Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LE COULOIR ENTRE LA SALLE DE RÉUNION 6217 ET L’ALLÉE B DE L’OPEN-SPACE
LE COULOIR ENTRE LA SALLE DE RÉUNION 6217 ET L’ALLÉE B DE L’OPEN-SPACE

LE COULOIR ENTRE LA SALLE DE RÉUNION 6217 ET L’ALLÉE B DE L’OPEN-SPACE

Pièce n°2140
Écrite par Lev
Explorée par Alden
Fait partie de la saga << < Cercles Concentriques

Au mur, l’horloge numérique indique qu’il est 02:00:76:12.

Un à un, les postes de travail s’éteignent, les téléphones se taisent, mes collègues rassemblent leurs affaires et quittent le bureau. Dans le silence qui s’installe, certains bruits persistent malgré tout, s’imposent, se font de plus en plus oppressants : le bourdonnement des machines somnolentes, le grésillement aigu des néons au plafond, le vrombissement de l’électricité dans les câbles qui courent sous la moquette — tous ces petits bruits bourdonnent en essaim dans ma tête. 

Je déambule sans but dans le long couloir qui relie la salle de réunion 6217 à l’allée B de l’open-space, les mains crispées autour des poignées de mon chariot. 

Cela fait plus d’une heure et quart qu’il est vide, mon chariot. 

Une heure et quart que les portes menant aux conduits de transfert des Flux se sont verrouillées sans explication. Une heure que j’arpente les couloirs, les salles de réunion, les coins imprimantes, les coins café, à la recherche de quelque chose à faire — quelque chose, qui, par chance, me semblerait tout à fait intuitif — ou de quelqu’un pour me crier quelque consigne. 

Les roues de mon chariot grincent atrocement. Je l’enverrai bien s’écraser contre le mur. 

— Tu files, le nouveau ?

La voix familière me tire de ma torpeur. Mon collègue — mon compagnon de pause café — se tient au bout du couloir, ajustant une écharpe rouge autour de son cou. Des cernes profonds creusent son regard. Les manches trop courtes de sa veste laissent dépasser des poignets pâles et maigres. 

Il m’adresse un sourire radieux. 

Comment lui expliquer que je ne sais pas où aller ? Que je n’ai ni maison ni famille, que je n’ai aucun foyer à rejoindre, que personne ne m’attend pour le dîner ? Que, par ailleurs, je ne connais pas mon propre prénom, que je ne saisis pas bien où je me trouve ni pourquoi ?

Une vague de lassitude me submerge soudain, lourde, épaisse, humide. Elle s’abat sur mes épaules comme un manteau détrempé. Mes paupières pèsent des tonnes, ma tête me lance. Je n’ai pas trop la force de lutter. Je ravale un soupir et me contente de hocher la tête.

— Tu prends la 8 ?

J’imagine que je suis censé connaître ce que représente la 8. Je marmonne quelque chose de vaguement approbatif. Mon collègue ne semble pas trop s’émouvoir de mes réponses en demi-teinte. Il doit se dire que la journée a été longue pour moi aussi. Son sourire se fait encore plus sincère. 

— Top ! On fait un bout de chemin ensemble ? Tu as ton badge ? 

Je le fixe sans rien dire pendant une fraction de seconde, alors il s’empresse de préciser :

— Je l’oubliais sans cesse, à mon arrivée ici. Et, crois-moi, ils sont odieux, à l’accueil. Impitoyables. T’as beau les croiser tous les sept-cent-douze jours de l’année, les saluer, leur dire bonjour avec le sourire — le jour où tu te présentes sans ton badge, tu n’es plus personne à leurs yeux. 

Pendant qu’il parle, je glisse instinctivement mes mains dans les poches de mon pantalon de costume. Les doigts de ma main gauche butent contre un rectangle de plastique dur accroché à un cordon plat. Je le laisse là. 

— C’est bon.

Je dois admettre que je suis curieux de découvrir ce qu’il se trouve au-delà des portes de l’open-space. Mais cette curiosité se mêle à une angoisse sourde qui me tord le ventre. Si mon collègue n’était pas passé me récupérer, je crois que serais resté là. J’aurais fini par m’endormir dans la salle 6217, roulé en boule sur la moquette. Ça ne me serait pas venu à l’esprit de demander quoi que ce soit à qui que ce soit.

Je jette un dernier regard vers l’open space quasi-désert baigné d’une lumière blafarde, vers les rangées d’écrans aveugles, de bureaux vides. Puis nous prenons le couloir. Devant nous, un voyant vert au-dessus d’une porte signale : « SORTIE ». 

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Un commentaire

  1. J’aime beaucoup les repères temporels complètement différents de notre monde. Et aussi que cette pièce fasse très vie réelle. C’est rare !
    La fin est super bien amenée, j’ai hâte de découvrir comment va évoluer Alden 👀

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