Pièce n°1885
Écrite par un gars
Explorée par Devhinn
En compagnie de Jad de Salicande
Fait partie de la saga << < Chutes prophéties et assimilées > >>
Carnet de Devhinn
64ème pièce
Je me sens bien.
L’affirmation me sidère. Je m’y noie, sans réfléchir. Ça n’a rien à voir avec la faim assouvie un peu plus tôt, c’est plus fort, tellement plus intense.
L’eau ruisselle sur tout mon corps, brûlante. J’ai les cheveux plaqués au front par la pression de la douche, la tête ivre de sensations oubliées. C’est à peine si j’ouvre les yeux pour voir l’eau brunâtre qui bouchonne sur le périph du siphon à mes pieds. Je suis sale, sale à en vomir. Mais je me sens si bien.
J’ai balancé mes vêtements au sol, avec eux le sang, la poussière, la mort qu’ils traînaient. Ils prennent l’eau. Tant pis. Je brûle sans y penser, mes épaules, mon dos, j’ai l’impression qu’ils fondent. C’est à peine si j’entends la cabine d’à côté se refermer, les sons de mes camarades s’immisçant dans la quiétude de ma douche.
Les autres. Pourquoi ça me gêne ? Pourquoi maintenant, dans la béatitude, iels me nouent le ventre, me crispent, me tordent, me culpabilisent, m’accusent…
Ma main enserre toujours plus fort le tuyau de la douche. Mes trois premiers doigts, d’un beige translucide, font couiner l’aluminium.
Des secrets, voilà pourquoi. Qu’est-ce que cela coûte, pourtant, de retirer les gants et toutes les couches d’incertitudes et de regrets que j’ai sur les mains, et une bonne fois pour toute, d’assumer ce que je sais, sans encore craindre de me le reprendre au visage ? De dire que merde, j’en sais rien, de ce qui est arrivé à ma main, qu’Eno c’est juste un putain de gamin perdu, que j’ai fait une connerie de plus en l’abandonnant, que je sais même pas si c’est ma faute si on le cloue sur un putain de bateau !
Il est pourtant passé, le temps des dissimulations, des trahisons, des guérillas inutiles ?
Non ?
J’entends l’eau couler dans tout le vestiaire. Étourdi par la chaleur, je regarde ma main de cire ne pas brûler, cramponnée au tuyau d’eau bouillante de la cabine. Rien ne semble pouvoir la détruire. Quelle sorcellerie on m’a foutu à la place des doigts, ça je vous le demande.
– Euh dis, t’as un savon ?
Le timbre de voix de Jad m’extrait comme un pincement du flot sourd de la douche. Un savon, ben… Ah, oui. Il y a ce pain verdâtre qui repose suintant au-dessus du mitigeur. Je le prends, hume une odeur familière, puis le frotte entre mes mains.
Ça mousse. Ben ça alors.
– Devhinn ?
– Euh, oui, oui.
Je jette le savon en cloche au-dessus de la paroi de la cabine, et me rend compte de l’absurdité du geste dans la seconde. C’est un “poc”, puis un “aïe”, avant un “sploch”, quand le savon rejoint le sol.
– Désolé. Ça va ?
– C’est bon oui. Merci.
Le ton du mage est un peu amer. Encore une interaction sociale concluante.
Je coupe l’eau, déclenchant un petit cri de surprise de la part des autres, qui règlent sans doute aussi vite la chaleur de leurs douches.
– D’ailleurs, Jad… Je suis désolé, hein. Eno c’était mon gamin, fin, le gosse dont je devais m’occuper, pas mon fils à proprement… Bref. Je pensais pas qu’il se passerait tout ça.
Le contact doux de la serviette me déconcentre un instant. Mais Jad ne répond pas.
– Si je me souvenais, je te jure que je vous expliquerai tout.
– Écoute, contente-toi de faire attention au groupe d’accord ?
C’est pas faute d’essayer. Mais je comprends. Sec, je pose la serviette, et observe ma main sanctionnée par la cire.
– Quand on sort, je vous dis ce que je sais. Autant que possible.
Silence de nouveau. Je m’intéresse par défaut aux vêtements propres que les autres m’ont dégotés, et me heurte à un drôle de problème.
Y a pas de sous-vêtements.
Je considère ceux, imbibés d’eau crasse, qui traînent sur le sol carrelé. Je considère aussi l’option de ne pas en porter.
Et j’enfile le jogging en coton gris encore étiqueté “Monoprix” sur le caleçon humide, avec un frisson d’inconfort. Le vase, la tourbière, la douche… Soudain, par-dessus la fine couche d’apaisement se pose de nouveau la lassitude. J’en ai marre d’être trempé.
Pour ce qui est du t-shirt, je suspecte Ombre d’avoir fait preuve de son bon goût, et me retrouve avec le motif d’une barre de chargement et la phrase “réveil en cours…”, floqué en jaune sur noir. Ça fera l’affaire.
Je fourre la corde d’arc, maigre butin, dans ma poche de pantalon, et déverrouille la sortie de la cabine, m’apercevant alors que je n’ai pas remis les gants.
On fera sans.
Aaaaah bah voilà ! Là je retrouve le Devhinn que j’aime. C’est toujours lui qui fait le choix le premier de ne plus rien cacher, de montrer l’exemple aux autres en s’exposant. J’espère que les explications pourront avoir lieu. La douche se passe trop bien pour que ça ne m’inquiète pas ^^