Pièce n°2205
Écrite par Lev
Explorée par Alden
Fait partie de la saga << < Cercles Concentriques > >>
Le terminus de la ligne 8 a quelque chose de morne et de décrépi. Carreaux en céramique blanche ternis par une épaisse gangue de crasse. Sol poussiéreux incrusté de chewing-gums et de mégots. Flaques douteuses stagnant le long des murs. Remugle d’humidité, de souterrain, de tabac froid et de rouille.
Le Castram nous a recraché sur le quai avant de s’éloigner dans un ultime râle de pneumatiques. Alors qu’il s’enfonce dans les entrailles du tunnel, il emporte avec lui la lumière chaude de ses voitures, abandonnant la station à l’éclat cru des néons suspendus au plafond.
Face à moi, un panneau vissé au mur, en partie recouvert d’une épaisse peinture rouge projetée à la bombe, indique quatre sorties — deux à chaque extrémité du quai. Planté au milieu, j’hésite stupidement sur la direction à emprunter.
Soupirs appuyés de la foule qui s’agite encore autour de moi. Regards agacés, un coude qui s’enfonce brièvement dans mes côtes. Je gêne. Encore une fois. Je m’écarte du flux de voyageurs pour m’asseoir sur l’un des bancs métalliques alignés contre le mur. J’ai besoin de m’arrêter un instant.
Un frisson me secoue. Le banc est glacé, et le froid traverse sans aucune difficulté le tissu fin de mon costume. J’enfonce mes mains dans mes poches pour tenter d’en préserver la chaleur, et mes doigts rencontrent une forme plate et rigide.
Mon badge !
Je l’arrache de ma poche en tirant sur son cordon, le fais tourner entre mes doigts.
C’est bien moi, sur cette photo. Je reconnais dans les traits figés de ce visage ceux que me renvoyait, tout à l’heure, le reflet dans la vitre du Castram. Je porte le même costume que celui que j’ai sur moi en cet instant, la même cravate maladroitement nouée.
Mais mon regard — mon regard est un abîme. Un gouffre vertigineux, complètement dépourvu de toute émotion, de toute âme, de toute chose qui, d’ordinaire, anime un être qui pense et qui respire et qui palpite. Il n’y a au fond de ces yeux aucun signe de vie. Ni, d’ailleurs, aucune trace qu’il y en ait déjà eu.
Un sentiment étrange grouille au creux de ma poitrine et me tord violemment l’estomac. Sans réfléchir, j’appuie mon pouce contre la photo, pour masquer mon visage, pour effacer ce regard creux.
À côté de mon portrait, une série de chiffres qui correspondent, j’imagine, à mon numéro d’employé. Et juste avant cela, mon nom.
Adel Eancauth.
Adel. J’étire les syllabes dans mon esprit, je laisse le nom résonner dans ses profondeurs caverneuses.
Rien.
Long gémissement de freins, comme une plainte.
Mon cœur sombre dans ma poitrine, coulé par une déception sourde.
Ralentissement. Pneumatiques.
Je ne sais pas à quoi je m’attendais, précisément — une déflagration, peut-être, une violente irradiation de lumière. Le sentiment que tout en moi s’aligne et s’ajuste et se remet enfin en place avec le net déclic d’une mécanique bien huilée.
Ouverture des portes. Sortie et entrée de personnes.
Et puis, pourquoi pas, une vague déferlante de souvenirs tièdes, tendres et frémissants. Le sentiment suffocant d’être à nouveau entier.
Signal sonore. Fermeture des portes. Accélération.
Devant moi, en continu, le Castram arrive et puis repart, vomissant à chaque passage un flot de corps pressés. J’ai baissé la tête, mains recroquevillées sur mes genoux, doigts crispés autour de mon badge. Je ne me repère plus qu’aux bruits. Freins à l’agonie. Ralentissement. Pneumatiques. Ouverture des portes. Sortie et entrée de personnes. Éclats de voix, talons sur le sol, bruissement de manteaux qui se frôlent. Signal sonore. Fermeture des portes. Accélération. Peu à peu, les intervalles entre ces séquences s’allongent. Le temps s’étire, se dilate, jusqu’à ce qu’une voix désincarnée annonce le dernier passage de la journée. Je relève la tête.
Le Castram s’éloigne une ultime fois. Le grincement lancinant de ses freins s’attarde longtemps dans le tunnel.
Les derniers voyageurs quittent la station : une vieille dame claudiquante, qui tient par la main une petite fille. En me dépassant, l’enfant me lance un regard calme et curieux sous son épais bonnet de laine, puis se détourne et enfouit son menton dans son écharpe.
J’expire un soupir tremblant. Mes épaules s’affaissent. Toute combativité — du moins, le peu qu’il me restait — m’a quitté d’un seul coup. Je suis complètement épuisé. Je ne ferais pas un pas de plus. À quoi bon ? Fait-il moins froid ici qu’ailleurs ? Il n’y a plus personne. Les néons se sont éteints. Un homme a tiré les grilles métalliques devant les sorties sans m’adresser un regard.
Je me laisse tomber sur le côté et ramène mes jambes contre ma poitrine. Ma tête me fait atrocement mal. Le sommeil m’emporte presque instantanément.
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Adel Eancauth = Alden Chateau ???!!!
Métro pneu > Métro fer !!!
ALDEN ON COMPTE SUR TOI POUR TE REPRENDRE ET ALLER MIEUX !!!
La ligne 8 est définitivement la pire du métro parisien!
Mais ton écriture est définitivement très belle :)!
Ouaip, bah il ne va clairement pas bien, le pauvre Alden. C’est difficile pour lui mais j’ai l’impression qu’il réalise peu à peu que quelque chose n’est pas normal. Ce sera sans doute une étape difficile mais j’ose espérer que le retour de ses souvenirs n’est plus très loin.