Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LA TAVERNE À QUATRE HEURES DU MATIN
LA TAVERNE À QUATRE HEURES DU MATIN

LA TAVERNE À QUATRE HEURES DU MATIN

Pièce n°1899
Écrite par un gars
Explorée par Devhinn
En compagnie de Analayann, Jad de Salicande & Ombre
Fait partie de la saga << < Chutes prophéties et assimilées > >>

Carnet de Devhinn
65ème pièce

D’abord je vois les tables et les bancs à quelques mètres, vides. Ensuite un comptoir plus loin, que des torches bien entamées sur les murs de cette grande salle me laissent apercevoir. Une porte de service sur le côté, une autre plus loin le long du mur, jouxtant une pendule. Une auberge. Alors, je tourne la tête là d’où je viens, je vois en guise d’entrée les cinq portes bleues des cabines de douche. Après tout, c’est logique. Et d’ailleurs, il serait temps qu’on s’y remette, non ? Je me racle la gorge.

– C’est bon pour vous ?

Ma question s’élance vers les cabines, et rebondit sans effet. Je n’entends pas l’eau couler. Je m’interroge soudain sur la perméabilité des pièces, bien exceptionnelle. Le seul exemple qui me revient est celui de cette façade d’immeuble qui nous laissait gracieusement voir les espaces derrière chacune de ses longues fenêtres. Ou bien cette chambre où les notes de jazz indiquaient faiblement la sortie.

Loquet. grincement. ma tête me fait mal.

Voilà Ombre. Un regard de bas en haut et un sourire narquois. S’il n’y avait qu’à changer de haut pour qu’iel se pare d’un peu de joie de vivre, j’aurais fouillé quelques placards depuis longtemps. Ombre, en revanche, a manifestement gardé ses vêtements.

Je reporte mon attention sur la taverne dans laquelle nous sommes, seul.es, à défaut de savoir comment lancer la conversation. Quelques secondes durant lesquelles je m’intéresse mécaniquement aux contours de la pièce, à ses limites, ses dangers, ses secrets. Pas de trace d’Eno, ni de quiconque, mais une forme au sol derrière le bar. Je marche un peu.

Noir. Complet, vif, brûlant. Mes yeux pourtant ouverts ne voient plus, je fais un pas, attrape le vide de mes mains, me cogne.

Ouch. Ma vision se focalise sur le plafond, qui retrouve sa netteté à mesure que mes rétines récupèrent leur fonction. Ombre prend appui sur une table comme après un vertige.

Les 17 centimes, voilà un enseignement intéressant. Ils fonctionneraient au-delà du périmètre d’une pièce. Et jusqu’où comme ça ? De nouveau, je m’inquiète de la portée du sort, de la possibilité que d’autres personnes, d’autres entités, perdent spontanément la vue quand Analayann touche, ne serait-ce que par inadvertance, une petite rondelle de métal jaune.

Loquet, grincement. pourquoi ça me lance à ce point ?

Jad apparaît, les cheveux encore humides et l’air résolu. Je me redresse en m’aidant du banc le plus proche, et répond à son regard un sourire timide.

– Tu comptais nous dire quand pour ta main ?

Ouch ! Bien sûr que mes doigts translucides ne sont pas passés inaperçus, mais Ombre a choisi son moment. Je lève ma main droite à la hauteur de mon visage, avec l’impression de la découvrir à mon tour. Jad s’approche en écarquillant les yeux.

– Putain qu’est-ce que c’est que ça ?

Une main sciée en deux, nettement. Ma chair s’étend du poignet à la base du pouce, et à l’interstice entre le majeur et l’annulaire. Au-delà, les trois premiers doigts et leurs articulations sont quasiment transparents, teintés de beige, et surtout, durs comme le verre.

– Puisque tu le demandes gentiment, voilà. J’en ai aucune idée. Et je vous en ai pas parlé parce que je savais pas quoi en dire.

Loquet, grincement. je me sens étourdi.

Analayann émerge de sa propre cabine, en frôlant les contours de ses mains. Ombre se rend spontanément dans sa direction, et je poursuis. décrire. comme. toujours.

– La dernière chose dont je me rappelle avant qu’il me manque 3 doigts, c’est d’une espèce de plateforme avec un vieux type derrière un bureau, des plans, et des bougies. Je sais pas ce qui s’est passé, mais à mon réveil j’avais cette cire à la place de la moitié de ma main.

Jad, qui s’est approché de quelques mètres, scrute l’œuvre avec intérêt.

– J’ai déjà vu ce genre de choses… Sur une jambe. Mais c’était magique, voyons voir… faaceyr, vevnii, hum... Un vénéfice, voilà.

– Et qu’est-ce que ça veut dire ?

– Ça regroupe pas mal de choses, on peut y mettre les sorts de contrôle, d’empoisonnement, d’infection… Dans ce cas-là, je ne sais pas trop. La personne en question est morte bien des années plus tard, et de causes naturelles. Tu permets ?

Une torsion inhabituelle contracte l’intérieur de mon ventre, avant de progresser en faisant vibrer tout mon corps. J’ai… peur ? Plus peur qu’avec un démon dans le crâne, ou une lame entre les omoplates ? Pendant ce temps, Jad prend ma main entre les siennes, et psalmodie de manière erratique. Les mots, la magie, peinent encore à suivre.

habaarkii… habaar u waxyoo kii… waxyooday… Non… Désolé, j’ai pas encore récupéré mon ancien langage. Ça viendra.

– Et comme par magie l’elfe réapparaît quand tu te mets à trimbaler un maléfice ?

Ombre et Analayann arrivent à notre niveau main dans la main. Iel semble même aller un peu vite pour sa camarade aveugle. Jad fait un pas en arrière, consciencieusement en retrait de la ligne de force qui vient d’être dessinée par Ombre.

– Depuis qu’on est là, il nous a à moitié noyé-es, cogné-es, et ensuite n’a fait que nous fuir. J’ai pas l’impression qu’il tienne tant que ça à toi. Alors je vois pas pourquoi on s’embêterait à le suivre, ou bien toi et ta main vous nous cachez encore des trucs, comme d’habitude.

Rester. calme. Iel est à deux mètres, tirant la main d’Analayann, canalisant leurs ressentiments à toustes les deux. 

– À moins que t’aies une explication claire l’immortel, on va faire sans l’elfe qui pisse le sang et sans tes histoires à trous. “C’est bon pour toi ?”

Iel me singe avec un sourire satisfait. Je m’apprête à rétorquer quand iel se tourne brusquement vers Analayann et crie :

– Analayann arrête, on a compris !

Ombre passe du contrôle à l’explosion en une seconde, avant un silence haletant, qu’iel brise aussitôt.

– Qu’il reste ou qu’il parte qu’est-ce que ça te change, il est grand, il fait bien ce qu’il veut, il s’en est jamais empêché que je sache.

J’essaie de saisir la substance de l’échange qui a pu avoir lieu par la pensée entre iels deux, sans grand succès. Analayann a le regard planté dans celui d’Ombre, sidérée, avant de se tourner vers moi, en prenant les autres à témoin. Dans sa voix une certaine panique se mêle à une colère que je ne lui connais pas.

– D’abord toi, deux choses. Tu t’avises pas de partir en nous laissant autant dans le flou, et si tu veux qu’on progresse, on a besoin que tu coopères une minute au lieu de courir tête baissée. Et toi Ombre, mince mais qu’est-ce que tu fabriques exactement ?

Rester. calme. décrire. comme. toujours. Dans ma vision périphérique, je vois Jad avancer vers le bar. Devant moi, Ombre desserre les poings sans me quitter des yeux, reprenant une discussion à laquelle je ne peux pas participer. Je me reprends.

– Je comptais tout reprendre depuis le début avec vous. Vu ce qu’il me reste de mémoire, ça me fera pas de mal de…

– Eh, eh, on arrête tout, y a un de ces types par terre.

Jad s’accroupit au niveau du bar, et d’ici, je comprends que la forme qui en dépasse est une chaussure de travail noire. Nous nous approchons rapidement du magicien, et découvrons un contrôleur face contre terre, recouvrant une flaque de sang qui s’étend sur une dizaine de centimètres de part et d’autre de son buste. L’une de ses mains enserre un talkie-walkie, et un peu plus loin Jad ramasse une matraque télescopique de la taille de son bras.

– Tout ce sang… Vous croyez qu’il est vivant ?

La question d’Analayann reste en suspens. En tout cas, le bougre ne bouge pas. Je pointe le talkie.

– Ça vaudrait le coup de lui piquer ça non ? Ce type devait avoir des infos.

– Pour que tous ses copains puissent nous taper la causette oui, chouette idée.

La remarque d’Ombre est ponctuée d’un coup sourd juste devant nous. La porte de service vient de se secouer, cognée de l’intérieur, mais je ne vois rien, j’énonce le plus calmement possible. Le bruit se reproduit, accompagné de grattements, et enfin de sifflements stridents. Agressifs.

– Reculez, tout de suite.

Je lève d’abord mes bras en rempart du groupe, alors que nous faisons un pas en arrière. Rester. calme. Quoi qu’il s’agisse, cela nous a tous accordé-es sur le mode “défensif”, et Jad a même déjà saisi une torche. Je me retrouve face au vide de mes poches quand la porte craque. Loquet, brisé, grincement, affreux.

Un animal sur deux, non, quatre pattes, déboule et freine un mètre après l’ouverture. Grande comme un chien, comme sans peau et le corps de la couleur du sang séché, son unique œil vert surplombe une gueule dentée comme celle d’un dragon.

Cette créature me glace tout de suite le sang, mais pas de peur.

D’appréhension.

pourquoi… je la reconnais ?

– Regardez ailleurs autant que possible !

Comme en réponse au cri de Jad, une deuxième, puis une troisième créature du même genre, se glissent à travers la porte fissurée. Je tourne la tête, et mobilise ma vision périphérique. Je vois qu’Ombre a baissé la tête, et qu’Analayann ne s’exécute qu’après quelques secondes. Elle avait l’air… magnétisée par cette chose.

– Ils vont attaquer… commence Ombre.

– Ce sont des nothics, des saletés sachant qu’on a pas d’arme. À la longue, leur regard attaque la peau de celleux qui les regardent et… En fait une charpie qui ressemble à… À eux.

– Et pourquoi ils nous ont pas encore sauté à la gorge ?

– Si on est pas menaçant, on reste plus nombreux qu’eux. Par contre s’ils ont faim…

– Qu’est-ce qu’on peut faire ?

Je me sens tout à fait démuni, et cherche dans toute la pièce ce qui pourrait servir de près ou de loin à une arme contondante ou tranchante. Jad commence à répondre sans conviction, avant d’être coupé par Analayann.

– Ils ne sont pas très épais, mais résistants, et…

Un cri strident, aussitôt triplé. Et les créatures s’élancent.

Jad brandit la torche, ce qui freine les nothics un court instant. Ils prennent du recul, avant de reprendre leur course vers les trois proies qui ne portent pas une arme enflammée. Je vois Analayann reculer en entraînant Ombre, avant qu’iels renversent une table en rempart. Quant à moi, je cours sur le côté, espérant les entraîner derrière moi.

Ça marche.

Je n’ai pas du tout prévu la suite.

Rester. calme. décrire. comme. toujours.

J’ai renversé une chaise en passant, mais l’un d’eux la franchit déjà. Je suis entre des tables trop vides, non loin d’un bar trop haut. Mais au vu des deux choses qui arrivent derrière moi, tout est une option.

Je prends appui sur le comptoir, et grimpe, me retrouvant momentanément en sécurité, accroupi à un mètre de haut. Plus loin, Jad jette la matraque à Analayann qui la brandit face à un nothic agressif. Ombre continue de renverser des meubles, et Jad s’approche d’elleux avec précaution. Je vois la créature tenter un coup de griffe rageur, paré par l’arme d’Analayann, avant qu’un premier animal ne saute à mon niveau.

Je place mes bras en croix, mais je sens déjà les griffes me lacérer. Par réflexe, je déplie ma jambe et frappe le nothic, qui retombe dans un cri. La poussée me fait m’effondrer derrière le bar.

J’entends les voix de mes allié-es crier des “attention” et des “par ici”, tandis que je cherche de quoi nous défendre, un couteau de cuisine, une bouteille en verre…

Un fusil à pompe.

Non, vraiment. Là, sous le rebord du comptoir, sur deux crochets, une arme à feu à courte portée en parfait état. Je m’en saisis et me redresse, au moment même ou l’un des nothic se propulse par-dessus le comptoir. Le contact visuel me glace de nouveau, ou plutôt me brûle, comme si ma peau était échaudée. Je frappe la créature avec la crosse, la faisant retomber aussi net.

Le temps de trouver des cartouches, le nothic refait son apparition, cette fois en faisant le tour du bar, et en grimpant le corps inerte du contrôleur. Coup de pied, mais cette fois, la créature résiste. La cartouche coince dans le chargeur de l’arme. Coup de pied, la créature évite, se faufile. La cartouche entre avec un claquement. Coup de pied, la créature est plus rapide, saute, hurlante, à ma gorge.

J’ai dégueulassé mon tee-shirt.

Le nothic s’est répandu au sol, éventré par une arme contre laquelle il n’était pas conçu. Je crache quelque chose d’organique, au goût de fer et d’œuf pourri. La voix de Jad dans une autre langue me rappelle que ce n’est pas terminé.

uuzaiar u kei !

Les deux nothic sont à leur niveau, et un geste sec de Jad couplé à sa phrase incantatoire repousse l’un d’eux de quelques mètres, mais les créatures sont vives et chargent régulièrement, malgré la menace de la torche et les mouvements dissuasifs d’Analayann et d’Ombre. J’attrape de nouvelles cartouches, un couteau dans un placard, enjambe le nothic et le contrôleur, et m’avance vers le groupe.

Je suis quasiment sûr d’avoir entendu gémir.

Nous nous essouflons. À bien y réfléchir, notre dernière bataille tous ensemble remonte à bien longtemps. Mais dans nos coups, nos esquives, nos parades, on retrouve pourtant tout de notre ténacité, à notre entrée dans le Château. J’y retrouve une sensation de confort, parmi les grincements qui m’étourdissent, les loquets qui gardent cachés des pans entiers de ma mémoire, je reconnais ce qui me procure une adrénaline impossible à brider.

Ces combats où l’on ne peut pas mourir, mais où tous les autres sont si faibles.

J’arme le fusil à pompe et tire au sol, deux yeux verts se tournent spontanément vers moi et je profite de la seconde de battement pour placer une nouvelle cartouche dans l’arme. Avant de la lancer à Ombre.

Je m’approche du premier nothic en sortant le couteau de cuisine, menaçant. Il ne se laisse pas démonter, et s’élance dans ma direction en louvoyant. Je plante alors mon regard dans le sien, sentant la chaleur tuméfier ma peau, mais contredisant ainsi les plans habituels du nothic, qui saute trop à droite. 

Je plante l’arme droit dans son œil et le repousse violemment. L’animal siffle de douleur, court instinctivement en arrière et se fait faucher par la matraque qu’Analayann abat sur lui dans un cri de dégoût. Déséquilibré, il ne peut éviter un “uzaaiar u kei” adroit de Jad qui projette la créature aux pieds d’Ombre. Iel toise le nothic meurtri, charge l’ombre du fusil à pompe, et le réduit en bouillie. Et le second me saute au visage.

Je me débat tard et sent déjà les crocs fichés au-dessus de mon épaule, la vive douleur m’empêchant de lui planter tout de suite le couteau. Je frappe de ma main libre, repousse, fiche mes doigts de cire dans sa gueule, ce qui me donne sans le savoir les secondes nécessaires, alors que le nothic essaie de trancher l’intranchable. 

Noir. Vif, brûlant.

Je ne vois rien, et le nothic siffle de plus belle. J’entends un bruit métallique, un cri rageur est ponctué d’un choc, puis la créature bascule à côté de moi quand la lumière revient.

Analayann maîtrise le nothic avec une matraque de près d’un mètre maintenue en travers de sa gorge, tandis que la pièce de 17 centimes roule un peu plus loin. Je me redresse non sans mal, et viens reprendre le schéma. Je perce l’œil, Analayann libère la créature, Jad la repousse, Ombre l’achève dans un fracas.

La tension retombe doucement. Ombre essaie de rajouter une couche de plombs sur le nothic, mais l’ombre de l’arme semble déchargée. Nous inventorions nos blessures, soignons comme possible les plus sales, je me retrouve ainsi avec un bandage épais sur la clavicule et le bras gauche en écharpe. Analayann attrape la pièce dans un chiffon, et la range, en s’éloignant instinctivement du nothic sanglant.

– Ils sont horribles. Rouges, entièrement rouges. Il faut qu’on sorte.

Et de nouveau, ce gémissement.

Derrière nous, un bruit électronique, puis un râle. Nous nous approchons du corps du contrôleur, et découvrons l’homme s’étouffant dans son propre sang, bien en vie, un talkie qu’il maintient de toute la force de son index allumé sans parvenir à lui dire des mots intelligibles.

Je saisis l’une de ses jambes de ma main valide, et nous tirons le mourant avec Jad hors de l’espace du bar, avec lui un flot de sang qui laisse peu de doute quant à son espérance de vie. Le contrôleur gémit de plus belle, la respiration sifflante, le corps frissonnant.

Que se passe-t-il dans nos têtes à ce moment-là ? De mon côté, j’ai devant moi le vacillant espoir que cet homme sache où se trouve Eno. Analayann est sans doute à mi-chemin entre la crainte d’une menace et la perspective d’apprendre quelque chose d’important. Jad est peut-être happé par la curiosité devant cet ennemi sans défense. Ombre…

Ombre s’approche, jauge l’homme agonisant qui lève doucement la tête dans sa direction, son index rougi tenant par-dessus tout le bouton rouge du talkie-walkie.

Et l’ombre, opaque, écrase la crosse de son arme sur le crâne du contrôleur. Une fois. Deux fois. Trois fois.

Je crie, de stupeur, d’injustice et de rage. Puis, je ne suis plus là.

C’est une vaste salle ensanglantée, jonchée de corps, d’armes, de planches. J’ai une masse dans les mains, et je l’abats. Une fois. Deux fois. Trois fois.

Sur le crâne d’un elfe.

Je me revois manier ma première épée, apprendre à torturer avant de tuer… J’étais complètement inoffensif pour lui, et extrêmement dangereux pour les autres.

Je jette la masse, reprend l’épée à ma ceinture, l’utilise pour retourner le cadavre à la tête informe. L’elfe était bien protégé, une armure de plaques, une cotte de maille. Ça ne suffit pas face aux armées du Château. D’ailleurs, même dix mille comme lui ne suffisent pas.

– Pourquoi rompre le pacte, Devhinn…

agonise une autre voix.

– Pourquoi briser notre confiance…

Au fil des mois, tous ses sbires me respectaient. J’avais tant tué pour lui sans mourir que l’on me craignait même. Et je ne me rendais plus compte. Maxime était déjà une vieille photo floue.

Je me tourne négligemment, et observe un autre d’entre eux, assis contre les cadavres des siens, usant de ses dernières forces pour m’interpeller.

– Tu nous forces la main, mon pauvre.

Je n’aime pas son ton. Je ne l’aimais pas.

– Cette confiance, il faudra la bâtir à nouveau, dans le sang. Il le faudra.

Et puis un soir, alors que je terminais un combat rude contre des elfes ennemis, leur chef que j’allais achever dit quelque chose en ancien elfique.

Je le surplombe à présent.

– Et qu’as-tu d’autre à m’annoncer, avant de rejoindre tes fils ?

L’elfe plonge son regard dans le mien, je peux y lire tant de choses. Le regret, la tristesse. Mais alors, je ne vois rien de tout ça. Et il énonce, calmement.

egaoar saagae sio.

Je ne sais s’il s’agissait d’une formule magique, ou d’une simple phrase d’honneur, mais je me suis rappelé de tout, exactement à ce moment, mon épée lui transperçant le cœur.

Je me prends une claque.

Jad m’observe, davantage agacé que soucieux.

– C’est bon, il est de retour.

Ma première vision est celle des restes de crâne du contrôleur, j’entends à moitié Analayann et Ombre argumenter sur le sort que vient de subir cet inconnu.

“on ne pouvait pas prendre de risque” ; “il savait des choses”

Les grincements dans ma tête se font plus discrets, sans disparaître pour autant.

– Tu devrais boire un peu.

Jad me tend de l’eau.

Rapidement iels reviennent armé-es de questions sur le contrôleur, sur Eno, sur ma main. Et j’explique tout ce que je sais. Qu’Eno était un jeune guerrier que je devais protéger il y a peu de temps, et dont j’ai trop vite perdu la trace, alors qu’il faisait certainement partie d’un plan beaucoup plus large. Un plan que je suspecte concerner de près ou de loin Aden, dont j’explique mes rapports dans ma première vie, ou ce dont je me souviens.

– À part être le fils du Château, tu as une idée de son rôle ?

– Pas tellement. Il n’est pas à la tête d’armées. Mais de personnes individuelles, et d’actions. Comme les démons des rêves, comme des créatures qu’il fait créer. Comme des prises de territoires dans le Château.

J’évoque les panthères ailées, les démons, tout ce qui me semble de près ou de loin lié à toute cette histoire. Je réalise à quel point tout nous dépasse.

– Et ce contrôleur alors ?

– Tout ce que je sais c’est qu’il y a dans le Château des organisations qui agissent de manière autonome, qui s’allient à ceux qui en ont les moyens pour exécuter tout et n’importe quoi. Ces contrôleurs en font sans doute partie, et je pense… Je pense qu’ils cherchent Eno à cause de moi.

Je leur raconte ce dont je viens de me souvenir, le champ de bataille, le sang, la mise en garde du chef des elfes. Mes souvenirs se concrétisent avec le temps, et c’est presque enthousiaste que je leur donne chaque détail. Elleux me rendent des rictus de stupeur ou de dégoût, adaptés aux situations sanglantes que je décris. J’ajoute que si ma main de cire est un vénéfice, un sortilège, c’est probablement les elfes ou quelqu’un qui leur est lié qui essaient de réparer des erreurs dont je suis en partie responsable. 

– À propos de ça…

Analayann commence timidement une phrase avec un ton grave. Mes trois camarades s’échangent des regards entendus avant que Jad fouille son sac et sorte un tissu taché, refermé sur quelque chose.

– Le type mort cachait des doigts et on s’est dit que c’était peut-être à toi, du coup.

Le tact naturel d’Ombre laisse Jad bouche bée, qui ouvre malgré tout le tissu. Pouce, index, majeur, tous de la main droite. Sans comprendre, j’approche ma main de cire de ces doigts, et réalise tout de suite.

– Désolé, c’est pas les miens.

Nous nous regardons devant cette nouvelle affirmation et trois doigts qui n’appartiennent à aucun d’entre nous, ni même au contrôleur qui n’en a plus tellement besoin. Et la pendule sonne.

Il serait quatre heures. Du matin ? Et de quel jour, de quelle année de toute manière ?

Nous rassemblons nos affaires. Je récupère le fusil à pompe sans en laisser le temps à Ombre, et dégote encore cinq cartouches derrière le bar. Nous admettons collectivement que la porte de service dont s’échappent les nothics ne nous donne pas envie, et que rester ici au risque qu’il en vienne d’autres n’est pas des plus astucieux. Nous avançons donc vers la deuxième porte, innocemment plantée au milieu du long mur de la taverne.

Loquet, grincement. la douleur ne m’a pas quitté.

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2 commentaires

  1. J’avoue que ça me fait de la peine cette perte de confiance entre les membres du groupe. Surtout qu’ils reprochent tous aux autres des choses qu’ils font eux-mêmes…
    Si on veut se concentrer sur les aspects positifs, ils ont réussi à bosser en équipe pour éliminer une sacrée menace et ils ont désormais des doigts de rab XD

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