Pièce n°2125
Écrite par un gars
Explorée par Zilos
Pièce du Casteltober 2025 - Jour 29 : louve
J’inspire. Je bloque. J’expire. Cela trois fois, la porte passée.
Je suis tout en haut d’une tribune en arc de cercle, chaque étage de places assises étant doté de banquettes d’un rouge profond et de tablettes d’écritures, menant, cinq rangs plus bas, à une estrade. Ils sont déjà là.
Le Comité, pour de bon, réuni au complet en contrebas, fichés tous les sept en rang derrière une table longue et des micros. N°6 « parler dans un micro ». Déjà, mon cerveau part à la recherche dans ma mémoire des 270 paramètres, en ordre, sur lesquels le Comité va adresser ses interrogations.
Un point d’explication s’impose. Le Comité d’études Azurites se réunit dès lors qu’un chargé d’étude termine son inspection générale sur Azur ou ailleurs, et doit rendre compte de ses découvertes. Il est composé avec une proportionnalité un peu datée des populations vivant sur Azur, à savoir trois trolls, deux louves, un aarakocra, et un prisonnier, de race variable. Ce dernier, aujourd’hui un troll, est une drôle de particularité juridique, j’en conviens. Mais les condamnés sont souvent investis dans des jugements de recherches pour être réinvestis dans la société.
« Zilos Pentwecker, avancez. »
Le troll le plus à gauche, hiérarchiquement directeur d’étude, me regarde droit dans les yeux. C’est lui qui m’a donné cette mission, c’est aussi lui qui tranche son évaluation. Ses yeux gris pétillent au milieu de son visage carré, et je n’observe aucun défaut trahissant le fait que le jury n’est pas dans cette pièce. J’ai étudié la question des projections d’âmes, dans d’autres rapports, mais c’est la première fois que j’y ai affaire pour de vrai.
Je m’exécute, descend marche par marche, affrontant, comme il est de coutume, le regard de tous mes juges. Les louves siègent côte à côte à la suite du chef, statures hautes et regards inquisiteurs. Puis le prisonnier troll, l’aarakocra dont le bec doré illuminerait presque l’obscurité des lieux, et deux derniers trolls, du même sérieux que le reste du jury.
Me voilà devant le premier rang. Le juré en chef fait un bref geste de main vers le bas, indiquant la vasque se trouvant devant la table. Je prends mon sac, et l’y dépose.
« Le Comité vous remercie d’avoir envoyé en avance la plupart de vos trouvailles. C’est une nouvelle initiative appréciée », commente la première louve. « Peut-on vous demander pourquoi ne pas l’avoir fait avec tous les paramètres physiques ? »
D’accord, ça commence vraiment. L’inconfort qui me secoue depuis quelques minutes laisse lentement place au jeu du dialogue. Il ne s’agit que de raconter, de justifier, d’expliquer. Malgré mon anxiété, j’aime cet exercice.
« D’abord parce qu’il s’agit des derniers que j’ai pu trouver. Ensuite car, comme vous le savez, les produits alimentaires humains ont une conservation générale plus courte que ceux d’Azur, j’ai donc privilégié la besace réfrigérante et ce lors des derniers jours d’étude, pour vous l’amener aujourd’hui. »
Je ravale ma salive, en essayant de me rassurer. J’utilise mes connaissances, et une bonne quantité de vérités, le tout avec une rigueur inchangée, est-ce problématique si c’est pour cacher quelque chose ? Pendant que je médite sur la morale, mes affaires se fondent lentement dans la vasque, pour bientôt disparaître complètement.
« Voyons… Tout est en ordre, dans ce qu’il manquait. Vous nous avez fait remonter les incohérences, notamment sur la question des vitraux, et nous vous en sommes gré. C’est une coquille dans l’élaboration de la liste qui compte pour une faute, évidemment. »
« Évidemment. » En temps normal, j’aurais apporté une précision pour tenter de diminuer la faute en question. Le système de partage de punition est peut-être juste, mais ça ne me donne pas envie d’être puni le plus durement possible.
« Qu’en est-il de ceci ? » D’un geste toujours bref, le juré en chef fait apparaître un bocal de pousses colorées.
« Du safran. Je… l’ai découvert récemment, et sa floraison comme son intérêt gustatif me semblaient judicieux à soumettre auprès du Comité. En réparation des quelques points de listes alimentaires qui ne pouvaient être atteints, des évaluateurs pourraient peut-être y voir un intérêt. »
Un certain nombre de jurés lèvent les yeux vers moi sans lever la tête, toujours penchés vers le bocal de pousses rouges.
« Ce n’est pas idiot », admet une louve. « Si vous le voulez bien j’aimerais revenir sur d’autres paramètres pour des points de contexte, en ordre peut-être ? »
« Faites. »
Dès lors, je suis enseveli de questions, et m’efforce, paramètre par paramètre, de proposer une explication convaincante. Au bout du cinquantième, je suis essoufflé. À mi-liste, je sens mes jambes mollir et mon cerveau avec.
« Pour le n°155 « cueillir un pissenlit », avez-vous pu évaluer la proximité du stigmate avec les floraisons azurites, et deuxièmement, avez-vous essayé comme proposé dans le guide de souffler sur la plante ? »
« Concernant le n°207 « regarder les étoiles », quels enseignements sur la spiritualité humaine tirez-vous, au-delà des aspects cartographiques recherchés ? »
« Ainsi donc, le n°267 « entrer dans la police » suppose une formation approfondie, mais vous avez pu effectuer ce que vous appelez une alternance sans compétences de base ? »
Ce n’est là que pour parler des paramètres qui m’ont effectivement traversé l’esprit pendant le dernier mois. Je vous laisse imaginer les tournures qu’il a fallu faire pour aborder le n°3 « adopter un chien » ou le n°117 « présenter la météo », sans avoir expérimenté ces pratiques qui ne feraient aucun sens sur Azur. Le n°68 « tricher au poker » est peut-être celui ou j’ai élaboré l’explication la plus folle, considérant le fait que les règles du jeu me sont absolument inconnues.
Quoi qu’il en soit…
« Nous voilà finalement au bout des paramètres ! » S’exclame l’aarakocra sur le ton de « vous voyez, c’était pas si compliqué ».
« Des éléments supplémentaires, de la part du Comité ou du chargé d’étude ? » questionne le troll présidant la tablée.
Je secoue la tête respectueusement. Je ne sais pas combien de temps j’ai passé debout ici, mais j’ai l’impression que ça n’a jamais été aussi long. En tout cas, les délibérations se font sans moi, en théorie.
« Juste un point, peut-être. »
Le prisonnier troll lève la main auprès de ses collègues, avant de se tourner vers moi, soucieux.
« Vous avez rapporté, sans grand détail, avoir trouvé la figurine dans une machine polyvalente. Il apparaît qu’un tel dispositif était en vérité en capacité de vous offrir la plupart des paramètres physiques. Pourquoi ne pas en avoir profité ? Est-ce votre éthique au regard de la verbalisation des paramètres ? Sinon, ce « safran », ou d’autres éléments hors liste que vous auriez glané, viendraient-ils de là ?
J’échappe d’abord un hoquet, avec dans ma tête les caractères castellains dansant allègres, attendant que je les amène sur le devant de la scène. La tentation, de parler de cette langue inconnue, d’abandonner quelque nouvelle mission mystérieuse et de précipiter mon retour sur Azur, même avec une faute supplémentaire, est grande.
Mais ce mystère, précisément, prend le dessus.
« L’éthique, sans doute. Je n’y ai pas réfléchi. »
Le prisonnier évalue ma réponse, et prend à parti ses voisins. S’ensuit de longues minutes de silence, comme cela se fait souvent. Pour que finalement, le juré en chef reprenne la parole.
« Bien. Zilos Pentwecker, au regard de vos travaux sur l’étude « Humanité – quelles ambivalences et quels intérêts ? », nous allons délibérer sur le fond de vos résultats. Sur la forme, vous vous acquitterez à votre retour d’un minimum de deux fautes mineures partagées avec le Comité. Vous serez informé dès que possible pour votre réintroduction sur Azur. Rien à ajouter ? »
Mes épaules se décontractent. J’expire un grand coup.
« … Rien. En vous remerciant, Enceth m’en soit témoin, pour votre clairaudience. »
« Qu’Enceth vous retourne ses faveurs. Vous pouvez sortir. »
Bref secoué de tête, pas de côté, et me voilà hors de l’estrade. Une petite porte le long de l’auditorium s’allume à son tour en jaune. Sans demander mon reste, je m’éclipse.
C’est fini. Mon travail ? Accompli, en principe.
Et maintenant ?
Boooo, il s’en sort pas si mal. Plus doué pour le mensonge que ce que je pensais, le Zilos XD
Ils m’ont quand même fait peur avec leur dernière question…