Pièce n°1889
Écrite par Sol'stice
Explorée par Analayann
En compagnie de Devhinn, Jad de Salicande & Ombre
Fait partie de la saga << < Chutes prophéties et assimilées > >>
Ma respiration se bloque aussitôt que le noir se fait. Même si je devrais être habituée, la sensation d’étouffer, avalée par l’obscurité, coule dans mes poumons, angoisse liquide. Doucement, je me force à inspirer à nouveau, en me répétant que les autres ne sont pas loin. Jad est juste là, de l’autre côté de la paroi humide contre laquelle je m’appuie, je l’entends remuer – je devrais, moi aussi, bouger – et Ombre aussi. En tendant le bras, je peux poser mon autre paume contre la cloison qui nous sépare tant la cabine est petite. Si seulement Ombre pouvait encore me prêter sa vision. Malgré notre proximité, celle-ci ne m’atteint plus. Peut-être que chaque cabine compte pour une pièce différente, trop éloignées même si toutes proches les unes des autres. Du côté de Jad, l’eau s’est mise à couler, des gouttes rebondissent sur le carrelage et viennent éclabousser contre mes chevilles. Je remue mes orteils sur le sol humide et le mouvement se propage au reste de mon corps, m’arrachant à mon immobilité. En tâtonnant, je trouve le petit banc accroché à la paroi aperçu avant de passer la porte et sur lequel j’ai déjà posé les habits propres qu’Ombre a choisis pour moi. Je garde un contact avec tandis que je défais l’attache de mon pantalon. Il tombe presque de lui-même à mes pieds, je le plie avant de le poser sur le banc, puis je fais passer ma tunique par-dessus ma tête. En la posant à son tour, je sens tous les accros, les déchirures qui, depuis mon réveil en haut de la tour, ont percé le tissu. Celui-ci est devenu rêche, presque rigide, par la saleté qui s’y est accumulée, le sang incrusté. Je remarque sous mes doigts deux longues déchirures dans le dos, le long des omoplates, qui ont été recousues, si serrées que je ne les avais jamais remarquées. Impossible de savoir d’où elles viennent. Encore un bout du passé qui me manque. Dans une tentative de ne pas m’y attarder, je finis de me déshabiller, occulte du mieux que je peux le fait que je me sens terriblement vulnérable, nue dans un lieu que je ne connais pas et que je ne peux pas voir, et ouvre à mon tour l’arrivée d’eau, non sans me brûler au passage sur l’un des tuyaux.
Une goutte, puis deux, puis dix, puis… D’abord froides, elles chauffent rapidement et deviennent déluge auquel j’offre mon visage, les paupières closes sur une obscurité qui ne change pas. Les mains en coupe, je les cueille, clapotantes contre ma peau, avant de les laisser s’échapper en écartant les doigts. Elles coulent le long de mes bras, jusqu’à mes coudes desquels elles chutent, creusant de multiples sillons dans la couche qui recouvre ma peau. Irrésistiblement, je frotte, d’abord doucement, puis de plus en plus fort. Avec mes ongles, trop longs, cassés, je frotte à m’en irriter la peau, dévorée par le besoin de tout enlever. De tout arracher. L’eau emporte avec elle la saleté, la poussière, les cendres, les dépôts de créature, le sang, certainement devenue noire avant de disparaître dans le siphon. Les lèvres entrouvertes, je la sens couler le long de ces dernières, les lèche pour voler quelques gouttes, reprends une inspiration laborieuse dans l’atmosphère saturée de vapeur. À trop gratter, je réveille toutes les petites blessures, les coupures et les ecchymoses, récoltées au cours de notre périple. Les bras serrés autour de moi, je remonte sur mon dos, ironiquement lisse. Pourtant, j’ai l’impression de sentir les reliefs des runes qui y sont inscrites. Elles me brûlent, malgré la température déjà trop élevée de l’eau, mais c’est surtout dans mon esprit qu’elles font mal, là où l’absence de souvenirs laisse ceux que j’ai prendre plus de place.
— Analayann.
Là, coincée dans la minuscule cabine de douche, dans l’étroitesse de mon peu de mémoire, je me sens enfermée, presque de retour dans l’escalier monté sans fin peu de temps après mon réveil. J’étouffe. Je…
— Analayann ! Ça va ?
J’avale de travers, mélange d’air et d’eau, quand l’appel de Jad, m’arrache aux pensées qui menacent de me noyer. Je balbutie :
— Je… oui oui, ça va.
— Tu es sûre ?
— Hmmhmm.
Je m’aperçois que des larmes se mêlent à l’eau qui coule sur mon visage. Heureusement, Jad n’insiste pas.
— Je vais te faire passer le savon. Si tu t’approches de la paroi et que tu tends la main dessous… Plus par là…
Il me guide, sa main effleure la mienne quand il me passe le bloc de savon sur lequel je me dépêche d’affirmer la prise avant qu’il ne m’échappe. Les gestes deviennent mécaniques, alors que je frotte la mousse contre ma peau, m’appliquant pour n’oublier aucun recoin. Me laver les pieds, particulièrement sales d’avoir arpenté tant de pièces, demande plus de concentration pour ne pas perdre l’équilibre.
Quand je passe le savon à Ombre, je suis incapable de dire, dans le toucher particulier des ombres, si sa peau est mouillée ou non. Deux cabines plus loin, Devhinn nous appelle.
— C’est bon pour vous ?
Il a l’air d’avoir déjà fini, d’être pressé de repartir. Je redoute qu’il le fasse sans nous, si nous tardons trop. Pourtant, je prends tout de même le temps de passer mes doigts dans mes cheveux, de démêler leurs longues mèches trempées. Je pousse un glapissement de surprise quand, après une légère baisse de température en guise de menace, l’eau vire soudainement au glacial. Aux protestations de mes voisin-es, je n’ai pas été la seule surprise. Mes gestes pour fermer le robinet sont imprécis, mais il n’y a bientôt plus que le bruit de l’eau qui s’écoule de mon corps, et le léger claquement de mes dents que le bref passage à l’eau gelée a suffi à déclencher. Je ne tarde pas à m’emmitoufler dans la serviette avec un soupir de soulagement. Me sécher finit de me réchauffer – à peu près. J’enfile les vêtements propres en faisait attention à ne pas les mouiller et les mettre à l’endroit. Heureusement, Ombre en a choisi relativement semblables à ceux que je portais déjà. J’entends les portes des autres s’ouvrir mais il me reste une dernière chose à faire avant de les imiter. Dépliant avec précaution mon ancien pantalon, je fouille mes poches, en sors le petit miroir offert par Jad. Je passe mon pouce sur la glace fendue, probablement lors d’une de nos innombrables chutes, en songeant avec ironie que je n’ai jamais profité d’un seul instant pour m’y regarder. La poche dans laquelle je le range est désormais propre et sans trou. Avant de glisser mes doigts dans l’autre ancienne poche, je retiens mon geste, préviens à voix haute :
— Je vais… je vais changer la pièce de vêtements. Je risque de la toucher. Désolée…
À peine j’effleure la pièce que la lumière afflue dans mes yeux, que je ferme par réflexe. Heureusement, elle est encore à moitié enveloppée dans une serviette du salon de thé que je referme dessus, éteignant la lumière. Ainsi protégée du contact, je sors mon poing fermé, le fourre dans la poche de mon nouveau pantalon. Abandonnant là mes loques, bribes de mon passé porteuses de mes seuls souvenirs, bons comme mauvais, je trouve la porte à tâtons, lève le loquet et rejoins mes compagnon-es.
Boon, comme les autres, cette douche n’est pas complètement un moment de joie, elle fait ressortir des souvenirs douloureux, mais j’aime à penser qu’elle est bienfaisante dans l’ensemble. J’avais déjà des doutes avant, j’en ai plus aucun : Analayann avait bel et bien des ailes avant. Autant dire que je redoute de toutes mes forces le moment où on va avoir les explications de comment elles lui ont été retirées…