt soudainement, reposant le fusil avec précaution.
— Mais, et vous ?
— Hein ? Moi ?
Il désigne le fourreau vide qui pend à ma ceinture.
— Quelle arme portiez-vous ? L’avez-vous perdue ? Ce fourreau est magnifique et semble ancien. Je n’en vois pas souvent de si beaux. Cela laisse présager une arme superbe.
— Euh… Oui, je crois. Je crois qu’on me l’a volée.
Il pousse un soupir théâtral en portant une main à sa poitrine.
— C’est terrible !
Je le sens sincèrement chamboulé par ce que je viens de lui expliquer. Sans doute plus que moi, quoi qu’il en soit, étant donné que je n’ai aucun souvenir de ce que je suis censée avoir perdu.
— Je vous souhaite de la retrouver. Lorsque cela arrivera — venez me voir. Je serais ravi d’y jeter un oeil. En attendant…
Il se tourne, farfouille un instant dans son râtelier surdimensionné et puis il vient me tendre une dague à la lame couleur os et au manche en bois légèrement usé.
— Tenez. Celle-ci m’a l’air du même gabarit, vous pourrez la mettre dans votre fourreau en attendant. C’est une petite dague en céramique, du genre qu’utilise L’Ordre du Château par exemple, ainsi que nombre d’autres factions officielles. Ce n’est pas une pièce importante de ma collection : j’en possède plusieurs, alors je vous la cède volontiers.
Je le remercie chaleureusement en rangeant l’arme dans mon fourreau. La dague est légèrement plus courte et fine que celle que je devais avoir auparavant, et il y a un léger jeu, mais rien de trop gênant.
— Je sens qu’il vous faut partir.
Je suis saisie d’une émotion soudaine, submergée — non pas par la bonté de cet homme, mais par la confiance tranquille dans son regard — et rongée par la culpabilité de n’avoir écouté qu’à demi-mots ses récits de fer et d’acier.
— Oui, merci, je balbutie maladroitement.
Il fait un geste vers la porte qui se trouve derrière moi.
— Je ne vous retiendrais pas, alors.
— D’accord. Au revoir.
— Je pense que vous retrouverez bientôt votre dague. Elle est liée à vous. Indirectement. Et puis, elle n’est pas du genre à rester perdue.
Ma main s’immobilise un instant sur la poignée de la porte. Je tourne le dos à l’homme, à présent. Je ne sais quelle expression son visage portait lorsqu’il a prononcés ces mots.
Je ne me retourne pas.
— Merci, dis-je simplement.
Et je franchis la porte.
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